De Grez ou de force-1

2035 Mots
De Grez ou de force Vendredi 13 octobre, début d’après-midi Un agréable soleil automnal était enfin parvenu à percer la grisaille parisienne. À faible vitesse, la Peugeot du commandant Gomez se faufilait à travers les ruelles de Grez-sur-Loing, tressautant sur une chaussée faite de vieux pavés. Légèrement secoué, et assis à la droite du chauffeur, Sweeney avait fini par émerger d’une douce torpeur. Tout comme Henry Mata’afa, installé sur la banquette arrière, qui n’était pas parvenu à résister au sommeil durant le trajet qui les menait des Yvelines jusqu’en Seine-et-Marne. Le déjeuner un peu trop lourd et trop gras, pris à Fontainebleau dans le restaurant d’une grande chaîne nationale, semblait avoir douché les ardeurs des deux visiteurs. Soudain, le policier français annonça : – Nous arrivons. Nous avons rendez-vous devant la mairie, près de l’église. Son jeune voisin fit mine d’être parfaitement réveillé, et il répondit : – Très bien. Avec qui ? – On m’a dit que l’adjoint au maire nous attendrait. C’est lui qui nous guidera jusqu’au lieu de l’agression. En revanche, les gendarmes ne pourront pas être là. Leur commandant de brigade m’avait prévenu dès hier, précisa Gomez. – Dommage, se contenta d’apprécier Henry. Après un dernier virage sur la gauche, l’officier reprit : – Mais nous pourrons quand même nous entretenir avec la personne agressée. Je vous indiquerai son nom plus tard, je l’ai inscrit quelque part dans mon carnet. Tandis que la Peugeot filait à travers les rues étroites, bordées d’élégantes maisons aux façades colorées, Sweeney ne put s’empêcher de trouver un charme bucolique à Grez-sur-Loing. Derrière lui, il aperçut son confrère samoan, le nez collé contre la vitre, qui semblait manifestement très intrigué par la disposition – pour lui surprenante – d’un vieux village de région parisienne. Depuis le matin, c’était aussi la première fois que les deux anglophones voyaient autre chose de la France qu’une quatre-voies surchargée ! À cet instant, le colosse polynésien se détourna du spectacle pour demander à son chauffeur : – Dites, commandant… Au retour, est-ce que nous pourrions aller voir la tour Eiffel ? Amusé, Marc Gomez pivota légèrement pour répondre : – S’il n’y a pas trop de bouchons ce soir, oui, pourquoi pas… Paris est sur notre route, je n’aurai pas un long détour à faire. – Ah, merci ! se réjouit son passager. – Merci, lui dit également le jeune Écossais, ravi de découvrir l’un des emblèmes du pays. Puis soudain, apercevant l’église sur sa droite, le Français lâcha : – La mairie, c’est ici !... Je vais me garer. Le policier stationna son véhicule à proximité d’un édifice religieux massif, puis il invita ses passagers à descendre. Sweeney commençait à peine à étirer ses membres engourdis, lorsqu’il remarqua un homme de taille moyenne, vêtu d’un costume gris clair, qui s’avançait vers eux. Le commandant se dirigea vers lui, puis il se mit à prononcer une suite de phrases totalement incompréhensibles pour l’inspecteur et son collègue. Dès que ce premier échange parut achevé, les deux Français s’approchèrent du rouquin au club de golf, ainsi que du géant de type polynésien. – Monsieur est l’adjoint au maire, leur annonça Gomez. – Christophe Léger, se présenta l’homme d’une voix dynamique. Puis il leur serra la main, l’œil vif et la poigne ferme. Avant d’ajouter : – Sorry, I don’t speak english. – Nous ne parlons pas français non plus, lui répondit Sweeney dans sa propre langue, tout en souriant. – Attendez, je vais faire le traducteur, intervint le commandant. Ce dernier s’entretint alors quelques instants avec l’élu de la commune, puis il se retourna vers ses deux confrères : – Bien. Monsieur va nous conduire jusqu’à notre témoin. Il m’a dit que c’était à moins de deux cents mètres. Nous allons nous y rendre à pied. – Tant mieux, se réjouit l’Écossais, qui épaula aussitôt son club de golf. – Allons-y, déclara Henry. Les trois policiers se mirent en marche derrière Christophe Léger, puis ils dépassèrent l’imposant portail ombragé de l’église. Après quelques pas, le groupe franchit une ruelle perpendiculaire sur la droite, d’où s’ouvrait une perspective sur une tour en ruine. – Qu’est-ce que c’est que ça ? s’étonna l’inspecteur-chef Mata’afa. On dirait un château fort. Christophe Léger sembla deviner le sens du questionnement du Polynésien et il marmonna quelques mots. Gomez traduisit : – Presque. Il dit que c’est la tour de Ganne, une fortification du XIIème siècle. – Très joli, apprécia Sweeney, alors que le groupe se trouvait de nouveau cerné par les façades relativement élevées des maisons de la rue. Progressant sur un trottoir pavé, le quatuor parvint rapidement jusqu’au prochain carrefour. Sur leur droite, les policiers découvrirent alors une rue en légère descente, prolongée par un pont de pierre très pittoresque qui enjambait la rivière. Celui-ci débouchait sur un paysage boisé, dans lequel des arbres au feuillage dense alternaient avec des prairies d’un vert tendre. Baignées de soleil, ces dernières invitaient au pique-n***e ou au farniente. Puis, face à eux, se dressa soudain l’angle d’un grand bâtiment de couleur grise. – L’ancien hôtel Chevillon. C’est là ! clama monsieur Léger, et il désigna l’édifice d’un coup de menton. Les deux anglophones comprirent sans peine le sens de son intervention. L’adjoint au maire stoppa devant une porte précédée d’une plaque, avant de s’entretenir brièvement avec le policier français. Enfin, l’homme ouvrit le battant et il disparut à l’intérieur du bâtiment. Marc Gomez expliqua : – Monsieur Léger est parti chercher notre témoin. Il va revenir… C’est un ancien hôtel, poursuivit-il, l’hôtel Chevillon. Regardez, là sur la droite, désigna-t-il la plaque, c’est ici qu’a vécu August Strindberg. – Qui est-ce ? Je suis désolé, s’excusa Sweeney pour son ignorance. Roulant de grands yeux interrogatifs, Henry parut indiquer qu’il n’était pas mieux renseigné que son collègue. – Si je ne me trompe pas, reprit le commandant, Strindberg était un célèbre peintre et dramaturge de la fin du XIXème siècle. – Un Français ? essaya le Polynésien. – Non, un Suédois, le détrompa Gomez. – Ah ? fit mine de comprendre le jeune Écossais. – Il s’agit d’un auteur mondialement connu. L’adjoint m’a expliqué que la bâtisse avait été rachetée puis restaurée par une fondation suédoise. L’hôtel est devenu une résidence mise à la disposition d’artistes scandinaves. – D’accord, nota Henry, visiblement intéressé. Au même moment, Christophe Léger ressortit du bâtiment, aussitôt suivi par un homme d’une soixantaine d’années. – Bonjour messieurs, les salua en anglais le nouveau venu. Tout en lui serrant la main, l’inspecteur au club de golf observa rapidement l’inconnu. Grand, les cheveux et la barbe déjà blancs, l’individu aux yeux bleus et au visage oblong ne portait qu’une chemisette et un pantalon de toile. Pour être habillé si légèrement, c’est un Scandinave, j’en jurerais, jugea Sweeney. Car même si le temps est ensoleillé, le fond de l’air reste plutôt frais ! – Anders Halmqvist, se présenta l’occupant de la maison. Je suis Suédois. Gagné ! jubila le jeune barbu. – Monsieur Léger m’a dit que vous souhaitiez m’interroger, continua-t-il. Est-ce que c’est à cause de cet homme qui m’a menacé ? demanda-t-il dans un anglais grammaticalement parfait, mais dont l’accent nordique restait assez rugueux. – En effet, lui confirma le plus jeune des enquêteurs. Nous sommes à la recherche de cet individu. Chez nous, en Écosse, il est soupçonné d’avoir commis des faits plus graves encore, l’informa-t-il sans plus de précision. Avant de le solliciter : – Est-ce que vous pourriez nous raconter ce qu’il s’est passé ici ? – Bien sûr, répliqua instantanément Mister Halmqvist. Par réflexe, le commandant Gomez et monsieur Léger reculèrent alors de quelques pas, laissant le trio échanger en anglais. Le témoin commença son récit sans plus attendre : – Voilà, il y a trois jours, j’ai entendu frapper à la porte. Il était aux alentours de quinze heures. J’étais seul dans la maison, alors je suis venu ouvrir… Là, j’ai découvert un monsieur d’aspect soigné, d’environ soixante ans, qui m’a tout de suite interpellé en anglais. – Est-ce qu’il avait un accent particulier ? voulut savoir Sweeney. – Oui. Je dirais le même que le vôtre, mais moins prononcé, lui sourit le Suédois. Amusé par la remarque de son interlocuteur, l’Écossais lui sourit à son tour, puis après avoir fouillé dans l’une de ses poches, il déplia le portrait-robot réalisé à Édimbourg. – Est-ce qu’il ressemblait à ça ? demanda l’inspecteur. – Mmm… parut douter le Scandinave. Mais lorsque Sweeney lui présenta la photo de Clyde Bowles, il s’écria cette fois : – Oui, tout à fait ! C’est lui ! affirma Anders Halmqvist sans la moindre hésitation. Henry et son confrère se dévisagèrent d’un air entendu. L’inspecteur rempocha croquis et cliché, puis il enchaîna : – Ensuite, que s’est-il passé ? – Au début, répondit le Suédois, j’ai eu l’impression qu’il était un peu nerveux. Il m’a dit qu’il s’intéressait à l’histoire de l’hôtel, qu’il arrivait d’Angleterre, et qu’il aurait aimé savoir s’il était possible de le visiter… Quand je lui ai répondu que l’endroit était privé, que c’était un lieu de travail et pas un musée, j’ai vite compris que ma réponse ne lui plaisait pas ! – Comment ça ? l’interrogea Mata’afa. – Ça n’a pas traîné, dit Halmqvist : d’un coup, il a sorti un pistolet de derrière son dos – il devait l’avoir coincé dans sa ceinture, sous la veste –, et il me l’a pointé sur le ventre ! Je vous avoue que je n’en menais pas large… frémit le Suédois. Ensuite, il m’a obligé à rentrer, en me poussant. Je ne comprenais rien à ce qu’il se passait. Je croyais qu’il s’agissait d’un cambriolage, quelque chose dans le genre. C’était à la fois étrange et v*****t, se rappela-t-il. Avant de poursuivre : – J’étais réellement inquiet. En effet, je me trouvais seul, alors que nous sommes pourtant quatre résidents permanents, et que mon amie Ana Lund, une peintre, quitte rarement son atelier. Malheureusement pour moi, il faisait beau ce jour-là, et tous étaient sortis… Bref, le type m’a repoussé jusque dans l’entrée, il a refermé la porte derrière lui, et là, à ma grande surprise, il m’a demandé de le conduire à l’étage. – Ah ? s’étonna Sweeney. Tout de suite ? – Oui, tout de suite, confirma Halmqvist. – Euh… Que voulait-il ? Est-ce que l’on pourrait aller voir ? le sollicita l’Écossais. – Je vais vous montrer, répondit le témoin, avant de pivoter sur sa gauche et d’ouvrir la porte du bâtiment. Les policiers anglophones lui emboîtèrent le pas, aussitôt suivis par les deux Français. Les cinq hommes se regroupèrent alors dans le hall de l’ancien hôtel Chevillon. Sur la gauche, on devinait l’emplacement de ce qui avait été le guichet de l’établissement, tandis que sur la droite s’ouvrait une vaste pièce colorée, aux murs ornés de tableaux paysagers, qui avait dû constituer la salle à manger des clients de l’hôtel. – Les travaux de restauration ont été parfaitement menés, déclara Gomez, traduisant les paroles de l’adjoint au maire. – Oui, c’est magnifique ! jugea Henry, qui semblait très intéressé par ce qu’il découvrait. – Venez, je vais vous conduire à l’étage, indiqua Anders Halmqvist, et il s’engagea dans un escalier en bois probablement d’origine, mais très bien entretenu. À l’instant où le groupe gravissait les premières marches, une femme d’une cinquantaine d’années ouvrit la porte vitrée qui donnait sur le jardin, avant de s’immobiliser dans le hall. – Bonjour messieurs, dit-elle en anglais. J’étais dans mon atelier. J’ai entendu du bruit, alors je suis venue… Vous comprenez, après ce qu’il est arrivé à Anders, je préfère être prudente. Le jeune Écossais observa brièvement la dame, vêtue d’une robe longue à fleurs, d’un gilet de laine qui couvrait ses épaules, ainsi que d’un large chapeau de paille. À la main, elle tenait encore un pinceau au manche couvert de taches de peinture. – Pas de souci Ana, lui sourit son ami suédois… Messieurs, Ana Lund, fit-il les présentations. Avant d’expliquer à la peintre : – Ces messieurs sont de la police. Christophe les a amenés pour que je puisse leur montrer ce qu’il s’est passé dans la maison, l’autre jour. – Ah oui, très bien, apprécia-t-elle. J’espère que vous pourrez nous aider. Merci, dit-elle enfin. Les visiteurs lui sourirent, puis le groupe reprit son ascension vers l’étage. En découvrant le parfait état de conservation du vieil hôtel, Sweeney ne put s’empêcher de penser : Great Scott, on se croirait en plein XIXème siècle. Un vrai décor de cinéma ! s’enthousiasma-t-il. Parvenu sur le palier, leur guide marqua un temps d’arrêt. Lorsque tous l’eurent rejoint, il leur déclara : – Ici, ce sont les anciennes chambres de l’hôtel. Regardez, même les numéros sont restés accrochés. Les policiers observèrent alors des chiffres inscrits sur de la porcelaine ovale, clouée contre les différentes portes. – Chaque résident possède sa chambre, expliqua Anders. On trouve aussi un atelier commun, là-bas, désigna-t-il le fond du couloir sur la droite. Cette année, nous ne sommes que des peintres, dit-il encore, même si pour ma part, je suis également un peu écrivain. Comme Strindberg, ajouta-t-il, l’air un peu gêné par cette comparaison immodeste. Écrivain ? songea Sweeney. Tant mieux, il saura trouver les mots pour nous décrire ce qu’il a vécu. – Voici ma propre chambre, continua le Suédois. Celui-ci fit deux pas à gauche et il entrouvrit le battant. Les visiteurs se contentèrent de jeter un œil dans une pièce au rangement déficient, beaucoup plus spacieuse qu’ils ne l’auraient imaginé. – J’ai de la chance, déclara Mister Halmqvist. Elle donne sur la rue. En outre, c’est également celle qu’occupait August Strindberg lui-même, mon glorieux prédécesseur… Tiens, se souvint-il soudain, je sais que c’est aussi celle que votre compatriote, le romancier Stevenson, avait occupée lors de ses séjours à Grez-sur-Loing. Interloqué, Sweeney se tourna par réflexe vers Christophe Léger. Ce dernier, en entendant le nom de l’auteur écossais, articula quelques phrases que le commandant Gomez lui traduisit rapidement : – Oui, monsieur Léger m’explique que Stevenson est venu à plusieurs reprises à Grez. C’est même là qu’en 1876, il aurait fait la connaissance de sa future épouse, une Américaine – Fanny Osbourne, si j’ai bien compris – plutôt émancipée pour l’époque. En effet, elle perfectionnait son art au sein d’un groupe où elle était la seule femme ! En réalité, conclut Gomez, c’est son cousin Bob, qui faisait partie de cette colonie de jeunes peintres, que l’auteur venait voir.
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