Acte I scène III

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Acte I scène III Quand la vieille, si vieille âme par une claire journée d’hiver quitte la ville et découvre la campagne… 22 janvier 1650 – Sur la route entre Paris et la Gascogne Les cahots du chemin me brisent les reins. Quelle folie ai-je donc commise de partir ainsi sur les routes de contrées inconnues en compagnie d’un homme dont je ne sais au fond que peu de choses. Je le regarde, endormi sur la banquette, et le revois toquer un soir à notre porte, grand et maigre, sans âge mais plus tout jeune quand même, son long visage barré d’une triste moustache. Je l’entends s’enquérir auprès de mon père du lieu où se trouve Molière qui joue dans la troupe de Dufresne. Il veut y rejoindre Catherine, sa promise qui appartient à la troupe. Mon père le met prestement dehors, je le rattrape avant qu’il ait tourné le coin de la rue. — Monsieur de Brie{7}, lui dis-je, je sais où se trouve mon frère. Je consens à vous le révéler à une condition. Il se retourne, me dévisage avec stupeur. Je le sens hésiter, il ne sied pas de converser dans la rue avec une jeune fille à la nuit tombée. Pourtant le désir de revoir Catherine est si fort qu’il accepte d’avance. Le désir de revoir mon frère est si fort que je ne me rends pas compte de ce que je fais ; ni de ce que je dis. Mue peut-être aussi par l’envie de quitter cette maison où je m’ennuie, cette vie sans intérêt alors que je rêve d’aventures et d’amours intrépides. — Bien, Monsieur de Brie, si vous voulez rejoindre la troupe de Dufresne voici ma condition. Vous m’emmenez avec vous sans le dire à mon père. Je crois n’avoir jamais vu auparavant air plus effaré ni regard plus terrifié que les siens quand il réalisa l’inconvenance de ma requête. J’insistai tant et tant, en minaudant un peu et en pleurant beaucoup, qu’il accepta de chaperonner mon voyage. J’eus bien tenté pour arriver à mes fins de le séduire plus avant mais il me semblait sot et dépourvu d’attrait et je me contentai de verser forces larmes qui parvinrent pareillement à le convaincre. Je n’en puis plus, nous roulons depuis des heures et rien n’indique une arrivée prochaine. Je n’ai d’autre loisir que me laisser aller à de sombres pensées qui troublent mon esprit. Je suis partie sans en toucher mot à mon père qui pour l’heure doit se morfondre en grand souci ; ou s’enflammer d’affreuse colère. J’en ai un peu de peine pour ma sœur qui va supporter ses éclats et sa mauvaise humeur. Mais je ne regrette pas mon choix. Avais-je d’ailleurs vraiment le choix ? Une passion nouvelle me possède, la passion de vivre à l’écart des contraintes et des règles imposées. Je ne puis ni ne veux lutter contre cet élan qui me pousse irrésistiblement et malgré moi à vivre ma vie en faisant fi des obstacles qui se dressent sur ma route. Jean-Baptiste me comprendra. *** Paris - Demeure de Jean Poquelin Cette fois c’en est trop ! Maudit théâtre et maudits enfants ! Ingrats qu’ils sont tous ! Grâce à Dieu Justine s’est ouverte à moi du plan funeste d’Élise. Maudite soit-elle à son tour de ne pas avoir trahi les indignes desseins de sa sœur avant qu’il ne soit trop tard pour la retenir. Que ne me suis-je méfié ? Que n’ai-je enfermé cette donzelle à double tour dans sa chambre chaque soir ? J’aurais dû deviner que son admiration imbécile pour son frère et la peine qu’elle ressentait de son absence lui feraient entreprendre des choses insensées pour le revoir. Je jure par devant Dieu que si d’aventure un beau jour ils osent à nouveau se présenter à moi je les rosserai de bonne façon. Le ciel m’est témoin que je ne suis pas un mauvais homme, encore moins un mauvais père. J’ai donné à mes fils une éducation propre à assurer leur avenir et arrangé pour mes filles de bons mariages dont elles n’auront qu’à se féliciter. J’ai dépensé beaucoup d’argent pour offrir de bonnes études à Jean-Baptiste, j’ai payé fort cher une licence en droit dont il fait fi, et remboursé ses dettes de théâtreux. Croyez-vous qu’il m’en ait su gré, pensez-vous qu’il ait compris la leçon en abandonnant à jamais ses ambitions de comédien en même temps que son Illustre Théâtre ? Que nenni ! Il est reparti de par les routes et les chemins à la suite de ce Dufresne qui l’entraîne à sa perte. Et voilà que ma fille Élise dont la grande beauté est le meilleur atout, voilà que cette pimbêche promise au fils d’un marchand de mes amis aux confortables revenus me défie à son tour et trompe ma confiance. Je ne sais qui des deux m’abuse le plus, Élise ou Jean-Baptiste ; je ne sais qui des deux me brise le plus, le déshonneur ou la douleur. 24 janvier 1650 – Agen en Gascogne Élise, je n’en crois pas mes yeux : ainsi te voilà devant moi, la mine polissonne, à me narguer un sourire mutin aux lèvres ! Sans tes noires prunelles et tes boucles brunes, j’aurais eu le plus grand mal à te reconnaître tant tu as changé. Il est vrai qu’il y a presque deux ans que je ne t’avais vue. Sidéré, je reste cloué au sol, bras ballants et bouche ouverte. Quelle folie a donc traversé ta jolie tête ? Diantre, il m’en souvient d’un coup : lors de mon dernier séjour à Paris, tu avais juré de quitter la ville dès tes seize ans accomplis. J’avais ri franchement de ce qui m’était alors apparu comme les vaines paroles d’une jeune écervelée. Mal m’en a pris car il t’aura suffi de quelques jours à peine pour tenir ton serment. Et échapper à la surveillance de notre père. Tu es arrivée tantôt par la malle-poste pour nous rejoindre dans ce coin de Garonne où tu n’entends mot de ce qui se dit. Je découvre avec stupeur comme tu as grandi, tu n’as désormais peur de rien ni de personne ! Élise, je ne sais comment tu as su où précisément nous séjournions mais il me faut bien me rendre à l’évidence : tu te tiens là, plantée sur tes deux jambes à me fixer de ton regard malicieux. Belle tu es petite sœur, et futée tout autant qu’enjôleuse mais qu’aurais-je donc à t’offrir de rester ici où l’on parle la langue d’oc que tu ne comprends pas ? Et puis, tu n’as jamais joué la comédie et ne sais rien faire de tes dix doigts. Les temps sont durs, Dufresne refuserait d’avoir une bouche inutile à nourrir. Élise, il me faut sans détour te convaincre de repartir, il ne serait point raisonnable de te garder ici. Père et Justine sont sûrement morts d’inquiétude, tu dois les rejoindre sans tarder. Élise, je sais d’avance ta défense car je te connais par cœur. Tu vas crier, jurer, te rouler par terre puis supplier à genoux avant de me promettre la lune mais je n’en aurai cure. Cette fois je ne me laisserai point fléchir, je résisterai à tes pleurs et à tes larmes quoi qu’il m’en coûte. Mon rôle d’aîné m’impose de te détourner de tes dangereuses chimères et de faire en sorte que tu acceptes la réalité telle qu’elle est. Pour ton bien comme pour le nôtre. Ta place n’est en aucune façon parmi des comédiens sans le sou qui affrontent au quotidien des chemins incertains sans compter les courants d’air glacés de théâtres à moitié vides. Père ne me le pardonnerait pas. Élise, je n’ai déjà plus le temps de rien, j’ai délaissé l’écriture qui me procure pourtant si grand plaisir pour jouer, jouer chaque jour que Dieu me donne. Et il me faudrait de surcroit assurer ta pitance et veiller sur toi ? Que nenni, cela est tout bonnement impossible, Madeleine m’aidera à te faire entendre raison.
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