Acte I scène IV
Quand la vieille, si vieille âme par un doux dimanche d’automne croise la route d’une lumineuse jeune femme…
9 octobre 1650 – Rennes en Bretagne
Neuf mois ont passé depuis que j’ai quitté Paris pour rejoindre la troupe de Dufresne. Neuf mois de félicité malgré les vicissitudes de notre vie d’errance. Mon frère disait vrai en parlant de salles à moitié vides ce qui en découragerait plus d’un. Quant à moi, je ne ressens que le bonheur de jouer devant une salle à moitié pleine. Je suis si reconnaissante envers ceux qui ont pris le temps et la peine de venir nous voir jouer. Cela je le dois à Madeleine. Je lui rends grâce chaque jour d’avoir tenu tête à Jean-Baptiste et de m’avoir soutenue dans ma volonté de partager leur existence. Elle est un peu la mère que je n’ai pas eue, toujours attentive, elle me conseille et m’enseigne son art. Au-delà de jouer à merveille la comédie, elle chante et danse avec un rare talent. Mon frère n’aurait pu choisir meilleure compagne et je n’aurais pu en chérir une autre plus que celle-ci. Les deux font plaisir à voir tant ils s’entendent bien et je suis soulagée que Jean-Baptiste ait enfin accepté ma présence. Il n’y a désormais plus aucun sujet de discorde entre eux.
Je ne sais si la fureur de mon père s’est calmée et j’en suis bien marrie. Il n’a point répondu à la longue lettre que je lui fis porter au cœur de l’été. Je tentais de lui expliquer les raisons de ma fuite mais est-il en mesure de les comprendre, lui qui rêvait pour moi d’un mariage aisé et sans surprise ? Est-il en mesure de comprendre cette impatience qui m’habite, ce v*****t désir de décider moi-même de mon avenir et d’emprunter à ma guise les chemins qui y mèneront ?
Assez pensé, assez remué d’idées, il est grand temps de m’aller changer car nous jouons tout à l’heure devant un parterre choisi dans le château d’un comte. Pour une fois la salle devrait être chauffée !
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Les chevaux piaffent, le cocher s’impatiente, les contours du jour s’estompent déjà. Il serait temps de monter en voiture si nous voulions regagner notre château des Rochers mais j’ai grande envie de demander à Henri de rester ici une nuit de plus. Il me plairait de revoir ce soir ceux qui tantôt m’ont émue aux larmes. Une de mes amies les ayant vus jouer à Nantes m’en avait dit du bien et il est vrai qu’elle ne m’a pas menti. Cette troupe où les femmes tiennent leurs rôles décidément me plaît. Parmi les comédiens, outre la Béjart au talent affirmé, deux surtout ont su me faire frémir : un gaillard à la voix chaude et une brunette au regard de braise. J’ai appris qu’ils venaient de Paris, qu’ils étaient frère et sœur et que l’homme qui se fait appeler Molière s’essaye lui-même à écrire pour le théâtre. À le voir vivre son personnage, je ne doute pas qu’il ait du talent. Mon époux étant pressé de repartir je n’ai pu, comme je l’aurais souhaité, m’entretenir plus avant avec eux. Il va me falloir user de mes charmes afin de le convaincre d’attendre demain pour rentrer à Vitré…
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Comme j’ai été heureuse lorsqu’elle est revenue ce soir nous voir jouer ! Deux fois dans la même journée, cela ne se voit guère. Je l’avais remarquée cet après-midi. Très blonde, très blanche, très séduisante avec ses yeux bleus pétillants de malice, telle est Madame de Sévigné avec laquelle nous avons longuement conversé, Jean-Baptiste et moi. L’air aimable, elle nous a posé mille questions sur notre métier et notre manière de vivre. Surprise par ma jeunesse, elle a voulu savoir depuis quand je me trouvais là. Elle s’est fort étonnée qu’au bout d’à peine quelques mois passés chez Dufresne je sois aussi à l’aise. Je lui ai répliqué en riant que je m’en étonnais moi-même éprouvant l’étrange sentiment de n’avoir rien vécu auparavant.
Animée d’une bienveillante curiosité, elle s’est aussi enquise auprès de mon frère de ce qu’il écrivait en ce moment. Devant son air dépité elle n’a pas insisté davantage, comprenant que le temps lui manquait pour tout mener à bien. Elle semblait ne plus vouloir partir et il a fallu que son marquis de mari l’entraîne par le bras pour qu’elle prenne congé et nous salue d’un franc sourire.
Quel âge peut-elle bien avoir ? A-t-elle déjà des enfants ? Elle semble encore si fraîche. Je lui donne à peine quelques années de plus que moi. Fasse qu’un hasard heureux me permette de la revoir ! Je suis sous le charme de cette femme et si ce n’était pure folie, je me plairais à rêver qu’elle devienne mon amie.
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Dans la fraicheur du petit matin, un lourd carrosse s’ébranle vers la terre des Rochers. Marie de Rabutin, marquise de Sévigné, se laisse bercer par le roulement de la voiture. Les yeux fermés, elle repense à celle qu’elle a croisée hier, cette fille piquante à la sombre chevelure, cette Élise dont si ce n’était pure folie, elle ferait bien son amie.