Je viendrai ce soir à neuf heures…-2

3008 Mots
— Quelque chose comme ça. Hier soir, je vous ai observé pendant le repas. Depuis, la question revient, obsédante : comment se fait-il que vous ne correspondiez en rien à tout ce que j’ai lu et entendu sur vous ? Vous étiez laid, vous êtes beau. Cela tient du miracle. — On dit souvent que l’âge mûr convient à certains hommes. Voyez Belmondo. Nous allons nous rencontrer tous les jours pendant plusieurs semaines. Que nos rapports soient simples et cordiaux. Commençons par nous tutoyer. Une dernière chose : qu’a exigé de toi ta patronne en échange de sa mansuétude ? — Un article hebdomadaire envoyé par agenda électronique. — Quels sujets vas-tu aborder ? — La réalité de l’Afrique, la condition féminine, l’islam… Fabrice la coupe. — As-tu songé à un congé sabbatique ? Au lieu d’être pressée par le temps, demande-lui une rallonge. Fais un peu d’esbroufe. Haut-le-corps de Julia. — Je suis incapable de feindre. — Tu peux quand même lui dire que le Sénégal est le pouls de l’Afrique, et que tu reprendras le boulot à Bruxelles avec une manne pleine. Quant à tes frais et à ton salaire, j’y pourvoirai. De l’audace, Julia, toujours de l’audace. Ils discutent encore dix minutes. Il finit par la convaincre. Elle n’est pas à l’aise, mais elle se rend à sa proposition. — Je t’écoute. « Julia Grangier. Depuis Dakar. Nous sommes le mercredi 20 décembre 2006. J’ai en face de moi Fabrice Monclar qui travaille et loge au Centre Yallah, en banlieue de Dakar, à la lisière d’un bidonville. Cet habitué du confort et du luxe s’est adapté au dénuement. Une chambre de quinze mètres carrés équipée d’un frigo, d’une douche, d’un ventilateur de plafond, d’une table, de deux chaises et d’un lit avec moustiquaire lui suffisent amplement. Il y a une télévision commune au réfectoire. Il ne la regarde jamais. Sa vie est austère et ses moments de détente rares. Il se consacre corps et âme à alphabétiser une vingtaine de jeunes. Outre sa transformation physique et morale, on est frappé et dérouté, dès les premiers contacts avec l’auteur du Mythe d’Éson, par ce changement radical de cadre de vie chez un homme fortuné. As-tu une explication, Fabrice ? — Oui, mais elle suppose tellement de préalables qu’il vaut mieux commencer par le commencement. — Il est donc nécessaire de remonter le temps pour comprendre la raison de cette mutation. Bien. Revenons alors à ton appartement de l’avenue Foch à Paris, à ton réveil, ce fameux dimanche. La nuit s’est-elle bien passée ou au contraire fut-elle agitée ? — Il est vrai que la veille, je me suis couché, très nerveux, avec la hantise d’une nuit blanche. — Tu vis seul. Tu es veuf, sans enfants et… sans fil à la patte. Il éclate de rire. — Une pléthore de maîtresses dont j’ai fait une telle consommation que je dois être saturé. — Voilà, cher Fabrice, un de ces éléments biographiques qui rend immédiatement le personnage peu sympathique. Par définition, le cavaleur méprise les femmes. À notre époque, le sexisme est très mal vu. Donc pas de cauchemar, tu ne t’es pas réveillé à tout moment, angoissé à l’idée de perdre ? — Pas la moindre appréhension. De la prétention à revendre, du genre grenouille qui se fait plus grosse que le bœuf. Je ne me souviens plus, mais je crois que je n’éprouvais aucune susceptibilité aux émotions comme doivent en ressentir la plupart des personnes appelées à connaître des heures glorieuses dans un bref délai. Il éclate soudain de rire. — Comme je devais être ridicule ! J’ouvre les yeux. Il est 8 heures 18. Les cloches de Paris sonnent à toute volée. Je me sens bien. Tu devines comment cela se passe. Une légère euphorie et on est debout, plein d’entrain. Prouvost, mon médecin traitant, m’a prescrit toutes sortes de pilules contre toutes sortes de maux. En ce jour, je ne les prends pas. Ma gloire imminente est une potion magique. Donc, ma chère Julia, pas de fièvre, mais une bonne dose de vanité. Je me souviens m’être contemplé dans le grand miroir de ma salle de bain en beuglant : « Monclar, me voilà ». Tu ris. De fait, c’est plutôt risible, ce tonnelet, tout nu, prenant des poses comme une diva sur le point de monter en scène. Pauvre vieux Fabrice dont j’ai été le compagnon de route pendant soixante ans. Quelle déchéance ! Je fais ma toilette et je prépare mon petit déjeuner qui est toujours la grande affaire de mes débuts de journée. Tant pis pour mon diabète, je confectionne un english breakfast. Le rideau se lève sur une tragédie shakespearienne lorsque le téléphone sonne vers neuf heures. Fabrice constate qu’il se fait tard. Demain, il doit être en forme. C’est désormais chez lui une habitude de vivre au rythme de l’Afrique en se couchant et en se levant tôt. Julia est déçue, mais elle s’incline. Sous une lune géante, à la fois satisfait et anxieux, il regagne Yallah, au volant de la vieille 404 de l’école. Jeudi 21 décembre. Les cours commencent à sept heures. Pendant un exercice d’écriture, Fabrice dévisage ses élèves l’un après l’autre. Comment réagiront-ils quand ils sauront que leur Clint Eastwood n’appartenait pas à la CIA dans sa vie active et qu’il n’a pas démantelé des tas de nids d’espions ? Le soir venu, pendant qu’on leur sert une collation de fruits de mer, il reprend son récit. « Donc aux environs de neuf heures du matin, le téléphone sonne. Sans doute mon éditeur, le pauvre homme que tu as rencontré à Paris. Je lui ai fait un virement hier qui, je l’espère, sera de nature à lui permettre de remonter la pente. Je me suis contenté de signer sans autre commentaire. Une fois rentrée en Europe, tu seras mes yeux et mes oreilles et, si tu es d’accord, tu m’informeras sur l’évolution de sa situation financière. Je veux qu’il s’en sorte. Mais reprenons. Depuis une semaine, Bernard Brunel m’appelle tous les jours avec l’opiniâtreté d’un entraîneur s’enquérant de la forme de son champion. Mais ce n’est pas Bernard. Ce timbre, légèrement fêlé, m’est inconnu. — Fabrice Monclar ? — Lui-même. — Nous nous sommes connus à Pierre-Fabre. Je viendrai ce soir à neuf heures… La communication est brusquement interrompue. Mon correspondant ne s’est pas présenté, pas plus qu’il n’a énoncé le but de sa visite. Il doit s’agir d’un de ces innombrables quémandeurs littéraires qui escomptent des exclamations admiratives, l’assurance d’un grand talent et une promesse d’intervention. Au contraire de plusieurs confrères et d’éditeurs, je méprisais cette faune. Non seulement j’avais tort, mais je ne comprenais rien à la nature humaine. Écrire est le rêve de milliers d’hommes et de femmes. Pour s’en persuader, il suffit de voir les piles de manuscrits qui s’entassent sur les bureaux des lecteurs des maisons d’éditions. Beaucoup d’appelés et peu d’élus. Un à deux pour cent seront publiés. Ce désir intense de laisser une trace de soi-même est pourtant bien légitime et mérite d’être accueilli avec le plus grand respect. Par ailleurs, que de livres publiés, comme les miens, qui ne le méritent pas, que de Mozart assassinés… Le téléphone sonne à nouveau. Cette fois, c’est Bernard. Il m’encourage. Il a effectué un sondage d’où il ressort que je suis assuré de sept voix sur dix. Il ajoute qu’il n’aurait pas fait imprimer trois cent mille exemplaires si ce n’était pour les vendre. — Qu’est-ce qui lui permettait une telle assurance ? — Les prix littéraires ressemblent à des matchs de foot truqués. Un arrangement entre petits copains. Le Mythe d’Éson n’aurait eu aucune chance s’il n’avait été coédité par Brunel et Brissac ; tu ne l’ignores certainement pas, Brissac est une des trois maisons qui raflent les prix. — Je peux rapporter ce que tu viens de dire ? — Non. C’est hors antenne. J’ai assez nui à Bernard. Il se tait un instant. — Son optimisme est fondé. J’ai connu l’épreuve douloureuse d’être recalé deux fois, mais demain, ce sera différent. Le Goncourt ne m’échappera pas. C’est du moins ce que je crois. Vers neuf heures trente, coup de téléphone de madame mère ! Sidonie Bourrin de son nom de jeune fille. Tu aimes la tienne ? — Je l’adore. — Ma mère et moi sommes deux morts-vivants. Notre relation manquée est sans doute le grand désastre de ma vie. Il est contre nature de haïr sa mère, mais c’est ce qui s’est passé. Elle voue un véritable culte à son premier enfant, victime d’une méningite, deux ans avant ma naissance. Tout au long de ma jeunesse, elle a crucifié mon insignifiance par l’éloge en boucle de ce parangon de vertu. À force d’enfoncer le clou, elle aurait fait de moi un autiste si je n’avais été aussi méchant et aussi retors qu’elle. Vu d’Afrique, cet affrontement est dérisoire et affligeant. Ma chance fut d’être extraverti, je me suis blindé contre elle. J’aurais été autre si un père avait servi de tampon. Hélas, j’avais dix ans lorsque Sébastien Monclar disparut de mon paysage. Il laissa une veuve non éplorée et immensément riche. Au téléphone, elle me tutoie, je la voussoie. Sa voix est gutturale et sèche comme d’habitude : — Il paraît que tu vas obtenir le Goncourt. J’espère que tu ne déshonoreras pas la famille une fois de plus. En utilisant ce terme, c’est à elle qu’elle pense. Je lui demande en quoi je pourrais lui faire honte. — Tu ne respectes rien. Ton frère n’aurait pas supporté tes romans de gare. Cette fois, la coupe est pleine, j’explose. Un big-bang qui couve depuis cinquante ans, d’autant plus v*****t qu’elle dit la vérité. Des romans de gare ! — Voilà un demi-siècle que vous me faites chier avec ce sale c*n, que vous me reprochez de n’être pas lui, que j’endure votre méchanceté et votre bêtise. Votre place est à l’asile ou au cimetière. Désormais, je ne veux plus ni vous voir, ni vous entendre. Bouillant de rage, je raccroche brutalement et je décroche aussitôt le téléphone. Qu’on me fiche la paix ! — Tu rapportes la scène sans guère t’en émouvoir. Tu n’as plus de colère ? Julia lui fait remarquer qu’il part de très loin pour en arriver au fait. Il répond que la recherche du temps perdu est toujours une expédition dans la jungle des souvenirs, où il faut y aller à la machette. — En réalité, c’est Pierre-Fabre qui a déclenché, ce jour-là, un phénomène de réminiscence. Jamais je ne m’étais retourné, ni bilan, ni examen de conscience. Tout au présent. Et voilà qu’en ce jour particulier, peut-être parce qu’il est particulier, un coup de téléphone interrompu que j’aurais ignoré en temps normal me renvoie aux confins de mon inconscient. Je viendrai ce soir à neuf heures. Cette phrase m’a servi de fil d’Ariane. Ma mère m’avait emprisonné dans un bagne dirigé par les bons pères. Une discipline de fer, des retenues pour des broutilles, du latin et du grec à la pelle, des heures d’études, une nourriture exécrable, la messe quotidienne et la confession tous les samedis étaient censés forger notre caractère et faire de nous de bons chrétiens. Un souvenir remonte à la surface. J’avais écrit un quatrain en alexandrins raillant la religion des jésuites qui feraient mieux de jeter leur froc aux orties puisque Dieu n’existait pas. Il passa sous le manteau jusqu’à ce qu’un ami qui me voulait du bien le remît à Himmler, sobriquet du préfet, la terreur de Pierre-Fabre. Il me laissa le choix entre le séquestre, le cachot si tu veux, ou quinze jours de renvoi. N’importe quoi de préférence à Sidonie. Il m’aurait proposé les galères, j’optais pour les galères. J’écopai de huit jours, au pain sec et à l’eau, à copier en latin des pages et des pages du missel romain de six heures du matin à sept heures du soir. Je suppose que tu as rendu visite à madame mère ? — Elle a refusé de me recevoir sous prétexte qu’elle n’avait pas de fils. — Elle a raison. Le seul qu’elle ait eu est mort avant la deuxième guerre mondiale. 20 heures 25. Il est éreinté. Il est temps pour lui de regagner ses pénates. Il rentre avec beaucoup de choses dans la tête et une sourde angoisse à l’estomac. * Vendredi 22 décembre « Je suis étendu sur le divan de mon bureau. L’allusion à Pierre-Fabre ne me quitte pas. De ces années carcérales, je n’ai conservé que des photos. À l’époque, les classes restaient homogènes de la sixième à la terminale. Au fil des ans, des gamins en culottes courtes se métamorphosaient en petits messieurs. Moi-même, je suis aisément repérable. Au premier rang en raison de ma petite taille, l’air renfrogné, je suis assis le plus loin possible du jèze trônant au centre, en soutane noire, les mains jointes sur les genoux, figurant le Christ entre une quarantaine de larrons. Je m’attarde sur la terminale. Mon mystérieux correspondant est un de ces quarante-trois visages. Je ne suis resté en relation avec aucun d’entre eux. Je me le remémore à cet instant, lors des années qui suivirent notre levée d’écrou, je laissai sans réponse des invitations à se retrouver. En réalité, j’avais déjà largué les amarres avec les jésuites. Ma mère déménagea. Je déménageai. Ma trace se perdit. Quand parurent mes premières publications, nul, semble-t-il, ne fit le rapprochement entre le disgracieux du premier rang et l’adulte en vogue. Un demi-siècle plus tard, est-ce un ancien codétenu qui se manifeste ? À l’aide d’une loupe, je scrute une physionomie, m’y attarde, passe à une autre ; une balance, Brèche-dent, se détache. Au-dessus de lui, Biquette, un boulimique hilare. Voilà Balanchon, le bigleux, primus perpetuus, chouchou du titulaire. — Le titulaire ? — Le père de Gerville, despote éclairé qui enseignait toutes les matières littéraires. Il était responsable de la bonne marche de la classe. — À t’entendre, de ton temps, l’école n’était pas drôle. — Certainement pas drôle, mais peut-être plus éducative que celle de l’enfant-roi contemporain. Habitude de milieu fermé, nous avions tous un sobriquet ; moi, c’était Pruneau. Là, au centre, j’identifie Patate, un gros cancre, grand ordonnateur de chahuts ; à sa gauche Nimbus, un lunatique qui se prenait pour Rimbaud. Au-dessus de lui, Caniche, Kopa, Planchet. J’avise celui qui se tient à l’extrémité gauche de la dernière rangée. Je tressaille. Son visage m’est plus familier que celui des autres. Est-il mon voisin en classe ? Avons-nous fumé en cachette, préparé le BAC ensemble ? Alors que mes anciens condisciples reprennent vie l’un après l’autre, pourquoi celui-là se dérobe-t-il ? Je braque ma loupe sur ses traits fins qu’un regard pénétrant ennoblit. Il se démarque des petits bourgeois en herbe dont on pressent les adultes qu’ils deviendront. Chaque fois que je le fixe, je me trouble. La photo à la main, je m’étends à nouveau sur le canapé. Je ferme les yeux. Je suis à Pierre-Fabre. Le collège s’anime. Les cris des enfants en récréation. La cloche, les rangs, le réfectoire avec l’immense portrait de saint Ignace de Loyola émergent de ma mémoire ainsi que l’église de style néo-roman où six surveillants, tels des miradors, nous tenaient en respect pendant les offices, les longs corridors grouillant d’élèves, les classes, les bancs tailladés par des générations de potaches, les études, les dortoirs et les chambrettes à partir de la seconde. Je sens même l’odeur de choux et d’encaustique. Personnages, ambiance, décor arrivent à la surface de ma conscience à l’exception de l’inconnu du dernier rang. Un serveur apporte un plat de crustacés et remplit leurs verres d’un Pinot blanc. — Tu es tout pâle, Fabrice. — Oui. Parce que je suis à nouveau dedans. Le nœud est à trouver à Pierre-Favre, du côté de l’inconnu sur lequel je n’arrive pas à mettre un nom. Depuis mon enfance, je souffre d’une amnésie innée. Je vis dans l’instant. Le passé meurt tous les jours. Si pour d’aucuns, c’est un lourd handicap, pour moi, vu ma relation avec ma mère, ce fut un avantage. J’oubliais et je ne ruminais donc pas. D’où cet inconnu avec lequel j’ai quelque chose en commun. Il détient la clé d’une porte fermée. En désespoir de cause, parce que ce coup de fil me perturbe, malgré ce que j’en pensais tout à l’heure, j’appelle un journaliste de mes amis pour lui demander si Pierre-Fabre existe toujours. Il m’apprend, ce que je savais sans le savoir, que mon ancien collège a été vendu à un promoteur qui l’a rasé et remplacé par un centre commercial. Il me suggère que les archives du collège sont probablement à l’archevêché. Un coup de téléphone m’apprend qu’elles sont à la Maison provinciale des jésuites. « C’est exact, me répond le père Savary, secrétaire du père provincial, mais le bibliothécaire ne rentre que ce soir ». Qu’est-ce que je désire ? La liste de mes corhétoriciens. Il promet de faire diligence. Quand je me nomme, il pousse de hauts cris : « Quel honneur pour la Compagnie d’avoir un Goncourt parmi ses anciens élèves ! » Après le BAC, réussi sans mention, j’entreprends des études de Droit par obéissance à ma mère. À vingt-quatre ans, grâce à l’intervention d’un ancien ami de mon père, je décroche un emploi rémunérateur dans une société d’import-export. Chose étonnante, le patron apprécie la qualité de mon travail et mon esprit « maison ». Dans les grosses boîtes, tu le sais aussi bien que moi, ce sont les intrigants qui prédominent. Il faut tracer son sillon à coups de Jarnac et d’encensoir. Quelques mois plus tard, un dimanche midi, ma mère a fait des invitations. Je ne me souviens pas d’un précédent. Elle a donc une idée derrière la tête. Nous sommes cinq à table : Sidonie, les Marcillac, leur fille et moi qui sommes assis l’un en face de l’autre. Yolande n’est pas attirante, mais, en elle, quelque chose d’indéfinissable ne laisse pas indifférent. Je sens, posé sur moi, le regard maternel m’intimant d’être aimable, de ne pas commettre d’impair, de saisir l’occasion. Cette rencontre est un traquenard. En 1964, la mode n’est plus aux mariages de raison, mais dans l’esprit des grands bourgeois, certaines alliances prévalent sur les élans du cœur. La révolte gronde en moi. Pas question de mariage. Dès qu’ils sont partis, ma mère me demande comment je trouve Yolande. Je ne pipe mot. « Tu imagines la fille unique du patron de la banque Marcillac te pourvoyant d’une dot somptuaire ? » J’ai encore peur d’elle. Je n’ose rétorquer qu’elle-même est florissante et que, si elle se soucie de mon bien-être, elle n’a qu’à y aller de sa poche. Je connais sa réponse. Pire qu’Harpagon, elle se défendra d’avoir de l’argent caché. Julia esquisse un léger sourire. — J’en ai marre de l’import-export, mais j’ai besoin de sous. Avec les millions de la fille du banquier, je pourrais réaliser mon rêve : exploiter L’Ombre de la nuit s’avance, un manuscrit que je traîne avec moi depuis le collège. — Tu épouses Yolande ? — En grande pompe à La Madeleine. — Tu ne l’aimes pas. C’est un mariage arrangé et tu dis oui ! — C’est à cause de l’argent. Mon plan : je démissionne d’un métier assommant, je me débarrasse de ma mère et je me consacre à l’écriture sans personne pour me le reprocher. Afin de donner le change, je ne quitte pas immédiatement mon emploi. Je m’aperçois rapidement que je me suis fourvoyé. Sitôt qu’elle m’a harponné, Yolande révèle sa vraie nature. Ce n’est pas la marionnette que j’imaginais actionner à ma guise. Elle sait ce qu’elle veut. Me voilà contraint de poursuivre dans l’import-export. En réalité, ma mère m’a vendu aux Marcillac. En m’humiliant de la sorte, elle m’a donné carte blanche. Désormais, tous les coups sont permis. — Et Yolande ? — Quoi ! Yolande ? — Elle rêvait d’un mariage d’amour, elle aussi a été vendue, mais c’est le cadet de tes soucis. Cette remarque atteint Fabrice de plein fouet. Il n’y avait jamais songé. Julia poursuit sur sa lancée. — Tout cela n’est pas joli, joli. Ta mère te refile aux Marcillac, enchantés de caser leur fille, et toi, l’insensible, tu acceptes par opportunisme. Ton histoire est déplaisante. Si tu n’étais pas ce que tu es devenu, je serais déjà en route pour la Belgique. — Et c’est loin d’être fini. Toutefois, tu as raison. Renonce. Rentre chez toi. Tu éviteras peut-être de gros ennuis.
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