🌑 Chapitre 2 — Le hurlement dans la nuit

1278 Mots
Je suis restĂ©e longtemps immobile, assise dans mon lit, aprĂšs ce hurlement. Les autres dormaient comme si de rien n’était, bercĂ©s par une paix que je n’ai jamais connue. J’aurais aimĂ© me glisser dans leur sommeil, emprunter un peu de leur inconscience. Mais mes yeux refusaient de se fermer. Mon cƓur cognait encore trop fort. Alors j’ai fait ce que je fais toujours quand l’angoisse devient trop lourde : j’ai fui. Le parquet du dortoir grinçait sous mes pas, comme pour trahir ma prĂ©sence. Chaque respiration Ă©trangĂšre me donnait l’impression d’ĂȘtre un intrus dans ma propre vie. J’ai traversĂ© le couloir, et le nĂ©on au-dessus de ma tĂȘte a clignotĂ©, bourdonnant comme un insecte malade. Les murs Ă©taient couverts d’affiches usĂ©es : Respecte-toi, respecte les autres. Ton avenir commence ici. Je les connaissais par cƓur. Elles n’avaient jamais rĂ©ussi Ă  me convaincre. J’ai poussĂ© la porte du foyer et l’air de la nuit m’a frappĂ©e au visage. Froid, humide, presque v*****t. La pluie s’était arrĂȘtĂ©e mais l’odeur de terre mouillĂ©e flottait encore, mĂ©langĂ©e Ă  celle du goudron. J’ai inspirĂ© Ă  fond, comme si j’espĂ©rais que ça suffirait Ă  calmer mes tremblements. La cour Ă©tait vide. Le portail fermĂ©. DerriĂšre, un petit parc municipal noyĂ© dans la pĂ©nombre. Des bancs rouillĂ©s, une balançoire qui grinçait parfois au vent, et des arbres maigres qui avaient l’air de se tordre de douleur. J’ai collĂ© mes doigts glacĂ©s contre le mĂ©tal de la grille. C’est lĂ  que mon tatouage s’est rĂ©veillĂ©. Une brĂ»lure prĂ©cise, sourde, qui battait en rythme avec mon cƓur. Comme si ma peau voulait me prĂ©venir d’un danger. Ou m’appeler vers lui. Puis j’ai entendu le froissement. Un bruit discret, mais assez net pour geler mon sang. Quelque chose bougeait derriĂšre les troncs, prĂšs de l’aire de jeux. Une ombre basse, fluide, comme un animal qui m’observait. Je n’ai pas rĂ©flĂ©chi. Mes doigts ont tapĂ© le code du portail. J’aurais dĂ» reculer, retourner sous mes draps et m’enterrer dans le mensonge. Mais au lieu de ça, j’ai ouvert. Mes pas ont crissĂ© sur le gravier. Chaque son rĂ©sonnait trop fort dans la nuit. J’avais l’impression que le silence me jugeait. Je me suis arrĂȘtĂ©e sous un lampadaire. La lumiĂšre blanche dessinait une bulle fragile autour de moi. Je n’osais pas en sortir. — Qui est lĂ  ? ai-je demandĂ©, d’une voix que je voulais ferme, mais qui a tremblĂ©. Le silence m’a rĂ©pondu. Juste le bruit de mon souffle, court, trop rapide. Alors le hurlement a retenti. Cette fois, si proche que j’ai cru qu’il s’était glissĂ© en moi. Mes genoux ont failli cĂ©der. Ce n’était pas un cri ordinaire. Ce n’était pas la plainte d’un chien ou le chant lointain d’un loup. C’était brut, sauvage, chargĂ© d’une douleur que je ne comprenais pas. J’ai reculĂ©, le cƓur en panique, quand une voix a traversĂ© ma poitrine. Elle n’a pas eu besoin de passer par mes oreilles. Elle s’est glissĂ©e directement en moi. — Eryna. J’ai senti mes entrailles se tordre. Personne ne connaissait mon nom ici, pas Ă  cette heure, pas dans cette voix. Grave. Ancienne. Fatale. — Montre-toi, ai-je murmurĂ©, incapable de contrĂŽler le tremblement de mes lĂšvres. J’espĂ©rais qu’il ne le fasse pas. J’espĂ©rais qu’il le fasse. Un choc mĂ©tallique derriĂšre moi m’a fait sursauter. J’ai pivotĂ© trop vite : le petit portail du parc avait Ă©tĂ© forcĂ©. La chaĂźne pendait, brisĂ©e net. Trois silhouettes sont apparues, des garçons, capuche sur la tĂȘte, dĂ©marche lourde, ricanements gras. Des types du quartier. Le genre qu’on croise en baissant les yeux. — Alors, princesse, t’es toute seule ? a lancĂ© le premier. Mon ventre s’est nouĂ©. J’ai reculĂ© d’un pas. L’ombre du bac Ă  sable me collait aux talons. — Laissez-moi tranquille, ai-je dit, la voix plus sĂšche que je ne l’aurais cru. Ils ont Ă©clatĂ© de rire. Le genre de rire qui n’annonce rien de bon. Ils se sont Ă©cartĂ©s, m’encerclant comme s’ils faisaient ça tous les soirs. J’aurais voulu hurler. Mais je savais, au fond, que personne ne viendrait. Alors je me suis prĂ©parĂ©e Ă  courir. À encaisser. À redevenir la fille invisible qui se dĂ©brouille seule. Puis la voix est revenue. Plus nette, plus tranchante. — Recule. J’ai obĂ©i sans rĂ©flĂ©chir. Mon corps a bougĂ© avant mĂȘme que ma tĂȘte comprenne. Et le monde a basculĂ©. Un grondement a Ă©clatĂ© dans le parc. Pas celui d’un moteur, ni mĂȘme d’un animal. Non. Un son venu d’ailleurs. Un son qui vibrait jusque dans mes os. Les garçons se sont figĂ©s, leurs rires Ă©tranglĂ©s. Le lampadaire au-dessus de nous s’est Ă©teint d’un coup, et l’obscuritĂ© s’est abattue comme un rideau. J’ai entendu des cris, des jurons, le bruit d’un corps projetĂ© contre la grille. Quelque chose de lourd s’est dĂ©placĂ© Ă  une vitesse impossible. L’air autour de moi a changĂ©, brassĂ© par une masse Ă©norme. Je n’ai pas eu besoin de voir. J’ai su. Il Ă©tait lĂ . Quand la lumiĂšre est revenue sur un autre coin du parc, j’ai aperçu une seconde d’horreur figĂ©e : l’un des garçons Ă  genoux, les mains serrĂ©es sur son poignet. Sur sa manche, quatre traces nettes, profondes, mais pas de sang. Comme une signature laissĂ©e exprĂšs. — DĂ©gagez, a tonnĂ© une voix. Pas la mienne. Pas la leur. Ils n’ont pas attendu une seconde. Les silhouettes ont dĂ©talĂ© comme des rats, franchissant la brĂšche en trĂ©buchant. Leur peur a laissĂ© derriĂšre elle un silence brutal. Je suis restĂ©e seule. Mes jambes tremblaient, mes ongles s’enfonçaient dans mes paumes. J’avais envie de pleurer comme une enfant perdue, mais quelque chose m’en empĂȘchait. Mon tatouage brĂ»lait si fort que j’en avais mal Ă  la nuque. Alors il a parlĂ© de nouveau. — Tu n’es pas seule. J’ai fermĂ© les yeux. C’était faux. J’avais toujours Ă©tĂ© seule. Pourtant, Ă  cet instant, j’ai eu la sensation Ă©trange qu’il disait vrai. Comme si, dans cette nuit, quelqu’un me voyait enfin. — Qui es-tu ? ai-je soufflĂ©, plus pour me rassurer que pour l’appeler. Un silence. Puis un mot, un seul, prononcĂ© avec une gravitĂ© qui m’a glacĂ©e : — Rhaziel. Le nom a rĂ©sonnĂ© en moi comme s’il avait toujours Ă©tĂ© lĂ , tapi dans un recoin de mon Ăąme. Je me suis accrochĂ©e au poteau de la balançoire pour ne pas chanceler. — Je
 je ne te connais pas. — Tu me connais, a-t-il rĂ©pliquĂ©. Comme on connaĂźt la faim. Comme on connaĂźt la pluie avant qu’elle tombe. Ses mots ont rĂ©veillĂ© en moi un frisson que je n’ai pas compris. Pas de peur. Pas vraiment. Quelque chose de plus dangereux. Comme une attirance nĂ©e dans l’ombre. Je voulais lui demander pourquoi. Pourquoi moi. Pourquoi maintenant. Mais la lune s’est dĂ©gagĂ©e des nuages, et j’ai enfin vu sa silhouette. Un loup. Mais pas un loup. Trop grand. Trop puissant. Sa nuque formait une colline, ses Ă©paules deux falaises. Il se tenait juste au bord de la lumiĂšre, refusant de s’y montrer vraiment. Mais je distinguais ses yeux. Rouge et or. Mon cƓur s’est arrĂȘtĂ©. — Tu portes la clĂ©, a-t-il dit. Et le verrou. Je n’ai pas compris. Je n’ai pas voulu comprendre. Puis il a ajoutĂ©, presque fatiguĂ© : — Rentre, Eryna. Il a prononcĂ© mon prĂ©nom comme personne ne l’avait jamais fait. Pas comme une Ă©tiquette. Comme une vĂ©ritĂ©. Et avant que je puisse rĂ©pondre, il avait disparu. Je suis restĂ©e longtemps plantĂ©e lĂ , le souffle court, incapable de bouger. Puis j’ai fini par retourner au foyer, mes pas rĂ©sonnant comme dans un rĂȘve. Devant le miroir du couloir, j’ai tirĂ© ma capuche. Mon tatouage vibrait encore. Et mes yeux
 brillaient comme si une part de cette nuit avait dĂ©cidĂ© de rester en moi.
Lecture gratuite pour les nouveaux utilisateurs
Scanner pour tĂ©lĂ©charger l’application
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Écrivain
  • chap_listCatalogue
  • likeAJOUTER