Le ciel s’était obscurci au-dessus de l’Académie Nero, comme si les nuages eux-mêmes pressentaient le changement. Un grondement sourd parcourut les couloirs anciens, et ce n’était pas seulement l’orage. C’était le jour du Velum, la cérémonie qui dévoilait les épreuves d’élite.
Adelina, toujours sous son identité d’Elina Rossini, observait la grande cour intérieure, où les héritiers s’étaient rassemblés en silence. Elle sentait la tension suinter de leurs postures, leurs visages figés. À ses côtés, Elena croisa les bras, murmurant :
— On dirait qu’ils vont annoncer un exil ou une guerre.
— Parfois, c’est pareil, répondit Adelina, le regard fixé sur les estrades.
Les clans étaient là : Légion de Fer, Serres Noires, Loups de Givre, Scorpions d’Argent, et quelques autres, anciens, discrets, mais toujours influents. Devant eux, le directeur Pietri, silhouette rigide, entama son discours :
— L’Académie Nero n’est pas une école. C’est un champ de sélection. Seuls les plus dignes hériteront de leur lignée. Et seuls ceux qui maîtrisent les règles du jeu pourront prétendre au trône laissé par leurs pères.
Un silence pesant. Il poursuivit :
— Dès demain, débutent les épreuves du Pacte Noir. Trois phases. Trois dangers. Une seule règle : l’alliance est autorisée. La trahison, attendue.
Un frisson parcourut l’assemblée. Elena pâlit. Adelina serra les poings. Trahir ? Elle savait déjà ce que ce mot coûtait.
Le directeur leva un artefact noir — une sphère gravée de symboles anciens. Elle pulsa de lumière rougeâtre.
— Chaque clan désignera un duo. Les binômes seront exposés, observés, évalués… puis séparés.
Un murmure de confusion. Puis le nom de Dario Falcone résonna, premier désigné par les Légionnaires.
Il avança lentement, comme un prince qui allait vers l’échafaud. Mais ses yeux croisèrent ceux d’Adelina. Et dans ce bref éclat, il y eut un feu. Un défi.
Plus tard, dans la bibliothèque secrète, Jules traçait un plan avec Nico et Elena autour d’Adelina. Nico pianotait sur sa tablette :
— La première épreuve, c’est clair : ils vont nous pousser à former des alliances. Mais chaque duo ne durera qu’un temps. Ils veulent tester nos limites morales. Qui trahira en premier.
— Ou qui résistera au poison des promesses, ajouta Jules. Cette académie est une guerre mentale avant d’être une guerre de sang.
Adelina restait muette. Quel duo formerait-elle ? Son cœur redoutait une chose : être associée à Dario. Parce qu’avec lui, la trahison prendrait un autre goût.
— Ils vont me faire équipe avec Chiara, souffla Elena. Et elle me hait depuis que j’ai osé lui dire non.
— C’est fait pour ça, répondit Jules. Pour semer des graines de rupture. Ils veulent des héritiers sans attache.
Un bruit de pas fit taire le groupe. Dario. Silencieux. Imposant. Il s’approcha d’Adelina, les mains dans les poches.
— Toi et moi, demain. Apparemment, le sort a parlé.
Adelina releva les yeux. Un coup du sort ? Ou une manipulation calculée ? Elle plissa les yeux :
— Tu veux jouer à ce jeu, Falcone ?
Il s’approcha, lentement, dangereusement.
— Je ne joue jamais. Mais j’excelle à gagner.
Leurs regards s’accrochèrent. Feu contre feu. Masque contre masque.
Le lendemain, la première épreuve fut annoncée : « Le Labyrinthe des Serments ». Une structure mouvante, piégée, où chaque duo devait récupérer un artefact et ressortir. Le hic ? Chaque duo n’avait qu’une seule sortie. Et un seul pouvait l’emprunter.
Avant d’entrer, Dario tendit la main à Adelina.
— Qu’on mette les choses au clair. Je ne suis pas ton ennemi. Pas encore.
Elle posa ses doigts sur les siens. Glace contre braise.
— Et moi, je ne suis pas ton jouet.
Un sourire carnassier apparut sur les lèvres du prince noir.
— Non. Tu es bien plus dangereuse que ça.
Le labyrinthe les engloutit.
Les minutes passèrent. Les murs bougeaient. Des illusions tentaient de les diviser. Des voix, familières, murmuraient aux oreilles d’Adelina : « Tu n’es qu’un pion. Tu n’as jamais été choisie. »
Elle vacilla. Dario la rattrapa par le bras.
— Ce sont des mirages psychiques. Ils veulent nous faire tomber. Ignore-les.
— Facile à dire, répliqua-t-elle, haletante. Tu n’as pas grandi à douter de tout.
— Tu crois ? Mon propre père m’a dit un jour que j’étais une erreur de stratégie. Tu penses que je dors tranquille avec ça ?
Ils coururent à travers un couloir piégé. Des flammes jaillirent. Dario la couvrit de son corps. Brûlé au bras. Mais vivant.
Adelina, troublée, murmura :
— Pourquoi tu fais ça ?
Il grimaça.
— Parce que j’ai envie de voir ce que tu ferais si tu gagnais…
Ils trouvèrent l’artefact : un miroir noir. En l’approchant, chacun vit une version d’eux-mêmes : Adelina, impitoyable, assise sur un trône ensanglanté. Dario, solitaire, trahi par ceux qu’il aimait.
— C’est ça, la victoire ? demanda-t-elle, glaciale.
— Non, répondit-il. C’est ce que eux veulent qu’on devienne.
Un tremblement. Le sol s’ouvrit. Une seule issue.
Ils se regardèrent.
— Vas-y, dit-elle.
— Tu plaisantes ?
— Tu es blessé. Et j’ai déjà passé ma vie à fuir.
— Tu veux me faire croire que c’est de la bonté ? Ou un calcul ?
Elle le fixa, sincère :
— Je veux survivre. Mais je ne veux pas te tuer pour ça.
Il serra les dents. Laissa passer une seconde. Puis, dans un souffle :
— On trouvera une autre sortie.
— Ce n’est pas possible. Le système…
— On la crée.
Il frappa le miroir. Une fissure. Puis une explosion de lumière. Le labyrinthe trembla. Un nouveau passage s’ouvrit. Non prévu.
Ils coururent.
Lorsqu’ils revinrent, éreintés mais unis, la salle était silencieuse.
— Impossible, murmura Jules. Ils ont cassé le protocole.
Le directeur Pietri se leva.
— Vous avez v***é les règles du jeu.
Dario sourit, encore haletant :
— Ou alors… nous les avons réécrites.
Un murmure de fascination parcourut la salle. Pour la première fois, l’Académie vacilla. Les règles venaient de changer.
Plus tard, dans l’obscurité de sa chambre, Adelina relut les notes codées laissées par son père adoptif. Elle devait infiltrer. Diviser. Détruire.
Mais une phrase la hantait : « L’alliance est une arme. La trahison aussi. »
Et maintenant… elle ne savait plus laquelle des deux elle maniait le mieux.
Une musique discrète résonna dans la pièce. Dario, derrière la porte, avait retrouvé un vieux morceau joué autrefois par sa mère. Sans un mot, il le fit passer par la serrure.
Adelina ferma les yeux. C’était sa mélodie d’enfance.
Il savait.
Et il ne l’avait pas dénoncée.
À l’aube, Chiara observait la scène depuis les ombres, le poing crispé. Dans ses doigts, un papier dérobé au bureau du directeur. Dessus, le nom d’Adelina… et son véritable clan.
Un sourire amer se dessina sur ses lèvres.
— Si elle veut jouer… alors elle va brûler.
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