Chapitre 6. (Lola)

1728 Mots
Chapitre 6. (Lola)NINA Je me réveillai complètement engourdie, une faim terrible me tiraillait le ventre et une odeur de café me chatouillait le nez. En me remémorant les événements passés, j’ouvris rapidement les yeux sur le bureau de Damon. Décidément, cet endroit allait devenir mon QG. Je remarquai également la présence de Paul, Allan et Damon. Tous étaient assis sur le canapé convertible du président et me fixaient. Sans dire un mot, ils avaient tous une tasse dans les mains et attendaient patiemment ma réaction. Damon me sourit gentiment en buvant une gorgée, Paul se cachait derrière des lunettes de soleil et Allan semblait inquiet. Quelque chose bougea dans mon lit, et je repérai Lola à mes côtés qui avait du mal à se réveiller. — Encore un peu... marmonna-t-elle. Sa réplique détendit Allan, qui sourit, amusé. Je passai une main dans mes cheveux, tentant en vain de les discipliner. Avoir une tignasse bouclée était un enfer le matin, et je craignais la tête que je pouvais avoir. Mon ventre grogna et je vis que même Paul ne put s’empêcher d’avoir un sourire moqueur. Allan se leva pour m’apporter une tasse de café et une boîte métallique pleine de viennoiseries. En tailleur, je n’attendis pas avant d’engloutir d’une traite plusieurs croissants. Je venais de constater que je n’avais rien mangé depuis le midi de la veille. L’horloge accrochée au mur indiquait que la matinée était presque terminée. Il était déjà onze heures. — Il ne serait pas temps de la réveiller ? demandai-je en montrant Lola du doigt. — Si tu y arrives ! railla Paul. Je fronçai le nez. Déjà que je ne l’appréciais pas, lui et ses répliques, son parfum était beaucoup trop fort dès le matin. Damon se mordit la lèvre du bas comme pour s’empêcher de sortir une boutade. Sans écouter ce que Paul m’avait dit, je secouai ma voisine. Ce qui ne provoqua qu’un grognement. L’albinos me regardait fièrement. Sadiquement, je déclarai à son encontre : — Il suffit d’avoir un cerveau ! Je me penchai vers Lola pour lui murmurer à l’oreille : — Si tu es trop fatiguée, on peut annuler notre sortie... Lola se redressa d’un coup, les bras en l’air, pour annoncer sa résolution. — Impossible ! s’exclama-t-elle en prenant soin d’articuler chaque syllabe. Je me lève ! Paul se vexa et attrapa un livre pour s’occuper. Je regardai Damon et l’entendis dire : « Bien joué ! » Ses lèvres n’avaient pas bougé, je compris avec une surprise dissimulée qu’il me parlait par télépathie. Je saisis instinctivement comment cela fonctionnait et le remerciait de la même manière. Lola mangea rapidement ce qu’on lui tendit sous nos regards amusés. Elle m’attrapa par le bras, m’obligea à me lever et m’entraîna à sa suite pour sortir de la pièce. Déambulant à travers les couloirs de l’école, les gens que nous croisions nous détaillaient étrangement. Je les comprenais parfaitement. Lola et moi venions de quitter le bureau du Conseil en pyjama, et nous courions comme des folles. Par chance, nous étions en week-end. Il y avait peu de personnes dans les alentours, ce qui limitait mon sentiment de honte. Je me laissai guider, de toute manière je n’avais pas le choix. Petite, Lola était tout de même dotée d’une étrange force. Elle se décida enfin à me lâcher lorsque nous arrivâmes dans une chambre, certainement la sienne. Lola me jeta littéralement dans la salle de bains en me disant qu’elle m’apporterait des vêtements. La pièce d’eau était beaucoup plus grande que celle que nous avions avec Marion. Son rôle dans le Conseil devait lui permettre de bénéficier de nombreux avantages comme celui-ci. J’enlevai la chemise que je portais. Rapidement, je me souvins que j’avais dû oublier mes affaires dans le bureau de Damon. Et si Lola ne me laissait même pas rejoindre ma chambre, elle ne m’autoriserait certainement pas à repasser par le Conseil. Une fois dans la douche assez grande pour me permettre d’étendre mes bras librement, un sentiment de propreté m’envahit. Sans le vouloir, je commençai à frotter frénétiquement toutes les parties de mon corps. Tous mes muscles étaient tendus malgré l’eau brûlante qui aurait dû m’apaiser. C’est en passant ma main sur mon ventre que je me calmai enfin. Il était strié de trois longues cicatrices et glisser mes doigts dessus avait quelque chose de rassurant. Aussi bizarre que cela pût paraître, c’était comme un lien avec la réalité, un pied-à-terre. Complètement nue, je me tournai vers le miroir pour inspecter mon dos. Je soupirai, lassée. J’allais devoir m’abonner aux maillots de bain une pièce ! J’espérai secrètement que mon père n’allait jamais voir ce nouveau stigmate. Je soupirai une deuxième fois. Mon père, avec qui je devais manger la veille, et à qui je n’avais pas donné de nouvelles. Depuis que j’avais bougé de la maison, il avait mal pris ma décision. Mais à mon âge, il comprenait que je souhaitais m’éloigner de lui et choisir seule ma voie. Il ne devinerait jamais à quel point le chemin que j’allais emprunter à partir d’aujourd’hui allait être dangereux... Comme promis, des habits m’attendaient sur le lavabo. Curieusement, le fait que Lola n’ait pas fait ressentir sa présence était inhabituel. Je me retrouvai à enfiler un jean basique avec des trous sur les genoux ainsi qu’un simple t-shirt noir ample que je coinçai dans le bas pour le rendre bouffant. En ouvrant la porte, je découvris Lola habillée d’une combinaison short vert émeraude. Elle m’inspecta de la tête aux pieds avant de montrer son consentement, un pouce en l’air. — Quelle pointure ? — Trente-sept. Lola dénicha une paire de baskets et me les tendit. — Si l’on sort, je devrais peut-être aller chercher mon argent dans ma chambre, tentai-je en enfilant les chaussures. Elle dégaina son portable dont l’étui pouvait contenir des cartes et du liquide. — Pas besoin, me reprit-elle en me montrant une carte de crédit. C’est Damon qui paie, annonça-t-elle avec un sourire malicieux. — Je ne peux pas accepter ! J’étais vraiment mal à l’aise. La situation devenait de plus en plus étrange. J’avais l’impression d’être une sans-abri à qui l’on offrait une nouvelle vie, ou encore une simple étudiante kidnappée par un groupe de privilégiés. La deuxième hypothèse était la plus réaliste. — Damon est riche, et tu es son Serviteur. Même avec cette explication, je n’arrivais pas à me faire à l’idée de me laisser entretenir même si le lien qui nous unissait était aussi fort qu’un mariage. Voyant que j’ouvrais la bouche pour protester, Lola m’entraîna à sa suite au pas de course. Avec la vitesse à laquelle elle marchait, je comprenais mieux pourquoi elle dormait autant. Une vraie pile électrique avait besoin de se recharger ! Le bus apparut en parfaite synchronisation avec notre arrivée à l’arrêt, et en une quinzaine de minutes, nous étions au centre-ville. Un bourdonnement de bruits et un mélange d’odeurs émergèrent à la minute même où je sortis du bus. Les voitures klaxonnaient, les marchands, les enfants riaient et les étudiants déambulaient une glace ou une crêpe à la main. Malgré l’idée que l’on pouvait se faire d’une petite île isolée, il y avait une gamme surprenante de magasins situés au même endroit. Les gens appelaient cet endroit la fourmilière, car c’est là où tous les habitants se retrouvaient et entraient en action. Littéralement vidée, je suivis sans broncher Lola dans son aventure. Après quelques heures, Lola finit avec une dizaine de sacs pleins d’achats. Pendant ce temps, j’avais seulement accepté qu’elle me paie une glace au nougat, prévoyant de rembourser le propriétaire de la carte plus tard. Et je me demandais comment elle avait réussi à chiper l’argent de Damon. Mais plus rien ne me surprenait venant de la petite brune, pas après l’avoir vue se transformer en chat. Pour finir notre après-midi, Lola m’emmena vers la vieille Église de l’île. Une énorme bâtisse de style gothique avec des sculptures particulières pour un lieu de culte. Mais après avoir eu vent de la légende de Servus, je comprenais mieux ce qu’elles signifiaient. Une fois à l’intérieur, je regardais d’un nouvel œil les vitraux qui la composaient. D’où j’étais, je pouvais contempler la représentation d’une femme en train de brûler entre deux groupes de soldats bien distincts. Une chasse aux sorcières. Un peu plus à ma droite, il y avait l’illustration d’une mère qui tenait un bébé avec un physique à moitié animal. Un autre encore montrait des hommes sortant des corps inertes d’une embarcation, certainement morts en tentant de quitter l’île. Chacune de ces scènes n’était pas un mythe, mais une image du passé de Servus. Ce que j’avais trouvé fascinant et esthétique lors de ma première visite prenait désormais une teinte lugubre et oppressante maintenant que j’en connaissais les origines. — As-tu deviné quel animal le représente ? me questionna Lola en sortant des sacs ses nouveaux vêtements pour les examiner de nouveau, contente de son butin. — Déjà pas un chat, ironisai-je. Mais un animal plus imposant. Elle leva une tête intéressée vers moi. J’avais tapé juste dans mes déductions. — Continue. — Je suppose que c’est un animal respecté des autres et qui sait se faire obéir. Un peu comme son rôle au sein de l’école, déduisis-je, mais les idées me manquaient. Elle détaillait les vitraux, une lueur mélancolique dans le regard. Lola ramena une jambe près de sa poitrine, posa sa tête contre son genou et me fixa. — As-tu ressenti des différences au niveau de tes capacités ? Je réfléchis intensément. La réponse m’apparut précipitamment. C’était tellement naturel que je n’y avais pas porté d’importance jusque-là : — L’arôme du café était plus fort que d’habitude, et dès que je suis sortie du bus les odeurs et les bruits étaient insupportables. Même en ayant marché toute la journée, je ne suis pas fatiguée... Sans un mot, elle attendit que je fasse ma propre conclusion. — Damon est un prédateur. Je le vois plus en félin... Un lion ? Elle ne répondit pas. Lola comprenait que je me parlais à voix haute sans pour autant m’adresser à elle, à moins qu’elle n’ait eu quelque chose d’autre en tête. — Non, les couleurs ne correspondent pas... Un tigre ! C’est ça, non ? m’écriai-je. Elle sourit avant de dire : — Bingo ! Damon est un tigre blanc. J’avais l’impression de jouer à un jeu de culture générale duquel je pouvais gagner gros. Pourtant, un détail me perturbait depuis ce matin. Lola savait beaucoup de choses sur Damon. Ma curiosité s’attisa. Autant que la façon dont elle avait obtenu sa carte de crédit. — Quelle est la nature de ta relation avec Damon ? Elle sourit malicieusement et me regarda dans les yeux. — Ce n’est pas à moi de te dévoiler sa vie. Demande-le-lui ! confia-t-elle, espiègle. Mais ne t’inquiète pas, nous ne sortirons jamais ensemble... Lola avait l’air répugnée par cette idée, et secoua la tête comme pour se débarrasser d’une image peu flatteuse. Elle m’agaçait à s’attendre à ce que je finisse dans les bras du président ! Elle regarda mon ventre avant d’ajouter : — Après tout, nous avons tous notre petit secret, toi et moi y compris... La brunette avait bien choisi sa réplique pour me faire taire. Les questions-réponses étaient terminées pour aujourd’hui. Mais j’avais beau commencer à assimiler les mystères de cet archipel, je n’imaginais pas Damon prendre la forme d’un énorme prédateur. Même si je m’étais prise au jeu, même avec toutes les preuves que l’on me donnait, je tentais vainement d’échapper à cette réalité.
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