Je viendrai ce soir à neuf heures…-3

3123 Mots
Elle le dévisage avec une mine butée. Elle restera à n’importe quel prix. — L’exhibition du mal est stérile, Julia. Les gens d’aujourd’hui ont besoin de textes toniques, différents de ce qu’ils vivent au quotidien, de ce qu’on leur montre à la télé, de ce qu’on leur prédit. Si tu décides de rester, je m’efforcerai de faire la distinction entre les actes et les intentions d’un misérable, ce qu’il est réellement et s’il a des circonstances atténuantes. Il y a deux points de départ possible : Fabrice est un malheureux. On ne lui a pas appris à rire, mais à ricaner. On ne lui a pas appris à aimer, mais à obéir. On ne lui a pas appris à partager, mais à prendre. Ou Fabrice est un pervers, un menteur et un manipulateur dont les actes et les paroles n’ont d’autre but que lui-même. Si c’était le cas, même ce qu’il raconte sur sa mère et son enfance est sujet à caution. Tu commences peut-être à entrevoir la difficulté de pénétrer dans le brouillard épais qui dissimule Fabrice Monclar. Et toi, qui es-tu ? J’ai besoin de savoir jusqu’à quel point je puis te faire confiance. — Il n’y a pas grand-chose à dire de moi. Un père très sérieux, cadre supérieur dans une grosse boîte américaine. Toujours absent. Une mère psychologue avec laquelle les heurts sont fréquents, car elle ne supporte pas qu’on soit d’un autre avis que le sien. J’ai trente ans. Je suis l’aînée de cinq enfants. Bertrand est médecin, Erwan para-commando, Milène prof de math et la dernière, Anita, termine sa rhétorique. Milène et moi sommes célibataires. Mes parents ont cinq petits-enfants. Une famille bourgeoise typique, songe-t-il. — J’ajoute que nous sommes juifs. Mes parents sont même ultra-orthodoxes. En ce qui me concerne, on me voit de moins en moins à la synagogue. — Ces précisions te situent. Elles ne me disent pas qui tu es, Julia Grangier. — À toi de le découvrir, Fabrice Monclar. Quand il se retrouve dans sa chambre, Fabrice se dit que cette interview tourne en rond, et qu’elle est sans intérêt à moins d’un élément nouveau, tapi dans un coin de sa mémoire, qui éclaterait et accélérerait soudain l’expansion de ses souvenirs. * Samedi 23 décembre « Nous résidons dans une luxueuse demeure avec vue sur le Parc Monceau, don des parents de Yolande le jour de son mariage. L’endroit idéal pour satisfaire mes rêves d’écriture, mais Yolande ne l’entend pas de cette oreille. J’ai un travail que je ne puis abandonner. Je sens que je devrai attendre le moment opportun pour essayer de la convaincre de laisser son mari suivre sa vocation. C’est au cours de cette discussion que je comprends qu’elle est intelligente et que je dois renoncer à en faire ma chose. Fille de banquier, elle me voit, après une solide formation, seconder son père, président-directeur général de la banque Marcillac et, en temps voulu, le remplacer lorsqu’il sera trop âgé. En un mot, elle a vite perçu que je n’avais aucun talent. Ce n’était pas le moment de parler de L’Ombre de la nuit s’avance, ni catholique, ni apostolique. — Tu évoquais l’absence de dialogue entre vous. — Non seulement de dialogues, mais de relations intimes partagées. Tout ce qui touche au s**e la dégoutte. Elle subit mes assauts quotidiens parce qu’elle désire avoir des enfants, mais son ventre reste désespérément plat. Je ne supporte plus de chevaucher une morte. Pourtant, j’ai l’impression qu’il suffirait d’un rien. Bien sûr, sa mère, ma mère, m’imputent l’infécondité de notre couple. — Pour une femme normale, la relation sexuelle est avant tout l’expression d’une relation de tendresse. L’as-tu prise dans tes bras, cajolée, valorisée ? Tu te plains de sa froideur, mais qu’as-tu fait pour elle, si ce n’est la mépriser, la rejeter ou l’ignorer ? — Ne retourne pas le fer dans la plaie, chère Julia. Je vois aujourd’hui tout ce que j’aurais pu être pour elle. Le butor a compris trop tard. Puisqu’il s’agit d’une interview réalité, tout en buvant ma honte, je te narre un épisode choquant. Je suis à la cafétéria en compagnie d’un boute-en-train, grand consommateur de courtisanes. Il vante les mérites de ces prêtresses d’Aphrodite, toujours disponibles, jamais contrariantes, que la déesse a mises en circulation pour le bonheur des paternels cocufiés par leur progéniture. Je retiens la leçon. Chaque mardi, je prends mes habitudes chez madame Pauline. — Au bordel ! s’écrie Julia. Comment est-ce possible ? Tu n’avais aucune pudeur ? — Ni pudeur, ni morale, ni religion. Prends ton mal en patience. Les occasions de te scandaliser ne manqueront pas. Pendant que je pratique l’amour vénal, l’humeur de Yolande s’aigrit. Elle se résigne à consulter. Le verdict du gynécologue est sans appel : malformation génitale des trompes. Elle n’a aucune chance d’être enceinte. Lorsque nous rentrons à la maison, son désespoir est tel que j’appelle un médecin qui lui fait une piqûre sédative. On est jeudi. Réjoui à la perspective de ne jamais être père, je vais célébrer l’événement chez madame Pauline. J’offre le champagne à la cantonade. Je me souviens de mes ignobles paroles : « C’est un grand jour, mes chéries, ma bourgeoise est stérile ». Silences consternés, regards courroucés. J’aurais été mieux avisé de me taire. Les prostituées manifestent leurs passions de commande en même temps qu’elles revêtent leurs perruques flamboyantes, leurs jupes moulantes, leurs cuissardes, mais sitôt ôtés ces oripeaux, elles sont des femmes comme les autres qui aspirent à fonder une famille et à être mamans. Elles me battent froid, me rabrouent, me congédient. Cela dit, ma vie est simplifiée. Nous faisons désormais chambre à part. Yolande sombre dans une profonde dépression qu’elle va soigner en Suisse, puis à Honfleur dans la villa familiale. Sous la contrainte de sa mère, pour qui un ménage chrétien se doit d’être uni, ne fût-ce qu’en apparences, après trois mois de séparation, elle réintègre le domicile conjugal avec une pathétique gueule d’atmosphère. Ils sont dans le petit salon de l’hôtel. — Elle est chouette, Yolande. Il rit. — À cause de la chouette qui ne voit rien pendant la journée ? — Tu veux dire qu’elle est aveugle sur tes pensées, tes intentions et tes comportements ? — Comme je suis aveugle sur tout ce qui la concerne. Je crois que c’est même plus fort que cela, elle n’existe que lors d’une confrontation. Viens, allons prendre l’air. Laisse ton matériel. Elle le regarde avec étonnement. Il l’emmène au bord de la piscine. Ils s’asseyent sur un banc. Dans le ciel, la Croix du Sud scintille joyeusement. Dimanche 24 décembre C’est une tradition chez Latif Moussa : chaque année, à la veille de Noël, il invite ses collaborateurs célibataires non musulmans à dîner. Cette année, il s’est contenté de Fabrice, Jacques Gallois et Julia, en faisant une exception pour Oulimata, sa secrétaire particulière. Il cherche notamment à resserrer les liens entre ceux-là. Tout à l’heure, Julia les conduira chez Latif. Ils ont donc du temps devant eux. Pendant que Julia installe son matériel, elle pose à Fabrice une question qui concerne son service militaire. — À propos, je n’en vois aucune trace dans ta biographie ? — Un an dans les bureaux à Oran en 1960 avant d’être réformé pour cause de faiblesse pulmonaire. Où en étais-je ? Elle consulte son agenda électronique : « Elle réintègre le domicile conjugal avec une pathétique gueule d’atmosphère. » Yolande est anéantie. Rien que d’en parler aujourd’hui, ses larmes, son visage douloureux me font mal, alors qu’à l’époque, ils m’exaspéraient. Je passe mes loisirs à faire semblant d’écrire alors qu’il n’y a rien à changer à L’Ombre de la nuit s’avance. Chaque soir, nous dînons dans un silence sépulcral. Le spectacle de sa déchéance physique m’indiffère. Son œil droit est agité par un tic nerveux. Elle touche à peine à sa nourriture. Amaigrie, Yolande n’est plus que l’ombre d’elle-même. Julia est hors d’elle. — Quel monstre tu faisais ! Comment est-il possible de rester les bras croisés face à une telle détresse ? s****d ! Goujat ! — C’est le mot propre. Goujat ! Je profite de son hébétude pour lui proposer de mettre un terme à ces repas qui « nous » infligent une souffrance inutile. Elle accepte d’un signe de tête, se lève et quitte la table. Je suis aux anges. La Belge est au bord de la crise de nerfs. Fabrice a pitié d’elle. — Pardonne-moi de te soumettre à une si rude épreuve, mais une journaliste doit être vaccinée contre le malheur. Elle doit être capable de tout entendre et de tout voir en contrôlant ses émotions. Elle rapporte les événements et n’interfère pas. Imagine la présentatrice du JT éclatant en sanglots en commentant un accident d’avion. Ils se changent pour se rendre avec la voiture de Julia chez Latif en compagnie d’Oulimata. Comme Fabrice, le docteur Gallois et Ramata, elle loge au Centre dont la sécurité est assurée par trois vigiles. L’épouse du directeur, une femme épanouie qui n’a d’yeux que pour son mari et leurs enfants, a confectionné le thiep bou dien, un plat traditionnel sénégalais à base de poisson farci, de légumes variés et de riz. Julia a apporté des jus de fruits. Oulimata a préparé un gâteau aux ananas. Fabrice offre une b***e dessinée à chacun des trois enfants de la famille, du tabac à Latif et des fleurs à la maîtresse de maison. À la fin du repas, la conversation porte sur le mariage. Julia consacre toute sa vie à son métier. Oulimata déclare avec emportement qu’elle préférerait se tuer plutôt que d’épouser le candidat de ses oncles, une fripouille maffieuse. Déchaînée, hors d’elle-même, elle dévoile un secret familial dont même Latif n’a pas connaissance. — Que je vous parle de mes oncles Khadir et Taylor ; de mon refus catégorique de me marier avec un candidat de leur choix, de leur exaspération parce qu’ils comptent rembourser leurs dettes avec le bénéfice de l’opération. Julia la regarde avec horreur. — Ils veulent te vendre ! — Joueurs, tricheurs, voleurs, membres de la Triade, trafiquants d’armes, ils sont sous les ordres de l’impitoyable Li Pen dont le titre est la « Tête de dragon », l’équivalent du Parrain. Chaque fois qu’un prétendant se présente, ils font monter les enchères, oublieux, les imbéciles, qu’ils font partie d’une pègre, mélange détonnant de mafia et de salafisme, qui n’hésite jamais à faire parler la poudre. J’ai cru comprendre qu’ils ont placé la barre très haut et que ma valeur marchande était d’un million de dollars. Latif et son épouse sont atterrés. Julia et Fabrice n’en reviennent pas. Qu’au XXIe siècle de telles pratiques soient tolérées dans un pays qui se veut démocratique les dépassent. Un long silence succède à cette véhémente déclaration. Fabrice souffre dans son âme. Belle comme elle est, comment, dans une société machiste, échapperait-elle à un funeste destin ? C’est Julia qui propose la fuite. Oulimata se cabre. — Plutôt mourir que de céder aux exigences de ces deux larves. Qu’ils y viennent, ils connaîtront leur douleur. Je crois d’ailleurs qu’ils me craignent. Ils ne savent pas de quoi je suis capable. L’islam progresse dans le monde en propageant la peur. Refuser la peur est l’arme pour combattre les fous d’Allah, tout autant que les néonazis et les maffieux. Encore toute tremblante de ce qu’elle vient d’entendre, l’épouse de Latif apporte le dessert accompagné pour les non-musulmans d’un vieil armagnac offert par Fabrice. Oulimata réclame sa part. — À la liberté ! proclame-t-elle en levant son verre. Latif fait un léger signe à son épouse qui s’éclipse. Elle revient, soulagée. Fabrice l’entend chuchoter à son époux : « Ils dorment ». Oulimata propose de faire une campagne de presse dans Le Soir. Julia s’y oppose. Les représailles seraient violentes et feraient trop de victimes. Pour calmer le jeu, elle explique ce qu’elle est venue faire à Dakar. Oulimata lève à nouveau son verre et s’écrie d’une voix forte : « Joyeux Noël ». — Moi aussi j’aimerais écouter ton récit, Fabrice, si vous êtes d’accord tous les deux ? Après s’être concertés du regard, Fabrice et Julia acceptent sa présence, à condition que les entretiens se passent désormais au Centre Yallah. Au retour, ils sont silencieux. Fabrice, que les révélations d’Oulimata ont bouleversé, se dit qu’elles ne sont pas de bon augure, que des nuages s’amoncellent. Viendra sans doute un temps où ils devront choisir entre la défendre ou laisser faire. Car Khadir et Taylor vivent dans l’entourage de Li Pen. Comment n’arriveraient-ils pas à leurs fins ? * Lundi 25 décembre C’est Noël, une fête chrétienne, qui n’intéresse personne, pas même celui qui est considéré comme tel. Depuis qu’il est au Sénégal, il arrive à Fabrice d’assister à la messe, mais sa religion est protocolaire. Depuis sa classe, il entend sonner les cloches de la cathédrale. Toute la délégation française y sera, il devrait faire acte de présence, il n’en a pas le courage. Il songe à Oulimata et s’interroge sur la manière d’empêcher ses oncles de lui imposer un mariage forcé. Il reprend son histoire. « Nous sommes dans les années soixante. Je mène une déplorable existence de nabab. Autour de moi, mais pas en moi, qui suis fossilisé, un monde nouveau est en train de naître. Un vent de liberté, je devrais dire un raz-de-marée, déferle sur la société. Larguez les amarres, bonnes gens. Saisissez votre vie à pleines mains. C’est le temps de toutes les audaces, de la prise de conscience de la fin de l’homme unidimensionnel. D’après nombre de sociologues et de philosophes, ce fut la dernière chance offerte à l’homme de virer de bord et d’inventer un autre mode de vie. Elle fut manquée. Je ne vais pas énumérer tout ce qui se passait dans ce laboratoire où l’imagination était reine et où l’homme triomphant posait le pied sur la lune. Pour ma part, même si j’avais l’âge des jeunes qui défilaient, le poing brandi, en masses compactes, sur les boulevards de Paris, clamant leurs slogans révolutionnaires et affrontant les forces de l’ordre, je n’avais rien d’un adversaire de la société de consommation puisque j’avais tout. Ma seule préoccupation était de trouver un éditeur pour mon roman. Pas une virgule n’y manquait. Déjà amnésique, je devenais monoïdéiste. En mai 1966, j’avais enfin osé le déposer à l’accueil de la plus prestigieuse maison d’éditions parisienne. Alors qu’un délai de trois mois est plus qu’optimiste avant de recevoir une réponse, deux semaines plus tard, l’éditeur en personne, Charles-Martin Mauregard, m’invite à déjeuner au Fouquet’s. Me voilà, très intimidé, seul, dans un restaurant bondé, face à celui que le Tout-Paris littéraire courtise et redoute, l’homme qui, d’un mot, envoie l’un au septième ciel et plonge l’autre dans les cercles les plus profonds de l’enfer dantesque. Un personnel stylé écarte les importuns. Pour une fois, je me fais tout petit, l’air de dire aux autres : « Ce n’est pas moi, c’est lui. » C’est un bel homme, grand, mince, la cinquantaine distinguée, des cheveux gris plats coupés court, un regard qui vous prend en tenailles, une bouche fine, un menton volontaire. Très élégant. Je me suis laissé dire qu’il faisait venir ses costumes trois-pièces d’une grande maison de Regent Street. Tout le monde le connaît. Chacun y va de sa révérence. Et moi, moujik accroupi au pied du tsar, je ne réalise pas encore mon bonheur. Je le remercie de son aimable invitation. Il répond d’une inclinaison de tête. Il se tait. Je me tais. — Une question revient chaque fois que je t’écoute, dit Julia. Comment t’y prends-tu pour te souvenir jusque dans les moindres détails d’événements si lointains ? Tu romances ? — Lorsque tout ce temps perdu m’est revenu, en une seule journée, je me suis posé la même question. Mais non, je ne romançais pas. Je voyais dans ma tête. Ce que je découvrais sur moi-même était tellement affreux que les rotatives de mon cerveau ont imprimé ma biographie. Je puis la raconter en boucle. Elle sera toujours la même mais sur un autre ton, plus objectif, le ton d’un psy qui relate un cas. Après un round d’observation, il exhibe deux documents qu’il m’invite à lire et à parapher. Je suis désormais sous contrat chez Mauregard. Il s’intéresse à moi. Marié, des enfants, un emploi, ai-je d’autres textes en chantier ? Il tique lorsque je lui dis mon souhait de remettre ma démission afin de me consacrer à l’écriture. « Même si, répond-il, L’Ombre de la nuit s’avance est digne du Goncourt, rien ne permet d’augurer que ce roman atypique plaira. Le lectorat est un animal capricieux. Quant à vivre de votre plume, ajoute-t-il, vous êtes trop jeune pour vous le permettre. » Je reste très évasif sur mes projets futurs, à plus forte raison que je n’en ai aucun. Je le quitte avec l’impression de ne pas l’avoir convaincu. Pendant ce déjeuner, j’ai senti plusieurs fois son regard s’appesantir sur moi comme s’il se demandait si sa secrétaire ne s’était pas trompée de personne. Ce qui suivit la parution de L’Ombre de la nuit s’avance demeure flou. Ce roman connut un beau succès. Il ne plut cependant pas à tout le monde. Malgré sa tolérance, Yolande, par exemple, fut choquée par le nihilisme de mon héros. On était loin d’un écrivain catholique. Cependant, ils mirent une sourdine à leurs critiques lorsque j’obtins le Prix du premier roman. Il me rapporta beaucoup d’argent. Je devins donc fréquentable. Cela dit, une inquiétude croissante me tenaillait. J’avais été visité par la grâce. Il ne restait que la page blanche. J’étais un organique sans imagination. Je multipliais les lectures, prenais des notes, ébauchais des scénarios bancals. Il me manquait le délire, la fantasia, le sabbat du verbe. En lisant et en relisant Les Nouveaux Aristocrates et Les Nouveaux Prêtres de Michel de Saint-Pierre, je profilai le héros catholique : ferme sur la doctrine, martyr en puissance, tolérant à l’égard des pécheurs. Si je voulais obtenir les subsides de Yolande qui me permettraient d’enfin me libérer de l’import-export et de me consacrer entièrement à mon rêve, il me fallait réaliser un morceau de bravoure. J’y étais arrivé une fois, pourquoi pas une deuxième ? Et puis le découragement s’emparait de moi, je n’y arriverais jamais. J’écrivais cinq lignes. Je chiffonnais ma page en jurant. Le sol était jonché de boulettes de papier. Un moment, on frappa à ma porte. Je crus que c’était Catherine, la femme de ménage. C’était Yolande. Elle demeura un instant immobile, interloquée par le spectacle. Elle vint vers moi, se pencha et lut ce que j’essayais d’écrire. Elle feuilleta les livres de Michel de Saint-Pierre. Elle caressa mes cheveux. Elle me conseilla de prendre quelques jours de vacances, de sortir et de décrire ce que je voyais. Elle fut sur le point de me donner un b****r, hésita et quitta la pièce. Sur le pas de la porte, elle se retourna : « La vie est un roman, dit-elle. Il suffit de glaner les soupirs qui s’échappent du cœur des êtres humains. Chacun d’eux est porteur d’une histoire. » C’était la première fois qu’elle m’encourageait à persévérer. J’aurais dû être bouleversé par cette manifestation de tendresse et par la profondeur de ses propos. Il n’en fut rien. Je continuai à râler. — Elle avait une âme pour deux, ta Yolande ! Oulimata, ébranlée par ce qu’elle vient d’entendre, a les larmes aux yeux. Son empathie est émouvante. — Hélas, chère Oulimata, j’étais tel. L’homme que tu as en face de toi ressemble à un criminel, qui s’est amendé, et que ne reconnaissent plus ceux d’autrefois lorsqu’il était un mauvais sujet. Fabrice enchaîne : — Mon éditeur invitait régulièrement certains de ses auteurs à sa table. C’est ainsi que peu avant Noël, je fis la connaissance de François Mauriac. Début janvier, en désespoir de cause, je profitai d’un des passages à Paris de l’auteur de Thérèse Desqueyroux pour solliciter une audience. Je lui confiai que je voulais devenir écrivain catholique. Il me fit remarquer d’une voix onctueuse que L’Ombre de la nuit s’avance était un roman superbe, mais qu’il n’avait rien de catholique. Pourquoi changer de genre ? « Ce à quoi je répondis que le ressentais comme une injonction intérieure. « C’est effectivement une puissante motivation, dit-il. Mais sachez, mon jeune ami, qu’on n’écrit pas de livres chrétiens, on les écrit en chrétien. De même, on ne se déclare pas chrétien, on l’exprime par une certaine manière de vivre. On ne naît pas chrétien, Fabrice Monclar, on le devient. Si c’est ce que vous souhaitez, je vous suggère, par exemple, de soumettre un fils de famille, dont l’avenir est tout tracé, à une épreuve qui déplace son centre de gravité. Vous transformez sa perception du monde par fines touches. Pas de conversions foudroyantes, pas de miracles, ni de visions, encore moins d’apparitions. Vous décrivez le lent méandre d’un fleuve qu’aspire l’océan. Vous serez crédible si le lecteur perçoit que vous partagez la transformation de votre héros. » Je sortis de chez lui passablement déçu. J’espérais qu’il me refile un tuyau. Il s’en est tenu à des généralités.
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