Chapitre 17 : La Morte en Sursis

946 Mots
(Point de Vue : Maïra) Le temps n'existait plus. Il avait été assassiné par les néons. La lumière blanche, crue, impitoyable, ne faiblissait jamais. Même en serrant les paupières de toutes mes forces, je voyais des filaments écarlates danser derrière mes yeux. Le bourdonnement électrique des tubes industriels était devenu la b***e-son de ma folie, une vibration grave qui s'infiltrait par mes tympans pour ronger mon cerveau. J'étais recroquevillée sur le mince matelas, les genoux ramenés contre ma poitrine, tremblante de froid malgré la climatisation qui soufflait un air stérile et tiède. L'image de l'explosion tournait en boucle dans ma tête. Une boule de feu orange et noire. Le silence qui avait suivi. Élara... ma grande sœur, celle qui avait toujours su pirater les impasses de ma vie. Silas, le roc qui s'était juré de me protéger. Réduits en cendres. La culpabilité me dévorait de l'intérieur avec la voracité d'un acide. C'était de ma faute. C'était mon arrogance qui les avait conduits dans cette usine. Si je n'avais pas défié Kaiden, si je n'avais pas baissé les boucliers de ma tour, ils seraient encore en vie. L'Empire Leduc n'était plus qu'un mausolée flottant dans le ciel de Montréal, gouverné par des fantômes. Un grincement lourd me tira de ma torpeur. La porte blindée à l'autre bout de l'immense pièce blanche coulissa. Kaiden entra. Il avançait avec une lenteur calculée, presque féline. Il portait un simple pull noir à col en V et un pantalon sombre. Il n'avait plus l'air d'un tueur en série en cavale. Il ressemblait à un homme rentrant chez lui après une longue journée de travail. Il s'arrêta devant ma cage de verre. Il ne tenait pas de plateau cette fois. Il tenait une chaise pliante métallique. Il la déplia dans un claquement sec, la posa face à la vitre, et s'y assit, croisant les jambes avec élégance. Je ne bougeai pas. Je gardai la tête enfouie dans mes genoux, refusant de lui donner la satisfaction de croiser son regard. Kaiden : Tu n'as pas touché à ton repas, Bonnie, murmura sa voix veloutée, résonnant à travers le système audio intégré au verre blindé. C'est dommage. Je t'ai préparé ça avec soin. Je relevai lentement la tête. Mes yeux étaient injectés de sang, gonflés par les larmes, ma peau cadavérique sous les néons. À l'intérieur de ma cage, posée près de la trappe, la rose rouge qu'il m'avait offerte lors de son premier passage commençait à flétrir, ses pétales se recroquevillant sur eux-mêmes, noircissant sur les bords. Comme moi. — Tue-moi, coassai-je, ma voix n'étant plus qu'un filet brisé par la soif et les hurlements. Il sourit. Un sourire doux, compatissant, d'une perversité absolue. Kaiden : Te tuer ? Mais pourquoi ferais-je une chose pareille ? La mort est une fin, Maïra. L'art exige la continuité. Regarde-toi. Tu es en train de te dépouiller de toutes tes couches artificielles. Le vernis de la PDG arrogante a fondu. L'illusion de ton pouvoir s'est consumée avec ta sœur. Il ne reste plus que l'essence pure. Il se pencha en avant, posant ses mains croisées sur ses genoux, son regard gris s'ancrant dans le mien avec une intensité magnétique. Kaiden : Tu étais empoisonnée par le monde extérieur, continua-t-il, adoptant le ton d'un thérapeute bienveillant. L'argent, les médias, le conseil d'administration... tout cela te rendait malade. Je t'en ai guérie. Ici, il n'y a plus de stress. Il n'y a plus de décisions à prendre. Il n'y a plus de trahisons. Il n'y a que la pureté du blanc. Et moi. Je suis le seul univers dont tu aies besoin. Le Gaslighting était total. Il ne se présentait pas comme mon bourreau, mais comme mon sauveur. Il voulait que je sois reconnaissante de cet anéantissement. Je me traînai jusqu'à la paroi de verre. Je posai ma main tremblante contre la surface froide. — Tu es un monstre... murmurai-je. Il leva sa propre main et la posa sur la vitre, alignant ses doigts avec les miens, séparés par deux centimètres de polymère blindé. Kaiden : Je suis ton créateur, la corrigea-t-il doucement. Soudain, une vibration sourde émana de sa poche. Kaiden s'interrompit. Son sourire se figea. Il retira sa main de la vitre, sortit un épais téléphone crypté noir et baissa les yeux sur l'écran. Je vis sa mâchoire se contracter imperceptiblement. La douceur feinte de son visage s'évapora en une fraction de seconde pour laisser place au masque de marbre du prédateur dérangé. Les sourcils froncés, il tapota l'écran, faisant défiler ce qui ressemblait à un flux vidéo en direct. L'espace d'un instant, la panique laissa place à une étincelle microscopique dans mon esprit engourdi. Quelque chose, à l'extérieur, venait de perturber son monde parfait. Quelque chose qu'il n'avait pas prévu. Kaiden : L'arrogance des chiens... murmura-t-il pour lui-même, la voix soudainement chargée d'une violence glaciale. Il se leva d'un bond, repliant la chaise métallique avec brutalité. Kaiden : Repose-toi, Bonnie, aboya-t-il, sans même me regarder. Le monde extérieur grouille encore de quelques parasites. Je dois aller mettre de l'ordre dans mon labyrinthe. Il tourna les talons et marcha à grands pas vers la porte blindée. — Kaiden ! tentai-je de crier, mais le lourd battant d'acier coulissa et se referma dans un claquement hermétique. Le silence assourdissant de la pièce blanche retomba sur moi. L'étincelle grandit dans ma poitrine. Il y avait une faille. Une attaque. Quelqu'un, quelque part, était en train de frapper à la porte du Diable. Et à vingt kilomètres de là, sous la pluie battante qui lavait les toits d'une ancienne station d'épuration, ce quelqu'un venait d'armer son fusil à pompe.
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