CHAPITRE 4

397 Mots
4 À la fin de l’automne, l’Arve est vivifiante. Elle attend l’hiver qui la nourrira, puis l’engrossera au printemps de toute sa fraîcheur, de tous ses glaçons venus des Alpes. Louise promenait son chien comme tous les matins. Retraitée et veuve à peu près au même moment, elle avait mis du temps à se recréer une existence à elle. Aujourd’hui, il y avait Kiki pour l’accompagner dans de longues balades. Elle pouvait lui raconter sa vie et ressasser indéfiniment les mêmes souvenirs sans qu’il ne l’interrompe jamais. Le petit chien frisé s’essayait bien de temps à autre à un gros soupir musical, mais la vieille dame n’en avait cure. En échange des immenses démonstrations d’affection qu’elle lui accordait, il pouvait bien l’écouter un peu. Alors Kiki, sur les genoux de sa maîtresse, passait des heures à entendre parler d’Henri qui n’était plus là et de tout ce qu’elle avait fait avec lui. Louise, ce dimanche, n’était pas dans son assiette. Elle était partie à l’aube, avait marché jusqu’au Bureau des Automobiles, gravi les sentiers menant au plateau de Pinchat, puis regagné Carouge par le stand de tir et la rue Joseph-Girard, la rue des Moraines, les jardins de la vieille cité de Léopards et en variant les itinéraires, elle rejoignait facilement la place de l’Octroi où elle habitait un petit trois-pièces depuis la mort d’Henri. Soudain, un homme passa très près d’elle, qui s’arrêta plus loin pour ouvrir la portière de sa voiture. Dans son grand manteau noir, il avait quelque chose de lugubre qui évoqua soudain quelque chose. Tandis que Kiki levait la patte tous les deux mètres, Louise fronçait les sourcils. Elle s’arrêta. Son esprit tentait de rattraper une pensée qui lui échappait. «Je ne sais pas ce que j’ai, c’est comme si j’avais eu une bonne idée et qu’elle était ressortie de ma tête. C’est trop bête! Je devrais avaler des vitamines, comme Odette. Il paraît qu’elle en prend tous les jours et que cela lui convient bien. Elle parvient presque à aller faire ses courses sans liste… mais vraiment c’est trop bête, ça m’est sorti de la tête. Il y a eu cette voiture et cet homme, ce grand garçon… non, c’était avant…Décidément, ma Louise, il faudra parler au docteur de ces moments d’absence! C’est un peu tôt pour perdre la mémoire. Kiki, viens ici maintenant! Il pleut, il faut mettre ton manteau!» La petite dame poursuivit sa route, un bout de toile cirée rouge écossais à la main, trottant derrière un caniche peu disposé à se laisser harnacher de la sorte. Sa mémoire lui faisait défaut, elle comprendrait un peu plus tard que c’était bien dommage…
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