Acte I scène II
Quand la vieille, si vieille âme par un après-midi d’été ouvre des yeux d’enfant sur les bizarreries des grands…
28 juin 1644 – Demeure de Jean Poquelin – Paris
J’ai tranché à présent, le sort en est jeté. J’ai coupé dans le vif. J’ai signé ce matin pour la première fois du nom que j’ai choisi, qui n’est point, n’en déplaise à mon père, celui de ses aïeux. Qu’on ne s’y trompe pas. Je ne veux ce faisant marquer quelque dédain vis-à-vis du nom de Poquelin. Poquelin reste le nom d’un tapissier, Molière sera celui d’un tragédien, le plus grand de son temps. Je m’en sens le talent, je m’en veux les ardeurs.
Je ne veux point mêler mon père à cette affaire, dont le moins qu’on puisse en dire est qu’elle est hasardeuse. Si d’aventure je me trouvais dans quelque mauvais pas il ne pourra me reprocher d’avoir sali sa réputation. On connaît le peu de cas que notre société fait des gens de théâtre.
Je marque ainsi par là que je change de vie et que ma décision est à présent irrévocable. Une année entière s’est écoulée depuis que nous fondâmes avec ma chère Madeleine cet Illustre Théâtre dont je pris bientôt les rênes. Une année entière au cours de laquelle j’eus tout loisir de tâter pleinement de la vie de comédien, d’en éprouver les joies comme d’en subir les peines, d’en découvrir les aléas comme d’en apprécier les succès. Chaque jour qui passe m’émerveille davantage et je ne veux plus d’une autre vie que celle-là.
Il me reste pour l’heure le plus difficile, en informer mon père. Il a du mal à accepter que je désire vouer mon existence à l’accomplissent de ma passion. Il doute encore de la réalité de ma vocation. Dans son esprit, un honnête homme ne délaisse pas une carrière honorable qui lui assure de bons revenus et un confort enviable pour diriger une troupe d’artistes à l’avenir incertain. Comment lui faire comprendre qu’il y va de mon destin ? Comment lui faire admettre qu’en prenant le nom de Molière je ne le renie point ? Comment lui expliquer que je reste Poquelin en devenant Molière ?
***
Me voici de nouveau en grand courroux ! En proie à l’amère sensation que mes enfants ne sont sur terre que pour me causer les pires déconvenues. Ainsi en va-t-il cette fois encore de Jean-Baptiste qui ce matin a changé de nom. Changer de nom ! Comment diantre cela se peut-il faire ? Ne trouvait-il point à son goût celui de Poquelin que portent son père et avant lui son grand-père et encore avant eux la lignée de ses aïeux ? Avait-il tant grande honte de ce nom que je lui ai donné à sa naissance ? Y a-t-il pire affront que je puisse subir de la part de mon garçon que de le voir renoncer à s’appeler comme moi ?
Que signifie qu’il signe désormais « de Moliere{5} » ? Qu’est-ce donc que cette appellation bizarre dont il s’est entiché ? A-t-il peur qu’on le reconnaisse comme fils d’un tapissier ? Se détournant d’une honorable charge pour rejoindre une troupe de saltimbanques, se veut-il anoblir{6} ? Quelle est la perverse enjôleuse qui a réussi à l’entraîner à sa suite dans cette funeste dérive ? De quel déloyal stratagème a-t-elle usé pour le convaincre de devenir comédien et de perdre son âme ? Décidément, je n’y comprends rien mais cela me bouleverse au-delà du raisonnable.
À dire vrai, je ne sais plus à quel saint me vouer. J’ai tant souffert d’avoir vu mourir à peu d’intervalle mes deux chères épouses que je me suis enfermé dans ma coquille, incapable de porter attention à ceux dont j’avais la charge. J’ai veillé à les nourrir, à les vêtir et à leur assurer une éducation de qualité mais je ne leur ai pas témoigné la tendresse d’un père. Ainsi donc, si aujourd’hui j’éprouve mille tourments, il me faut bien admettre que j’ai pour partie fait mon malheur. Je me suis montré à mes enfants sous les traits d’un homme vieillissant au caractère austère et acariâtre. Mes quelques rares et maladroites tentatives pour me rapprocher d’eux sont restées vaines. Mes fils ont grandi, s’éloignant de moi au fil du temps. Quant à mes filles qui sont encore jeunettes, elles éprouvent à mon égard un respect entaché de crainte et non pas une affection véritable. Lorsqu’il m’arrive de vouloir les embrasser, elles me fixent d’un regard étonné qui me remplit de tristesse.
Pour être honnête, je dois reconnaître que Jean-Baptiste, au contraire de moi, a su trouver le chemin de leur cœur. Il a noué avec elles une tendre complicité qui ne se dément pas. Il est à la fois leur confident et leur modèle. Je lui suis gré de la constante et bienveillante attention qu’il porte à ses sœurs. Cette attitude au moins échappe à mes reproches. Mais qu’adviendra-t-il si d’aventure il quitte Paris et part en bohémien errer sur les routes ?
***
— Père, puis-je vous parler ?
Affaissé dans son fauteuil, il a les paupières closes et semble dormir. Je m’apprête à tourner les talons quand soudain il ouvre les yeux :
— Eh bien Élise, que veux-tu donc ?
La voix est sèche, je reste coite un instant puis m’enhardis :
— Père, qu’avez-vous dit tantôt à Jean-Baptiste ? Avant qu’il vous rencontre, il semblait fort joyeux, il s’est même laissé bastonner par Polichinelle pour le plus grand plaisir de Justine. Mais après votre conversation, il est sorti précipitamment et j’ai ouï claquer très fort la porte de notre maison.
Alors il s’exclame bien haut :
— Ah, la peste soit de Jean-Baptiste ! Il m’a fâché tout à l’heure plus que je ne saurais dire. J’ignore quelle mouche l’a piqué mais il a trahi notre famille en changeant de nom.
— Ne s’appellera-t-il plus comme nous ?
— C’est en effet ce à quoi il s’est résolu ce matin, provoquant mon juste courroux.
— Mais il restera cependant notre frère ?
— Assurément, cela ne change rien aux liens qui vous unissent.
Puis il toussote et ajoute l’air préoccupé :
— Retire-toi fillette et laisse-moi maintenant car il me faut régler une affaire urgente.
En vérité, me voilà bien tracassée par ce que je viens d’entendre et que je ne comprends pas. J’étouffe dans la moiteur de ce début d’été ! Vite de l’air, de la lumière et tandis que je cours le long du sombre corridor pour rejoindre ma sœur dans la courette, je songe aux bons moments que nous passons avec Jean-Baptiste. Il connaît tout de nos peines et de nos joies. Il sait trouver les paroles qui consolent et apaisent. Comment ce frère que j’adore a-t-il pu renier notre nom pour en prendre un autre ? Dès ce soir, il faudra qu’il me l’explique sans détour.