VIIl n’était plus possible d’interroger sa mère pour cause de suicide, mais son père peut-être, dans un moment parcellaire de lucidité, pourrait avoir des réminiscences ; le lointain passé apparaissant plus facilement aux Alzheimer que le présent.
Il trouva Eugène Plank dans le parc des Bruyères, l’institution toute récente ne recevait que ce genre de malades, c’était un établissement expérimental qui utilisait des nouvelles méthodes venues des États-Unis.
— Laissez ! dit-il à l’aide médico-psychologique qui poussait le fauteuil de son père et il la remplaça. Il l’amena jusqu’à un banc à la peinture écaillée et se plaça face à lui.
— Bonjour, c’est Jacques, ton fils, tu me reconnais ?
— Ben, bien sûr que tu es mon fils, comment l’ignorer, tu es toujours collé à moi ! Au fait, est-ce que tu es allé voir mes clients ? J’espère que tu t’en occupes bien – son œil s’alluma – prends surtout grand soin de monsieur Lothoré, c’est mon plus gros, je ne peux pas me permettre de le perdre.
Eugène Plank était courtier en assurances et il avait vendu sa clientèle depuis longtemps déjà.
— Ne t’inquiète de rien, lui répondit son fils, tout est en ordre et tout va bien.
Au début, il passait son temps à réfuter ce que disait le malade, mais il s’était vite aperçu que cela ne servait à rien, qu’il fallait entrer dans le jeu et disputer la partie. Il est vrai que constater la déchéance de son père est quelque chose qui mine, un peu comme si on visualisait l’état dans lequel on sera plus tard, certains, d’ailleurs, préfèrent ne plus les voir pour ne pas prendre le risque de s’abîmer. Jacques Plank se situait entre les deux, il venait de temps en temps, mais ne prolongeait pas ses visites, il sortait de là déprimé, ayant du mal à réprimer son vague à l’âme et parfois ses larmes. Ce jour-là, il était venu pour une raison précise.
— Tu ne m’as jamais parlé de Brandon Quint.
Le vieillard roula des yeux bizarres, sembla se concentrer intensément ; en fait, son regard s’était fixé sur un des cygnes noirs de l’étang glissant sur l’onde à la recherche sans doute de son compère qui furetait dans les roseaux.
— Brandon Quint… répéta le fils.
Le père sembla sortir alors de sa rêverie.
— Pierre était un bon ami, mais ce n’était pas le seul, dit-il, puis, sa phrase se suspendit.
Jacques Plank ne savait pas à qui ce prénom renvoyait. Il convoya son père jusqu’à la bibliothèque que lui indiqua une aide-soignante prévenante. Elle les accompagna et installa le résidant près d’une table sur un fauteuil où se trouvait un livre ouvert.
— Il lit toujours le même, dit-elle et elle s’éloigna.
Jacques Plank observa la grande bibliothèque et remarqua que s’y trouvaient cinq autres personnes. Il s’attarda surtout sur un homme aux tempes argentées, qui feuilletait une b***e dessinée en faisant des commentaires à haute voix, tout en inventant une histoire différente de celle qu’il lisait. Les autres avaient des livres éparpillés devant eux, mais ils étaient figés sur la première page ou sur la couverture.
Son père, pour sa part, était le seul qui lisait vraiment et en silence. De tout temps, son fils l’avait vu, un livre à la main. Il possédait une collection invraisemblable d’ouvrages hétéroclites, allant du livre d’histoire, en passant par diverses biographies. Sans compter plusieurs centaines de romans tant classiques que modernes, il lui avait notamment parlé de sa passion immodérée pour Borges ou Gabriel Garcia Marquez ainsi que de nombreux auteurs sud-américains. Il avait aussi pour Claude Simon une admiration infinie.
Son père demeurait impassible, sans lever les yeux d’Orgueil et Préjugés de Jane Austen. « Comprend-il ce qu’il lit ou ne fait-il que passer le temps qui doit s’étirer avec une lenteur extrême ? » Mais qu’importait après tout, du moment qu’il y trouvât son compte. Il s’assit auprès de lui, tout en lui parlant à voix basse et chaleureuse :
— Comment vas-tu maintenant ? Sa réponse ne laissa pas de le surprendre.
— Il y a des suspensions dans les ecchymoses, les meurtres sont en pause, les règlements de comptes pleuvent dans les cathédrales. Puis : Ce sont des histoires de mariages, d’amours impossibles, les petits travers des couples
Il était apparemment revenu à l’auteure anglaise.
— Papa – ça lui fit bizarre dans la bouche, il l’avait peu souvent appelé ainsi, préférant le nommer Eugène, afin de garder ses distances. J’ai découvert ce cahier…
Cette fois, il le sortit et le lui mit sous le nez, le père ne le remarqua pas tout d’abord, puis ses yeux se fixèrent sur la couverture bleu nuit. Un instant encore et ses yeux s’exorbitèrent, le corps tout entier en proie à un effroi intense.
— Qu’est-ce que tu as ?
Il ne parlait plus, ses bras tremblaient. Qu’est-ce qui avait provoqué cette sidération ? Il en était à se poser mille questions, lorsque son père balaya de la main, dans un geste ample, le cahier qu’il avait posé sur la table. Il le projeta au loin, dans un coin de la pièce, tout près d’une femme qui s’en empara.
Jacques Plank eut un mal fou à récupérer son bien, tant la femme s’y accrochait avec une rare énergie. Avec d’infinies précautions et beaucoup de patience, il parvint malgré tout à ce qu’elle le lui tende, tout en marmonnant des phrases incompréhensibles. Il mit le cahier dans sa veste et retourna à son père qui s’était replongé dans sa lecture. Celui-ci dit :
— Le tueur… Il faut arrêter le tueur…
Et il ne sut pas s’il commentait sa lecture, le manuscrit inachevé ou un fait de la vie réelle.
Il se dit que cet ouvrage était pour le moins surprenant, il avait même provoqué un tel effroi chez son père qu’il se devait de tirer cela au clair. Cette fois, il avait toutes les raisons de se lancer à la poursuite de cet auteur et de son œuvre. Il allait devoir se faire violence, c’était plus un homme de pensée que d’action, un contemplatif qui attendait que les choses viennent à lui. Mais ne peut-on avoir, comme les chats, plusieurs vies ?