Chapitre 18 : La Station d'Épuration

855 Mots
(Point de Vue : Viktor) Dix heures et quarante minutes. La pluie glaciale me fouettait le visage, transformant le goudron défoncé de la zone industrielle de Laval en une patinoire de boue et de crasse. J'étais accroupi derrière la carcasse rouillée d'un vieux camion-citerne. L'ancienne station d'épuration souterraine de la ville se dressait devant moi : un dôme de béton grisâtre, à moitié englouti par la végétation sauvage et cerné de hautes grilles barbelées. La deuxième anomalie électrique de la liste d'Élara Leduc. Après le fiasco sanglant de la serre hydroponique d'Anjou, la tension au sein de mon groupe d'assaut était à son comble. Le lieutenant du Viking, un balafré nommé Rocco, crachait par terre à intervalles réguliers, fusillant mon dos du regard. Ses hommes étaient nerveux, fatigués, et réclamaient du sang pour venger leurs morts. Je m'en foutais de leur vengeance. Je regardais l'infrastructure devant moi avec les yeux d'un architecte de la guerre. — Il y a un problème, murmurai-je dans mon micro-casque, observant les immenses cuves de décantation extérieures. Élara : Quoi encore ? crachota-t-elle dans mon oreillette. Je viens de vous envoyer les plans architecturaux de la ville. Les conduites souterraines descendent à quarante mètres de profondeur. C'est l'endroit parfait pour cacher un bunker insonorisé. — C'est l'endroit parfait pour crever noyé, Princesse, répliquai-je. Il n'y a pas un seul véhicule garé à l'extérieur. Pas de traces de pneus fraîches dans la boue. Et regarde la ligne à haute tension : les câbles principaux ont été sectionnés et volés il y a des années par des ferrailleurs. Élara : Alors comment expliques-tu le pic de consommation détecté par Léo ce matin ? insista-t-elle, l'angoisse faisant vibrer son timbre de voix. Le réseau indique que cette station pompe des milliers de kilowatts ! Je plissai les yeux, balayant le dôme de béton à l'aide des jumelles thermiques. Une légère aura jaune pulsait à travers l'une des grilles d'aération rouillées, au ras du sol. De la chaleur. Beaucoup de chaleur. — Ce n'est pas une ferme de c******s cette fois, dis-je en baissant mes jumelles. Élara : Qu'est-ce que c'est, alors ? Je me tournai vers Rocco et lui fis signe d'avancer avec la pince coupante. — On va vite le savoir. Mais je te parie mon million de dollars que notre Diable est un p****n de génie de la diversion. Rocco sectionna les maillons de la grille principale. Trente hommes s'infiltrèrent dans le périmètre, silencieux comme la mort. Nous atteignîmes l'imposante porte d'accès aux galeries souterraines. Elle n'était ni blindée ni verrouillée avec soin. Elle pendait lamentablement sur un gond. J'allumai ma lampe tactique et poussai le métal rouillé du canon de mon fusil. L'odeur de chlore pourri et d'humidité stagnante nous prit à la gorge. Nous descendîmes l'escalier en colimaçon, le bruit de nos bottes résonnant dans le gouffre cylindrique. Plus nous descendions, plus la température augmentait, et plus un bourdonnement sourd se faisait entendre. Rocco : Murs clairs, vérifiez les angles, chuchota-t-il à ses hommes. Nous débouchâmes dans la salle des machines principales, à trente mètres sous terre. La pièce était inondée d'une trentaine de centimètres d'eau croupie. Mais ce n'était pas l'eau qui attirait l'attention. C'était ce qui trônait au centre de la salle, posé sur une estrade de béton surélevée, crépitant de chaleur. Une dizaine d'énormes générateurs industriels, reliés entre eux par un enchevêtrement de câbles épais, tournaient à plein régime, branchés sauvagement sur un transformateur souterrain clandestin. Ces machines ne servaient à rien d'autre qu'à tourner dans le vide, générant une quantité monstrueuse d'électricité et de chaleur. Et au milieu de ce tas de ferraille fumant, perché sur un trépied, un ordinateur portable clignotait. Léo : C'est une boucle de rétroaction, cracha-t-il dans mon oreillette, après que je lui ai décrit la scène. Il a piraté un transformateur régional pour créer un faux pic de consommation massif sur la grille d'Hydro-Québec. Il savait que je chercherais ça ! C'est un leurre numérique géant ! Mon sang ne fit qu'un tour. J'avançai vers l'estrade, l'eau sale clapotant autour de mes cuisses. Je montai sur le béton sec et regardai l'écran de l'ordinateur portable. Il affichait une interface de vidéosurveillance. Neuf fenêtres caméra. Huit d'entre elles montraient différents angles de la salle dans laquelle nous nous trouvions. Il nous regardait. La neuvième fenêtre, au centre de l'écran, affichait une pièce blanche immaculée. Une cage de verre blindé. Et à l'intérieur, recroquevillée sur un matelas, la Reine Noire. Maïra Leduc était vivante. Une petite boîte de dialogue s'ouvrit soudainement sur l'écran, recouvrant le visage de Maïra. Un message en direct s'écrivit, lettre par lettre. « Joli travail, le Chien. Mais tu es trop lent. Si la troisième adresse brûle, la cage de verre fond. Et la Reine avec. » La webcam de l'ordinateur portable clignota. Le Diable venait de lancer son ultimatum. — Élara, hurlai-je dans le micro, les yeux fixés sur le message. Prépare tout le monde. On fonce sur la troisième adresse. L'entrepôt frigorifique de la Rive-Sud. C'est là qu'il est. Et il nous attend.
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