VIIISon père était né à Rennes en 1929 et il comptait bien y trouver des traces précieuses ; il y avait vécu une vingtaine d’années, jusqu’en 1951, seul tout d’abord, puis la dernière année, en compagnie de sa mère. Ses parents l’avaient emmené une fois avec eux – il avait une vingtaine d’années – en pèlerinage si on pouvait dire. Il se souvenait encore de la maison, au 10 de la rue des Poissonniers, dans le quartier du Thabor.
Avant de se rendre dans la capitale bretonne, il avait réservé une chambre pour quelques jours dans un hôtel du centre : le “Anne de Bretagne”, situé dans la rue Tronjoly, et il y installa son quartier général où il entreposa, comme il l’eût fait chez lui, ordinateur, divers documents, sans oublier le manuscrit qu’il considérait comme son bien le plus précieux, sans savoir précisément pourquoi.
Il déjeuna d’une dizaine d’huîtres accompagnées d’une bouteille de saint-véran et se rendit Rue des Poissonniers. Si son père et Brandon Quint avaient été amis, ils avaient dû côtoyer les mêmes endroits, fouler les mêmes pavés. Il retrouva la maison telle que dans son souvenir, son père lui en avait parlé en des termes dithyrambiques ; croyant aux âmes du foyer, il avait passé là des heures merveilleuses à découvrir tous les trésors du vieux Rennes, quand ses parents lui en laissaient le loisir. Il lui avait raconté que ceux-ci tenaient un bazar et qu’il passait beaucoup de temps dans la réserve où il y avait des tas de choses propres à aiguiser son imagination.
Il sonna à la lourde porte qui s’ouvrit automatiquement et il déboucha dans une cour intérieure pavée, décorée de quelques énormes potiches de fleurs.
Bientôt, une jeune femme vint à sa rencontre et lui demanda ce qu’il voulait.
— Mon père a habité cette maison il y a bien longtemps et je voudrais savoir s’il est possible de la visiter…
— Grand-père est très âgé et fatigué.
— Oh, je ne veux pas le déranger, peut-être que vous-même vous pourriez…
Elle comprit à demi-mot, réfléchit un instant, puis lui demanda de la suivre.
— Si vous pouviez ne pas faire trop de bruit, il se repose.
— Je glisserai sur le sol comme un serpent.
— Ou comme un cygne sur l’eau, je préfère !
Elle dégageait un certain charme, une grande blonde, la vingtaine passée, des yeux bleu clair immenses, où l’on pouvait se noyer. C’était comme il lui plairait, pour les images d’animaux.
Elle le fit entrer dans une maison bourgeoise, au large hall continué par un couloir qui desservait de nombreuses pièces. Au bout, s’ouvrait un escalier en pierre qu’elle l’invita à emprunter.
— Le bas est entièrement dédié à mon grand-père, je préfère, pour l’instant, vous montrer le reste de la maison.
Il nota plusieurs portraits accrochés au mur et il s’arrêta devant l’un d’entre eux.
Il s’agissait d’un buste signé Marie Plank – sa mère – dont il avait reconnu la facture.
— Il est bien de ma mère, laissa-t-il tomber, tandis qu’il examinait le tableau sous toutes les coutures. Je le trouve magnifique, ma mère avait vraiment du talent. Je vous remercie de m’avoir conduit jusqu’à… elle. Il ajouta : Son catalogue ne comporte aucun portrait masculin, celui-là constitue une exception. C’est fascinant de trouver un tableau d’elle accroché ici !
— Grand-père vous dira dans quelles circonstances…
Puis elle se montra très intéressée par l’activité picturale de sa mère, ce qu’il s’empressa de détailler. Elle l’écouta, intéressée, puis elle lui dit :
— J’adore la peinture, mais je dois dire que j’apprécie peu les œuvres modernes.
— Moi également… J’aimais bien ce que faisait maman. Elle avait un atelier à Saint-Brieuc, mais j’y étais peu souvent et, à l’occasion de mes rares présences, je n’avais pas le droit de la déranger. Quand elle désertait son atelier, elle allait chercher son inspiration dans la campagne avoisinante et, en revenant, elle s’enfermait à double tour. J’ai compris ensuite pourquoi elle voulait rester seule et interdire les lieux aux autres, c’est qu’outre les paysages, elle peignait aussi des femmes nues dont certaines venaient poser pour elle, ce qui devait être très shocking à l’époque…
La jeune femme sourit.
— Elle avait peur que vos yeux soient brûlés ?
— Ou alors que je me jette sur ses modèles…
— Vous aviez déjà un appétit féroce ?
Un ange passa.
— Je n’ai pas saisi votre prénom…
— Bérénice… Bérénice Laporte et mon grand-père se prénomme Casimir. Et vous ?
— C’est vrai que je ne me suis pas présenté : Jacques Plank, le même nom que ma mère. Je débarque sans crier gare chez les gens à la recherche d’un lointain passé et je trouve une charmante jeune femme qui me sert de guide, avouez que les goujats sont parfois récompensés.
Elle rosit de plaisir sans commenter.
Ils contemplèrent le portrait stylisé. Il s’agissait d’un buste dont le visage s’animait de deux yeux coquins, les lèvres fines étant soulignées d’une moustache. Le personnage se trouvait devant une forêt sombre et inextricable, avec sur la droite, un petit étang qu’on devinait derrière un lacis de buissons. N’avait-elle pas voulu évoquer le caractère broussailleux du personnage auprès de l’onde symbolisant le liquide amniotique d’où était sorti cet homme ? Ils décrochèrent le tableau, le retournèrent et virent au dos, écrit au crayon à papier : « Portrait de Pierre Adelphélie. »
— C’est la deuxième fois que je découvre ce prénom. Qui peut-ce être ? s’enquit-il.
Ils passèrent dans plusieurs pièces décorées en divers styles, dont certaines façon Grand Siècle, mais le stuc des frises commençait à se dégrader. Le propriétaire n’était apparemment plus en capacité d’entretenir tout ça. Sa femme et les parents de Bérénice avaient péri ensemble dans un accident d’aéronef au-dessus de la Libye, et sa petite-fille qui faisait des études littéraires à la fac, habitait avec lui et subvenait en partie à ses besoins : elle avait hérité d’un important pécule. Ce qui intéressait Jacques Plank, ce n’était pas l’inventaire du mobilier ou la décoration, mais plutôt le besoin de humer l’atmosphère, de sentir dans quelle ambiance ses parents avaient vécu, surtout son père, les premières années de leur vie. Quand il s’en fût suffisamment gorgé, ils redescendirent.
— Pensez-vous que… J’ai commencé en goujat, je continue dans la même veine… mais il me semble que si votre grand-père détient un tableau de ma mère, déjà, ça nous rapproche…
— Le goujat se fait sentimental.
— …Il pourrait peut-être m’apprendre des choses importantes sur la vie de mes ascendants et, par conséquent, sur la mienne…
— Je ne sais pas si la démarche…
— En fait, je ne suis pas là que pour mon père, je suis là surtout pour un de ses amis, celui du portrait, mais par-dessus tout, pour un auteur qui a écrit un roman sans l’achever et dont je souhaiterais écrire la biographie.
— La bio d’un romancier qui n’est pas allé jusqu’au bout de son œuvre ? Voilà qui est original.
De nouveau, son sourire éclata. Et il la regarda vraiment pour la première fois, elle avait un visage ovale au teint biscotte, une chevelure de la blondeur des blés, elle était vêtue d’un jean et d’un tee-shirt blanc qui moulaient ses formes, surtout ses seins qu’il devina fermes et pour lesquels il eut du mal à cacher son intérêt. Il se tança : ne pas laisser la perversité prendre le dessus. Bérénice perçut le trouble du retraité, elle savait qu’elle faisait de l’effet aux hommes d’âge mûr, celui-là, toutefois, ne semblait pas animé de pensées malsaines.
— Je vais voir si Grand-père peut vous recevoir, et elle s’en fut, glissant sur le parquet ciré – comme un cygne ? – qu’entretenait certainement une femme de ménage plusieurs fois par semaine.
Elle revint au bout de quelques minutes, le fit entrer et referma la porte, laissant les deux hommes en tête-à-tête.