III

2285 Mots
IIILa longue, l’exténuante montée entre les bois de hêtres et de pins !... Plus d’une fois, Ourida dut s’asseoir, et elle songeait alors avec désespoir : « Je ne pourrai plus continuer... non, je ne pourrai plus ! » Cependant, en se traînant, elle réussit à atteindre l’entrée du château. Dans la pâle lueur du crépuscule, elle vit une arcade ouverte sur une cour discrètement éclairée par des lampadaires électriques. Lentement, elle s’avança. La cour était vaste, formant un carré presque régulier. Faisant face à l’arcade d’entrée, un bâtiment s’étendait, d’une rare élégance avec ses colonnades légères surmontées d’un étage décoré de sculptures. À droite se dressait le principal corps de logis, formé au rez-de-chaussée par d’élégantes arcades sur lesquelles ouvraient les portes aux vitres brillamment éclairées. Ce fut de ce côté que se dirigea Ourida. Elle distinguait, derrière une des portes, deux domestiques occupés à jouer aux cartes. Doucement, elle frappa. Les valets levèrent la tête et l’un d’eux, quittant sa place, vint ouvrir. D’un ton peu avenant, il s’informa, en toisant l’étrangère : – Que demandez-vous ? – Le prince Falnerra, s’il vous plaît ? – Son Altesse ne reçoit pas à cette heure. – Dites-lui, je vous prie, que j’ai absolument besoin de lui parler. – Il est inutile que je dérange Son Altesse dont les ordres sont absolus à ce sujet. D’une voix tremblante, la jeune fille insista : – Je vous assure que si vous lui disiez mon nom... Mlle Ourida... Le valet riposta d’un ton gouailleur : – Mlle Ourida ou une autre, ce sera tout pareil... Et si vous voulez suivre mon conseil, vous vous dispenserez de revenir, parce que, demain, la réponse serait semblable. Ourida se recula et, les jambes fléchissantes, se dirigea vers la sortie de la cour. Le valet referma la porte, puis, se tournant vers son compagnon, dit ironiquement : – Elle en a un aplomb, crois-tu ? Je me demande qui ça peut être ? Elle est si bien voilée qu’on ne voit rien de sa figure. Avec ça, une cape comme les paysannes. – Jeune ? – À la voix, il m’a paru... Eh ! nous reprenons notre partie, Laurent ? – Oui... Mais, dis donc, Giuseppe, tu aurais dû voir... la faire parler un peu... Si quelquefois tu te trompais et que Son Altesse, ensuite, se fâche ?... Giuseppe leva les épaules. – Allons donc ! J’ai le coup d’œil, et ce n’est pas la première fois que j’entends l’antienne : « Si vous lui dites mon nom il me recevra... » Vrai, mon cher, si j’avais écouté toutes celles qui m’ont raconté ça, je serais depuis longtemps mis à la porte par Son Altesse ! En se traînant sur ses jambes tremblantes, Ourida gagnait la route. Elle avait hâte d’être loin de ce valet à mine insolente, dont le ton et le regard insultants l’avaient fait fuir aussitôt en frémissant jusqu’au fond de l’être. Mais c’était fini, elle avait usé ses dernières forces pour atteindre le château. Comme une pauvre biche sur ses fins, elle entra sous le couvert du bois et se laissa tomber au pied d’un hêtre. Une immense faiblesse, une sorte d’anéantissement s’emparait de la pauvre enfant. Elle songeait, le cœur déchiré : « Il est là, tout près... et je ne peux pas le voir... Oh ! s’il me savait ici, il ne me renverrait pas, lui, j’en suis sûre !... Mais ce sont ses domestiques... Que vais-je faire ?... Mon Dieu, mon Dieu, ayez pitié de moi ! » Un frisson d’angoisse la secoua et des larmes lourdes, chaudes, commencèrent de couler sur ses joues pâles, entre les paupières demi-closes. La présence à la Roche-Soreix de Brigida, complice de la comtesse Angelica de Varouze, inquiétait et impatientait le prince don Salvatore, parce qu’elle retardait le moment où il pourrait délivrer Ourida du joug qui pesait sur elle. « Qui sait, pensait-il, ce que peuvent méditer ces femmes sans scrupules ? Elles ont bien fait disparaître autrefois le petit garçon... Aujourd’hui, elles ne regarderaient vraisemblablement pas à faire de même pour cette pauvre enfant, si elles voient de ce côté quelque danger... Ainsi donc, Ourida court peut-être en ce moment un péril sérieux... peut-être un péril de mort... » À cette idée, il frémissait d’émotion et d’angoisse. Mais que tenter pour prévenir ce qu’il redoutait ? Il ne pouvait cependant pas faire irruption à la Roche-Soreix, se poser en défenseur de la jeune fille, laquelle après tout, n’était peut-être pas du tout menacée pour le moment. Ce fut préoccupé de ces pensées que Salvatore s’habilla pour sa promenade à cheval et descendit dans la cour où attendaient son cheval et celui de Michelino. Le prince avait fait, en effet, apprendre l’équitation à son protégé, qui l’accompagnait dans ses promenades, depuis qu’il se trouvait à Aigueblande. Giuseppe, remarquant la physionomie plutôt sombre de son maître, dit entre ses dents : – Eh ! il ne s’agirait pas de rien faire aujourd’hui qui déplût à Son Altesse ! Celui-là prendrait quelque chose de salé ! Puis le regard haineux du valet se tourna vers Michelino et suivit, jusqu’à ce qu’il eût passé l’arcade, le jeune garçon élégamment vêtu, bien campé sur son cheval. « Ah ! songeait Giuseppe avec fureur, il a trop de chance ce petit rien du tout ! Le voilà favori du maître, servi par nous autres... alors qu’il y a quelques mois il était l’un des plus infimes parmi nous... Ah ! si je peux lui faire payer ça quelque jour ! » Le prince et Michelino s’engageaient sur la route conduisant au village. Le jour était gris, une brume enveloppait les bois, et les hauteurs qui s’étendaient au loin restaient complètement invisibles, derrière ce voile qu’aucun rayon de soleil ne semblait près de percer. À une courte distance du château, un homme qui paraissait pressé surgit d’un étroit sentier. C’était un des gardes de la surveillance des bois, devenus depuis deux ans la propriété du prince Falnerra. À la vue de son maître, l’homme s’arrêta en saluant. Don Salvatore, retenant son cheval, demanda : – Qu’avez-vous, Monin ? Où courez-vous ainsi ? – Je vais demander du secours au château, Votre Altesse. Je viens de trouver par là une jeune fille sans connaissance, quasiment morte. – Bien, je vais voir... Et, sautant à terre, Salvatore jeta la bride de son cheval à Michelino. Puis il suivit le garde qui rebroussait chemin. Au bout d’une trentaine de mètres, ils s’arrêtèrent devant le corps d’une femme étendue au pied d’un hêtre. Le voile entourant son chapeau était écarté, laissant voir un jeune et délicieux visage aux yeux clos, d’une impressionnante pâleur. Don Salvatore jeta un cri de stupéfaction et d’angoisse : – Ourida ! Il s’élança vers elle, mit un genou sur l’herbe et souleva doucement la tête inerte. À ce moment, les paupières battirent légèrement, puis se soulevèrent. Les beaux yeux noirs apparurent, inquiets d’abord, puis aussitôt éclairés d’une lueur de bonheur en rencontrant le regard de Salvatore, si ardemment inquiet. Et de nouveau les paupières se refermèrent. Ourida sembla retomber dans l’insensibilité. – Vite, Monin, ordonna le prince, aidez-moi à porter celle pauvre jeune fille au château. Il faut qu’on lui donne immédiatement des soins. Quelques instants plus tard, Michelino voyait arriver sur la route don Salvatore et le garde emportant Ourida. Le prince dit au passage : – Nous ne ferons pas de promenade aujourd’hui, Michelino. Lâche mon cheval, il suivra le tien jusqu’au château. Giuseppe, qui se tenait au seuil du grand vestibule d’entrée sentit le sang qui lui montait brusquement au visage, quand il vit la jeune personne si cavalièrement repoussée la veille revenir vers le logis dont il lui avait refusé la porte. Le prince la portait avec les plus attentives précautions. Il était presque aussi pâle qu’elle et attachait un regard de profonde angoisse sur la tête charmante qui reposait contre son épaule. – Une automobile, à l’instant... et qu’on aille sans tarder chercher le plus proche médecin, ordonna don Salvatore. Giuseppe se précipita. C’était bien le moment ou jamais de montrer du zèle ! Ah ! la gaffe ! l’affreuse gaffe ! Il avait bien raison, Laurent ! Mais aussi, pouvait-on penser que justement c’était celle-là qu’il ne fallait pas renvoyer ? Don Salvatore et le garde déposèrent la jeune fille sur un large canapé, dans un des salons. Là, elle ouvrit presque aussitôt les yeux. Un éclair de joie y apparut encore, à la vue du prince qui pressait doucement la petite main glacée. Elle murmura, si bas qu’il l’entendit à peine : – Enfin, je suis arrivée ! – Oui, vous êtes chez moi... chez le plus dévoué des amis. Ne craignez rien, ma pauvre enfant, ici, vous serez protégée contre tous ceux qui chercheraient à vous nuire. Elle le remercia du regard en ébauchant un faible sourire. Sur l’ordre de Salvatore, un domestique apporta du vin d’Espagne, que le prince fit boire lentement à Ourida. Il se tenait assis près d’elle et son bras entourant ses épaules la soulevait un peu, tandis que de l’autre main il aidait la main défaillante de la jeune fille à soutenir le verre. Le voile s’était complètement défait, le vieux petit chapeau de feutre glissait hors du canapé et la merveilleuse chevelure fauve se répandait en boucles soyeuses sur les épaules d’Ourida, sur le bras de Salvatore. Celui-ci, frémissant d’une émotion profonde, songeait : « Comment vais-je arranger cela ? Elle vient en toute simplicité se réfugier près de moi, la malheureuse enfant, mais je sais trop ce qu’on dira, ce qu’on imaginera... Pauvre petite Ourida, elle se ne doute pas de toutes les complications de la vie ! » Cependant, il fallait avant toute chose faire soigner la fugitive, dont l’état de faiblesse paraissait extrême. Comme il n’y avait au château qu’un personnel masculin, don Salvatore fit appeler la femme du gardien d’Aigueblande, afin qu’elle s’occupât de la jeune fille. Puis celle-ci fut transportée dans une chambre du bâtiment qui faisait retour sur le corps de logis principal. Après quoi, Salvatore, alla attendre l’arrivée du médecin en faisant les cent pas sur la terrasse. Il était fort préoccupé, se demandant ce qui s’était produit, pourquoi Ourida s’était ainsi enfuie de la Roche-Soreix car, de toute évidence, c’était là l’explication de cette arrivée inattendue. Elle avait essayé de lui donner quelques éclaircissements, mais il l’avait interrompue, voyant que cet effort la fatiguait. Il fallait attendre qu’elle fût plus forte pour connaître la vérité. Quand le médecin quitta la chambre de la malade, il fut introduit près du prince Falnerra et lui fit part de son diagnostic. La grande faiblesse de la jeune fille était due à une assez forte anémie sur laquelle étaient venus se greffer des excès de fatigue et une insuffisance d’alimentation, depuis la veille surtout. – ... Peut-être, aussi, faudrait-il y joindre des causes morales. J’ai cru comprendre que cette personne avait eu beaucoup d’épreuves... – En effet... Mais croyez-vous sa vie en danger ? – Non pas, si elle est immédiatement soignée, si elle a tous les fortifiants nécessaires. Les organes sont en excellent état, il s’agit seulement de remonter une constitution très anémiée, je le répète. J’ai fait une ordonnance à ce sujet, et donné à la femme qui se trouve près d’elle les indications pour sa nourriture. – Très bien. Ne négligez rien de ce qui peut lui être utile, je vous prie. La pauvre enfant, persécutée par de misérables créatures, est venue chercher un refuge ici, et elle y recevra tous les soins nécessaires. Le vieux docteur Lartigues s’inclina, tout en songeant : « Hum ! le refuge n’est peut-être pas très bien choisi ! Elle est admirablement jolie, cette pauvre petite... et lui !... Hum ! ce que ça fera jaser, cette histoire-là ! » Dès le départ du médecin, don Salvatore fit expédier un télégramme à sa mère pour la prier de lui envoyer une de ses femmes de chambre, qui soignerait Ourida. En quelques mots, il lui expliquait succinctement ce qui s’était passé. La princesse comprendrait, car elle était au courant du but principal qu’il poursuivait en venant séjourner à Aigueblande. En outre, il envoya également à Manet, l’avocat, une dépêche signée d’un nom convenu, pour l’avertir de laisser là son enquête à Champuis et de revenir sans tarder, car il avait besoin de lui. Cela fait, le prince ne se trouva pas en disposition de se mettre au travail. Il alla s’asseoir dans le salon des Cerfs, où il se tenait de préférence, et ouvrit des journaux qu’il parcourut le plus distraitement du monde. Sans cesse, il avait devant les yeux la vision de la jeune fille si délicieusement touchante, avec son pâle visage aux grands yeux profonds, pleins de pathétique douceur et cette masse de boucles brunes aux magnifiques tons fauves qui couvraient son bras. Une ardente compassion dominait en lui, se mêlant à la plus violente indignation contre Mme de Varouze et sa servante. « Que lui ont-elles fait ? Qu’ont-elles pu lui faire pour qu’elle fuie de cette manière ? » se répétait-il une fois de plus. Tout à coup, voyant passer devant une porte-fenêtre la silhouette de Michelino, don Salvatore appela : – Viens ici, Michelino. Le jeune garçon entra et s’approcha de son maître. Il avait encore un peu grandi, en ces derniers temps, et tout en restant élancé, il avait perdu sa maigreur. La santé, le tranquille bonheur se lisaient sur son fin visage un peu rosé, dans les yeux bleus qui s’attachaient sur le prince avec une fervente tendresse. – Dis-moi, mon petit, tu as vu tout à l’heure cette pauvre jeune fille ? Mlle de Varouze ? – Oui, Altesse. Oh ! comme elle avait l’air malade ! Va-t-elle mieux, s’il plaît à Votre Altesse de me le dire ? – Le médecin ne paraît pas trop inquiet. Mais je voudrais savoir, Michelino, si la vue de cette jeune personne ne t’a rien rappelé ? Michelino ouvrit des yeux surpris. – Rien du tout, Altesse. – Réfléchis bien... souviens-toi... Un vieux château... une ancienne maison, très sombre... une jeune femme toujours malade... une petite fille aux yeux noirs, aux bondes fauves, qui s’appelait Ourida et qui aimait beaucoup son petit frère Étienne... Michelino cherchait. Mais, en secouant la tête, il répondit : – Non. Tout cela ne me rappelle rien, Altesse. – Bien... je n’ai plus besoin de toi, mon cher enfant. Et Salvatore reprit sa songerie, qui maintenant se portait sur Michelino. Il s’étonnait que l’enfant, s’il était vraiment Étienne de Varouze, n’eût aucun souvenir, si vague fût-il, de sa mère, de sa sœur, de la Roche-Soreix. Giorgio Templi, il est vrai, avait dit qu’il semblait tout abruti quand on l’avait amené chez lui, et que par la suite, jamais il n’avait recouvré la mémoire de son court passé, des personnes parmi lesquelles il vivait avant d’être confié au paysan sicilien. Sans doute ses ravisseurs lui avaient-ils fait absorber quelque drogue destinée à annihiler toute image d’autrefois, dans ce jeune cerveau... Et l’effet en était durable, puisque aujourd’hui encore Michelino ne se souvenait de rien. « Je verrai l’effet produit sur Ourida, quand je la mettrai en présence de cet enfant, pensa don Salvatore. Si vraiment je ne me trompe pas, si la ressemblance avec Gérault de Varouze n’est pas une imagination de ma part, elle en sera frappée, elle qui a connu son père et qui se souvient sans doute aussi des traits, de la physionomie de son frère. »
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