Chapitre XI

1196 Mots
XILe père de Jacques Plank avait donc fait ses études à l’école, puis au collège et au lycée Saint-Patern, un institut catholique géré par l’évêché, situé non loin du Parlement de Bretagne. Les bâtiments imposants se trouvaient au fond d’une cour pavée, fermée par une grille en fer forgé. Devant, aboutés, des pelouses plantées de platanes et, sur les côtés, divers jardinets et un potager. L’ensemble était austère, propice au recueillement et à la prière. Ainsi, c’était là que son père avait usé ses fonds de culottes. Il se présenta comme un chercheur qui voulait consulter des archives. Le religieux qui le reçut ne semblait pas être débordé, aussi lui raconta-t-il une partie de l’histoire de cette institution qui n’avait pas connu que des périodes roses. — Pendant la guerre, tout le monde n’a pas été à la hauteur, ce qui n’a rien d’étonnant. On a ici une microsociété où beaucoup de spécimens sont représentés. Il l’entraîna dans la salle des archives, immense et voûtée, sorte de cave aménagée de centaines de rayonnages. — Nous avons ici tous les registres de ceux qui sont passés, et Dieu sait s’il y en a eu d’illustres, ainsi que des ouvrages très rares, des thèses et divers documents historiques. — Le passage de mon père doit être noté sur vos documents… Il feuilleta lui-même les pages d’un grand livre et tomba sur Eugène Plank qui y avait fait toute sa scolarité. Mais son doigt s’arrêta également sur le nom de Pierre Adelphélie – l’homme du portrait – cela confirmait qu’il s’agissait bien d’un ami de ses parents. — Je ne devrais pas vous les laisser consulter, mais nous avons aussi les bulletins de notes. C’est ainsi qu’il constata que son père était un brillant élève dans toutes les matières, les annotations dithyrambiques le prouvaient. Chaque enseignant se félicitait d’avoir cet élève dans sa classe. Quant aux bulletins de Pierre Adelphélie, ils étaient plus mitigés, il s’agissait d’un élève qui ne travaillait pas suffisamment, chahuteur en diable. Il était peu sociable et réagissait en écorché vif, il se montrait d’un caractère secret, avait la dent dure, était souvent insupportable. — Il est même passé en conseil de discipline, avec deux de ses collègues, voyez, c’est inscrit là, ils ont eu un blâme mais l’on ne connaît pas la nature des faits qui leur ont été reprochés. — Jacques Plank nota sur son carnet le pedigree des deux autres jeunes : André Bontemps et Didier Lucas. — Je vois le nom d’un de leurs professeurs qui vit encore… beaucoup ont disparu… celui-ci se trouve dans notre maison de retraite à Kermaria, c’est près de Bruz, si le cœur vous en dit, je peux passer le voir et lui annoncer votre venue pour qu’il ne s’effarouche pas. Jacques Plank l’aurait embrassé. Il lui donna sa carte et lui demanda de l’appeler dès que ce serait possible. À la fin de cette journée, il avait le sentiment d’avoir accompli de grands pas, ayant appris non pas des choses essentielles, mais des bribes, des morceaux du puzzle que, peu à peu, il voulait reconstituer. Il ne mangea pas, mais commença à prendre des notes et à rédiger quelques lignes. Il lui manquait encore la “naissance” de Brandon Quint, l’auteur qui n’avait pas dû surgir du néant. Il appela Mathilda pour lui apprendre que tout suivait son cours et qu’il n’avait pas perdu son temps. — Je vais commencer à mettre tout cela au propre et lire, enfin à tête reposée, cette Madone des Bas-fonds. Ils se souhaitèrent une bonne nuit, échangèrent des mots tendres et s’assurèrent d’un amour mutuel. Vers neuf heures, il avait bien avancé, il ouvrit le cahier. L’écriture était donc serrée, quelque peu défraîchie, car écrite au crayon de papier, aussi dut-il chausser ses lunettes loupes. Il cala deux oreillers sous son dos et commença sa lecture : « La Madone des Bas-fonds, roman par Brandon Quint. On ne sait d’où elle venait, ni comment elle était arrivée là, mais elle aurait pu débarquer d’une autre planète, tant celle-ci semblait inadaptée à son existence. Elle ne se reconnaissait dans aucune femme ni dans aucun homme rencontrés. Et Dieu sait si elle en rencontra, surtout des hommes d’ailleurs, qui ne lui apportèrent que déception et ennui. Elle n’était bien nulle part et elle ne savait pas où ses pas devaient la mener. Elle n’avait ni parents ni amis, avait été élevée en institution, mais jamais personne ne s’était vraiment occupé d’elle ni de son sort. Comme personne ne la nommait jamais, il lui semblait qu’elle n’avait pas de nom, son seul prénom était Hep ! ou Par ici ! Hey, toi ! Hey, vous ! dans le meilleur des cas. Mais la plupart du temps, on la sifflait ou on l’appelait comme une chienne. Il est vrai qu’en cette année 1780, l’identité avait moins d’importance que de nos jours. Si vous vouliez rester tranquille dans votre coin, nul ne venait vous questionner. Et c’est cela qu’elle voulait : qu’on la laisse tranquille. Elle vivait d’expédients, au hasard de rencontres, de certains qui la prenaient en pitié, on lui donnait alors quelques provendes, on lui offrait un toit pour la nuit, mais elle préférait chaparder et dormir au soleil des rues. Il semble que son toit préféré fût le ciel et son pain quotidien, le larcin. C’était dans ces moments-là qu’elle prenait toute sa mesure. Un jour que, pouilleuse et mal fagotée, elle errait le long des rues, elle arriva dans un quartier sordide où se mouvaient des manchots, des éclopés, des béquillards, des estropiés de tout poil, des lépreux aux bubons grotesques, tout un monde funeste qui grouillait. Ne parlons pas des rats et des puces à chiens boiteux qui vivaient dans ce milieu comme chez eux. Elle venait d’entrer, sans le savoir, dans la Cour des Miracles. N’importe qui eût été dégoûté, apeuré, mais elle, point. Bien au contraire, elle voyait dans cette déchéance, dans ces cris, dans ces larmes, dans ces crises de fureur, quelque chose de tout à fait positif et propice à son bonheur. Elle se sentait très proche de ces miséreux, de ces dépouillés, de ces sans-grade, de ces déshérités et elle se dit qu’elle avait trouvé sa nouvelle famille, la seule d’ailleurs qu’elle eût jamais eue, et elle devint bien vite indispensable à tous ces gueux qui voyaient dans sa beauté un don du ciel. Jamais un geste déplacé, jamais une querelle, jamais un mot plus haut que l’autre envers celle qu’on appela bientôt : La Madone des Bas-fonds… Suivait une description de la vie dans cette Cour, où l’on venait des campagnes, pour chercher du travail, ou des villes, pour les plus miséreux. L’auteur donnait également des explications historiques : son nom désignait des espaces de non-droit composés de quartiers de Paris, car les infirmités des mendiants qui y vivaient disparaissaient à la nuit tombée, comme par miracle… Jacques Plank était bien entré dans l’ouvrage et prit à sa lecture un certain plaisir. Il suivit certains personnages qui apparaissaient dans ce bouge et que l’on dépouillait sans vergogne. Intervenait aussi la description des différentes “spécialités” de ces gueux. Suivaient plusieurs pages collées dont il n’avait pu sauver que quelques-unes du naufrage. Il passa une bonne partie de la nuit à déchiffrer le texte, se brûlant les yeux, perdant patience, voulant maintes fois jeter ce sinistre cahier à la poubelle, mais quelque chose qui le dépassait l’en empêchait. « Les personnes de ce livre ne sont pas celles que l’on croit. Et l’histoire n’est pas celle qu’on lit. » Ces deux phrases revenaient curieusement en exergue, en haut de plusieurs pages, en annotation. Il jeta le cahier dans le tiroir de la table de nuit, laissant là pour l’instant cette histoire assez glauque. Il se dit aussi qu’il serait très long et fastidieux, mais peut-être était-ce le but recherché, d’aller jusqu’à la fin du manuscrit qui, d’ailleurs, ne finissait pas.
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