Chapitre 19 : Le Trophée de la Reine

1255 Mots
(Point de Vue : Élara) Le silence dans le loft était lourd, saturé par la respiration mesurée de l'Inspectrice-Chef Rostova. Elle m'observait fixement, attendant que je craque. Elle ignorait que je venais d'entendre la voix de Viktor dans mon oreillette, m'annonçant que le leurre de Laval venait de tomber et que la troisième cible était la bonne. L'entrepôt frigorifique de la Rive-Sud. Boucherville. Je retirai lentement l'oreillette de mon oreille gauche et la posai sur le marbre de l'îlot central avec un petit claquement sec. Je redressai les épaules, lissant la veste de mon tailleur. Le masque de terreur que je portais depuis des heures se fissura pour laisser place à un sourire carnassier, tranchant, digne de Maïra elle-même. Je plongeai mon regard dans les yeux noirs de la flic. — Tu vois, Inspectrice... murmurai-je, abandonnant le vouvoiement formel pour asseoir ma domination. On vient de le localiser. En moins de quarante-huit heures. Elle se figea. Le changement de mon ton, cette soudaine supériorité prédatrice, la prit au dépourvu. Rostova : Vous avez une adresse ? — J'ai l'adresse, l'infrastructure, et la certitude qu'il est à l'intérieur avec ma sœur, lâchai-je froidement. Mes algorithmes ont fait en une matinée ce que tout le SPVM et la GRC ont été incapables d'accomplir en un an. Je t'ai dit que mes ressources surpassaient les tiennes. J'avais raison. Je fis le tour de l'îlot pour venir me planter à un mètre d'elle. — Je vais te donner cette adresse, comme convenu. Mais les règles viennent de changer. Mes hommes sont déjà en direction de l'entrepôt. L'Inspectrice plissa les yeux, son instinct de flic reprenant le dessus. Rostova : "Vos hommes" ? De qui parlez-vous, Élara ? De vos vigiles en costume ? — Ne joue pas à l'idiote avec moi, Nadia, sifflai-je. Des professionnels. Lourdement armés. Prêts à raser ce bâtiment s'il le faut. Voici le marché : je te donne la localisation exacte. Tu appelles ton équipe tactique. Mais quand vous arriverez sur place, tu n'arrêtes aucun de mes hommes. Tu fermes les yeux sur leur présence et leur arsenal. Ils récupèrent ma sœur. Toi, tu récupères Kaiden St-James. Je pointai un doigt parfaitement manucuré vers sa poitrine. — C'est ton trophée. Celui qui fera décoller ta carrière et lavera l'affront de la police canadienne. Tu prends le Diable, on prend Maïra, et tu dégages de ma vue. La mâchoire de Rostova se contracta. Son éthique professionnelle entrait en collision frontale avec l'ambition de sa vie. Elle savait pertinemment que "mes hommes" étaient des criminels. Accepter ce marché, c'était se rendre complice d'une opération paramilitaire illégale sur le sol québécois. Mais elle savait aussi que si elle refusait, je ne lui donnerais jamais l'adresse. Elle arriverait trop tard pour empêcher un bain de sang, et Kaiden lui glisserait encore entre les doigts. Rostova : Tu me demandes de laisser des mercenaires opérer en toute impunité au milieu d'une scène de crime fédérale, constata-t-elle, la voix vibrante de colère contenue. — Je te demande de choisir entre ta fierté et ton monstre, tranchai-je. Décide-toi vite. Mes hommes seront sur place dans dix minutes. Rostova soutint mon regard pendant trois longues secondes. L'air crépitait entre nous. Puis, elle sortit son propre téléphone et appuya sur une touche d'appel rapide. — Ici Rostova, aboya-t-elle dans le combiné sans me quitter des yeux. Je veux le Groupe Tactique d'Intervention mobilisé immédiatement. Préparez les blindés. Code rouge. Cible : Kaiden St-James. Elle baissa le téléphone. Rostova : L'adresse, Élara. Et prie pour que tes "hommes" ne tirent pas sur mes agents, sinon ton trophée finira à la morgue et toi en prison. Je souris, triomphante, et lui dictai les coordonnées de l'entrepôt frigorifique. Rostova tourna les talons et sprinta vers les ascenseurs, hurlant des ordres à ses hommes dans le couloir. Je me tournai vers Léo. Le gamin était livide. — Tu as entendu la flic, Léo. Préviens Viktor. Le SWAT arrive. Dis-lui de défoncer cette p****n de chambre froide avant que la police ne boucle le périmètre. (Point de Vue : Viktor) Onze heures. L'imposant entrepôt frigorifique désaffecté se dressait au bout d'une impasse industrielle déserte, non loin des rives du fleuve à Longueuil. La carcasse de béton et de tôle blanche semblait absorber la lumière grise du ciel. Je sautai de mon SUV avant même qu'il ne soit totalement arrêté. Les 4x4 du Viking pilèrent derrière moi dans un crissement de pneus strident. — Rocco ! hurlai-je en armant la pompe de mon fusil. Déploiement en tenaille ! Coupez toutes les issues ! Léo venait de me prévenir par radio. Les flics étaient en route. La petite princesse Leduc avait vendu la mèche pour s'assurer qu'on ramène Kaiden vivant à l'abattoir judiciaire. On avait à peine cinq minutes avant que le ciel ne se remplisse d'hélicoptères de la police et que des dizaines de snipers ne nous encerclent. Les vingt hommes restants du commando mafieux se jetèrent sur les lourdes portes métalliques de l'entrepôt frigorifique. Contrairement à Laval, cet endroit empestait la vie. Les caméras de sécurité rouillées avaient été récemment réorientées. De la neige artificielle, générée par la condensation d'une climatisation poussée à l'extrême, givrait les contours de la porte principale. Le Diable était là, barricadé dans la glace. — Pas de C4 ! ordonnai-je en voyant un des hommes de Rocco sortir des explosifs. Si c'est isolé de l'intérieur, l'onde de choc va transformer la pièce en un p****n de four à micro-ondes. On utilise les béliers thermiques ! Deux colosses s'avancèrent avec des chalumeaux de découpe industriels, attaquant les gonds massifs dans une gerbe d'étincelles aveuglantes. Soudain, le hurlement de dizaines de sirènes déchira l'air de la Rive-Sud. Je tournai la tête. Au bout de l'avenue industrielle, une mer de gyrophares bleus et rouges fonçait vers nous. Des fourgons blindés noirs du GTI (Groupe Tactique d'Intervention) menaient la charge. Rocco : Les flics ! beugla-t-il, levant son arme automatique. — Ne tirez pas sur la police, b***e d'abrutis ! hurlai-je en me postant devant eux. Élara a passé un p****n d'accord ! On ouvre cette porte, on prend la fille, on leur laisse le psychopathe ! Le lourd battant de l'entrepôt frigorifique céda enfin sous la chaleur des chalumeaux, s'effondrant vers l'intérieur dans un nuage de condensation glaciale. L'air froid nous frappa le visage. Je m'engouffrai le premier dans les ténèbres brumeuses de l'entrepôt, mon faisceau tactique perçant la vapeur blanche. Au centre de l'immense espace vide, baigné par la lumière agressive de dizaines de néons fixés au plafond, se trouvait la structure. Un cube de verre blindé et d'acier, parfaitement lisse, insonorisé. Et à l'intérieur, je la vis. Maïra Leduc. Assise sur un matelas, les yeux écarquillés par la terreur, les mains plaquées contre la vitre. Mais elle n'était pas seule. Derrière elle, le bras enroulé autour de son cou, Kaiden St-James nous fixait. Il tenait une lame de chasse effilée, pressée contre la carotide de la Reine Noire. Le Diable sourit, ses lèvres bougeant derrière l'épaisse vitre insonorisée. Je ne pouvais pas l'entendre, mais je pouvais lire sur ses lèvres. « Bienvenue en enfer. » À l'extérieur de l'entrepôt, les crissements de freins des blindés de la police résonnèrent. Le SWAT venait d'arriver. Nous étions pris en sandwich entre l'armée du gouvernement, la pègre montréalaise, et le pire psychopathe du pays qui tenait notre seule raison de vivre sous son couteau. Le stand-off final venait de commencer.
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