Acte I scène I

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Acte I scène I Quand la vieille, si vieille âme par une froide nuit s’affole en proie à une irrépressible angoisse venue de loin, de fort loin… 15 janvier 1643 - Demeure de Jean Poquelin - Paris Ce soir, la neige recouvre la ville et continue à tomber sans s’arrêter. Je suis couchée au chaud dans mon lit, l’oreille aux aguets. Au-dehors pas le moindre bruit ! Ce silence ne me va pas. J’aime l’agitation de la rue, elle me rassure. Heureusement qu’en bas résonnent les voix de Père et de Jean-Baptiste. Ils parlent fort comme s’ils se disputaient. J’ai bien vu pendant le souper que notre père avait l’air fâché et que mon frère restait muet comme une carpe, ce qui n’est pas du tout dans ses manières. Au bout d’un long silence, Jean-Baptiste a fini par dire qu’ils devaient s’entretenir tous les deux. Alors Père a repoussé son écuelle de potage et d’un signe de la tête, il nous a envoyées nous coucher Justine et moi. Ce soir, j’ai envie de pleurer. Ce soir, ma mère me manque encore plus qu’à l’accoutumée. Pourquoi n’est-elle pas là pour me consoler ? Je n’avais que deux ans quand elle est morte en mettant au monde ma petite sœur. Veuf pour la seconde fois, Père ne s’en est pas remis. Il ne sourit jamais. Ses cheveux ont blanchi d’un coup. Il est sévère et me fait un peu peur. Ce soir, j’ai besoin de parler avec Jean-Baptiste. Lui, c’est mon préféré. Il est déjà bien grand mais quelle que soit l’heure à laquelle il rentre, il ne manque jamais de passer un moment en notre compagnie. Quand nous jouons avec les marionnettes qu’il nous a confectionnées, Justine qui est triste si souvent, rit aux éclats. Aujourd’hui, nous n’avons pas ouvert le rideau rouge de notre théâtre. Justine dort depuis longtemps. Je serre Sophie contre moi. J’aime ses boucles blondes et ses yeux de porcelaine bleue. Moi qui suis brunette, je voudrais lui ressembler. On me dit que je n’ai plus l’âge de jouer à la poupée, que je suis l’aînée des filles et qu’étant la plus grande je dois donner l’exemple. Mais je ne veux pas être raisonnable. Je veux rester petite, toute petite pour qu’on me protège et qu’on s’occupe de moi. Ce soir j’ai eu neuf ans mais personne ne s’en est souvenu, pas même Dorine notre nourrice. Père semblait trop soucieux et Jean-Baptiste qui est revenu au moment où nous nous mettions à table avait l’air perdu dans ses pensées. Malgré qu’il soit bien tard, j’espère qu’il s’arrêtera dans notre chambre quand il montera. Je vais l’attendre en gardant les yeux ouverts. Il ne faut pas que je m’endorme. Si je fixe la chandelle et que je songe à une chose qui me mettrait en joie, le sommeil ne m’attrapera pas. Ah ! J’y suis : dans quelques semaines ce sera la Sainte Élise{3}. Vivement le printemps pour qu’on la fête ensemble ! Mais que sont ces cris qui soudain emplissent le silence ? Ce ne sont pas des cris mais des hurlements et ils me glacent jusqu’au sang. Mais d’où vient cette clarté si vive qui soudain illumine la pièce ? Je cours à la fenêtre. A travers les carreaux givrés, j’aperçois de l’autre côté de la rue des flammes qui dévorent la maison du drapier. Elles ont gagné l’étage et sa boutique n’est plus qu’un brasier géant où flambent ses belles étoffes. Le jaune, le rouge et le noir trouent le blanc de la neige, une odeur âcre me prend à la gorge, je sanglote, j’appelle à l’aide. Mes pensées se brouillent, la terreur me saisit, je suffoque. Je suis prisonnière de l’incendie. C’est moi qui brûle de l’intérieur, c’est moi qui suis au milieu du feu. D’un bond je me réfugie au fond du lit, me cache sous les draps, enfouis mon visage au creux d’un coussin pour ne plus rien voir, pour ne plus rien entendre. Je ne sais comment je me retrouve dans les bras de mon père tandis que Jean-Baptiste sèche mes joues mouillées de larmes. *** Me voici pour l’heure fort contrarié. Et bien amer. Mauvaise soirée tudieu ! Au diable une progéniture par qui ne me parviennent que contrariétés et désillusions ! Par deux fois marié, par deux fois devenu veuf d’épouses tendrement aimées, je fais de mon mieux pour donner aux descendants dont elles m’ont pourvu la meilleure éducation qu’il se puisse et voilà comme on me récompense. D’abord cette comédie ridicule servie tantôt par Élise, ses cris d’orfraie à la vue de prétendues flammes dans la demeure. Certes la maison du drapier a flambé, certes le malheureux a vu sa marchandise s’envoler en fumée et ses biens réduits en cendre. Mais le bâtiment se trouvait au loin dans la rue, c’est à peine si l’on parvenait à distinguer quelques flammes s’élever vers le ciel. L’incendie ne s’est point propagé et nous n’eûmes point à en souffrir. De la même manière sa façon chaque soir de trembler lorsqu’on allume les chandelles, puis de les fixer comme on se lance un défi m’effraie ! Si fait, cette enfant m’inquiète ; je crains fort que sa raison ne soit brouillée au-delà du convenable et j’en suis bien marri. Cependant c’est envers Jean-Baptiste que j’entrai tout à l’heure en grande colère sans parvenir à contenir mon courroux. L’impudent jeune homme prétend se défaire des liens que j’ai noués pour son avenir et renoncer avec véhémence à la noble charge de tapissier du Roi. J’ai racheté cette charge à mon frère dans le but de la transmettre à mon fils et j’avais bon espoir qu’avoir suivi le Roi en déplacement jusqu’à Narbonne l’an dernier l’ait convaincu d’embrasser fièrement cette carrière. Je n’ai point démérité ce me semble dans l’accomplissement de mon devoir de père en l’envoyant faire ses humanités au collège de Clermont{4} y apprendre le latin, les sciences et la philosophie. J’ai dépensé plus que de raison pour acquérir les licences de droit lui conférant le titre d’avocat. Rien de tout cela ne paraît satisfaire ce petit monsieur qui s’est mis dans l’idée de suivre une troupe de saltimbanques ! Il y a une femme dans cette affaire, j’en jurerais. Jean-Baptiste a défendu sa position avec tant de fougue que le doute n’est pas permis. Seul un amour hors de mesure peut à ce point troubler l’esprit d’un jeune écervelé. J’en eusse été ravi s’il s’était agi d’une fille honnête et de bonne bourgeoisie. Mais las ! Je crains qu’il ne se soit épris d’une quelconque gourgandine qui lui aura tourné la tête et le détourne de la voie respectable que j’ai tracée pour lui. Si grande agitation ne me sied guère et je ne parviens point à trouver le repos auquel aspire un honnête homme après une journée de dur labeur. Je prie Dieu d’accorder sa protection voire son pardon à ces êtres que je chéris malgré le chagrin qu’ils me procurent parfois. *** Ce soir j’ai osé. J’ai affronté mon père et lui ai dit mon fait. Rien n’a pu m’arrêter, j’ai jeté sur la table le fardeau qui oppressait mon cœur et accablait mon âme. Je lui ai avoué mon peu de goût d’une existence prédéterminée, permettant certes de vivre bien mais sans élan ni passion, et confessé mon inclination pour le théâtre. Si sa surprise fut feinte m’ayant vu maintes fois revenir enchanté des représentations où me conduisait mon aïeul en l’Hôtel de Bourgogne, son courroux, lui, fut bien réel quand il comprit ma décision inébranlable de ne point suivre la voie qu’il a tracée pour moi. Je tins bon cependant et nous nous quittâmes fort irrités. Je regagnai ma chambre en hâte, maudissant le sort qui m’avait doté d’un père aussi borné dans son entendement que sourd à tous mes arguments. Non que je fisse grief à cet excellent homme des bons soins qu’il me prodigua dès l’enfance ou de l’éducation qu’il m’offrit ; non plus que de m’avoir instruit dans les meilleurs collèges ou m’avoir assuré la survivance de sa charge. Mais il doit cependant accepter qu’il n’entre point dans mes aspirations de me perdre dans la tâche, aussi noble soit-elle, de tapissier du roi ; fût-ce au dépit des ambitions d’un père pour l’ainé de ses fils. Qu’on ne m’accuse point de n’avoir pas tenté de complaire aux désirs de mon père. Pour lui être agréable j’ai suivi il y a peu la cour en ses déplacements, et de Paris à Lyon et de Lyon à Narbonne je me suis consacré à bien servir le roi. L’honneur de la fonction n’a pas suffi à mon contentement. Il s’en faut de beaucoup. J’ai ressenti en moi comme un bouillonnement, le besoin absolu de libérer ma pensée de ce trop plein d’idées ; l’envie de m’exprimer par l’esprit et le corps. Je vais y parvenir, j’en rends grâce à la femme qui a su révéler la passion qui grandissait en moi depuis les années d’enfance et que je n’avais pas eu jusqu’alors l’audace d’affirmer. Belle et fort pourvue d’esprit, d’un attrait et d’un charme à nuls autres pareils, la demoiselle est d’une famille où j’aurais voulu naître, vouée sans réserve à la comédie. Ses membres ne se quittent guère, attachés tout autant aux liens venus du sang qu’à ceux dus à leur art. Et quand on dit Béjart on ne sait jamais bien s’il s’agit d’une troupe ou bien d’une lignée tant les deux se confondent. Je n’ai touché mot de Madeleine à mon père, cela l’eût achevé. J’attends encore un peu, il en a bien assez pour l’heure de savoir que c’est vers le théâtre que vont tous mes penchants. Le théâtre ! Voilà le rêve auquel je me veux consacrer. Loin des enfantillages auxquels Élise prétendrait me contraindre. Est-ce là mon destin que déclamer quelques poèmes pour d’obscures marionnettes ? Malgré l’affection que je porte à mes sœurs, devrais-je me contenter de faire la comédie avec pour seul public ces deux enfants ? J’ai d’autres prétentions et si je dois par mes vers éblouir une femme, que ce soit Madeleine !
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