🌑 Chapitre 1 – La Légende des Ombreloups
On raconte qu’avant les royaumes et les routes, quand la nuit avait des dents, les loups parlaient à la déesse comme on parle à une mère. Ils déposaient au pied de ses autels des os blanchis et des fleurs nuitives, noirs pétales broyés par la rosée. Ils promettaient l’obéissance. Ils promettaient la chasse juste. Ils promettaient de ne jamais mordre la main des mortels.
Puis il y eut un hiver sans fin et des ventres vides. Les plus fiers d’entre eux traversèrent la clairière interdite. Ils brisèrent le cercle de pierres où dormait l’ombre, et s’abreuvaient à une source qui n’était pas d’eau mais de nuit liquéfiée. La déesse les vit boire. Elle détourna le visage. Quand elle revint, leurs yeux n’étaient plus de loup : ils brillaient comme des braises sous la cendre.
Alors, la Déesse Nocturne ne cria pas. Elle posa un doigt sur la lune, et une veine apparut, rouge et battante, dans la pâleur parfaite. Le ciel saigna. On dit que chaque goutte devint un nom, et chaque nom, une malédiction.
Les Ombreloups naquirent ainsi : plus rapides que la faim, plus forts que la rage, mais à jamais creux, à jamais avides. La nuit les aimait. Le jour les détestait. Et lorsqu’ils levaient la tête, la lune semblait lever la sienne, comme une louve qui répond.
La prophétie remonte à ce soir-là. Elle n’a que trois vers, mais ils suffisent à glacer les os :
> Quand la Lune de Sang s’ouvrira comme une plaie,
un Enfant de l’Ombre s’éveillera.
S’il cède à la Bête, le monde brûlera. S’il trouve son égal, l’équilibre renaîtra.
On a gratté ces mots sur des écorces, sur des lames, sur des crânes blanchis par les neiges. On les a murmurés aux berceaux et aux bûchers. Les rois les ont méprisés, les mères les ont priés, les meutes les ont cachés — car nul Ombreloup ne veut croire qu’il est la plaie ni le remède.
La nuit où commence mon histoire, je ne connaissais pas ces vers. Je ne savais rien des clairières interdites, ni des promesses qu’on rompt en buvant la nuit. J’ignorais que la lune pouvait saigner.
Je ne savais que mon propre souffle.
Je me redresse d’un coup dans mon lit, la gorge sèche, le cœur cognant. Encore ce rêve. Toujours le même.
La forêt en flammes. Le sol qui se fissure sous mes pas. Et derrière moi, cette respiration lourde, ce pas régulier, cette présence monstrueuse. Quand je me retourne, il est là : un loup gigantesque, ses yeux rouge et or, comme deux anneaux de feu plantés dans l’obscurité.
Je serre ma nuque d’une main. Sous mes doigts, mon tatouage me brûle. Trois croissants de lune entremêlés dans un cercle brisé. Je l’ai depuis toujours. Les médecins, les familles d’accueil, les psys… aucun n’a su dire ce que c’était. Une tache de naissance, disent certains. Un signe du diable, chuchotent d’autres. Moi, je sais seulement qu’il palpite, qu’il vit, surtout les nuits comme celle-ci.
Je jette un œil au réveil posé sur la table de chevet branlante. 03:17. Toujours la même heure. Comme si mon corps était réglé sur ce cauchemar.
Autour de moi, le dortoir du foyer dort encore. Les lits alignés, les respirations lourdes, quelques ronflements. L’ampoule grésille dans le couloir derrière la porte entrouverte. J’ai appris à me fondre dans ce bruit de fond. À survivre sans me faire remarquer. Orpheline depuis mes trois ans, trimballée de famille en famille, j’ai perdu le compte de mes adresses. Ce foyer n’est qu’une étape de plus. Je n’ai pas de racines, pas de nom qui compte. Juste ce tatouage. Et ces rêves.
Je me lève doucement, enfilant un vieux sweat à capuche. La pluie cogne contre les vitres, régulière, comme un tambour. J’allume mon téléphone, scrolle sans but, les yeux agressés par la lumière. Rien. Des pubs, des notifications inutiles. Rien qui m’arrache à ce malaise.
Un bruit me fige.
Un long hurlement, lointain mais clair, traverse la nuit. Pas un chien. Pas un renard. Ce son n’appartient à rien que j’ai déjà entendu. Trop grave, trop sauvage. Il me glace le sang.
Je reste immobile, le regard fixé sur la fenêtre. Personne d’autre ne bouge. Pas un corps dans le dortoir ne réagit. Comme si j’étais la seule à l’avoir entendu.
Je voudrais croire que j’ai halluciné, que mon cauchemar s’est prolongé. Mais non. Mon tatouage s’embrase, bat comme un second cœur.
Je recule, la main tremblante sur la poitrine.
— Ce n’est rien, murmuré-je, ma voix à peine audible. Juste un rêve.
Mais la voix qui tombe dans mon esprit n’a rien d’un rêve.
— Tu es l’élue, Eryna. L’Ombrelouve.
Je sursaute, les yeux écarquillés.
Je me tourne, persuadée de trouver quelqu’un derrière moi. Personne. Seulement les lits occupés, les silhouettes endormies, les respirations calmes.
Je reste là, immobile, incapable de respirer. Cette voix n’était pas humaine. Elle n’était pas dehors. Elle était en moi.
Je ferme les yeux une seconde. J’aimerais me dire que je perds la tête. Mais le silence qui suit est trop dense, trop lourd. Il me colle à la peau.
Alors, au loin, il retentit à nouveau. Un hurlement. Plus proche cette fois.
Il fend la nuit comme une lame. Il porte ma marque dans sa vibration.
Et je comprends, d’un coup, une chose qui me fait frissonner de la nuque aux chevilles.
Ce qui hurle dehors… m’a trouvée.