Chapitre 3

1368 Mots
Chapitre 3 Lorsque la porte se fut refermée, les deux gendarmes se regardèrent en silence, puis le chef du labo demanda d’une voix lente : — Tu comprends à quoi riment ces questions Paulo ? Paulo, en l’occurrence le major Paul Douguet, secoua la tête négativement : — Nous avons bien respecté les procédures et… Il ne termina pas sa phrase et ajouta : — Je me demande ce que cette donzelle peut avoir dans la tête. Je veux bien croire que cette affaire n’est pas facile mais ça m’étonnerait que ses questions nébuleuses éclairent le paysage. Monnier haussa les épaules : — Pff… C’est son affaire désormais. Dire que cette greluche passe pour une épée… — Je sais qu’elle a le bras long, dit le major d’un air entendu. Il étouffa un bref rire : — Laissons pisser, Maurice, laissons pisser… Une manière triviale de dire : « elle finira bien par se casser la figure toute seule ». La « greluche » en question regagnait son hôtel d’un pas allègre qui eût certainement été moins enlevé si elle avait craint de se casser quelque chose. Elle sentit son téléphone vibrer dans sa poche et s’arrêta pour prendre la communication. À sa grande surprise, elle entendit la voix de son patron, le commissaire Fabien. — Eh bien, commandant Lester… — Ah, patron, fit-elle, ça fait plaisir de vous entendre ! — C’est pas tous les jours qu’on m’accueille avec cette chaleur, persifla Fabien. Où en êtes-vous ? — Présentement ? — Ben oui, présentement, comme vous dites. — Pour être précise, je sors de la gendarmerie où j’ai été accueillie par deux gendarmes absolument charmants… — Absolument charmants… répéta le commissaire un tantinet caustique. Il n’y a pas de doutes, la gendarmerie vous a jeté un sort. — Pas du tout, mais ils m’ont donné quelques indications précieuses pour la suite de l’enquête. — À ce propos, vous trouvez le loisir de vous y consacrer entre deux parties de golf ? — Ah ah ! dit-elle sans s’émouvoir. Vous avez eu des nouvelles du petit rapporteur ? — Si vous voulez parler du commissaire Nazelier, il m’a en effet dit qu’il vous avait croisée au golf de Dinard… Elle s’étonna : — C’est tout ? Fabien répondit par une autre question : — C’est vrai ? — Tout à fait. Le commissaire dit d’un air détaché : — Il s’est étonné de vous y voir à une heure où vous auriez dû être au travail. — Lui-même n’y était-il pas à la même heure que moi ? — C’est-à-dire ? — À une heure où il aurait dû être derrière son bureau, au commissariat… — C’est le problème de Nazelier, éluda Fabien. — Certes, et moi, c’est mon problème. Cependant, son rapport est incomplet. Il ne vous a pas dit que je lui avais offert le café, à lui et à son compagnon ? — Il a dû négliger ce détail. Quelle importance cela a-t-il ? — Pour Nazelier, aucune. Il était là pour sa partie de golf, comme chaque lundi, mercredi et vendredi après midi… En revanche pour la personne qui l’accompagnait… — Vous la connaissiez ? — Pas physiquement, mais son nom apparaît dans le tableau. — Quel tableau ? — Le tableau des gens qui ont côtoyé Lemercier. — De qui s’agit-il ? — D’un homme d’affaires du nom d’Antonio Morelli, bien connu sur la Côte d’Émeraude où il possède plusieurs établissements de nuit, des pizzerias, des restaurants. Or, nous savons que Lemercier fréquentait assidûment le monde de la nuit. — Vous croyez que ça peut avoir un rapport avec son décès ? — Je cherche de ce côté-là, en effet. — Nazelier est au courant ? — Certes non ! Et il est important qu’il continue à l’ignorer. Elle insista : — Je pense que vous me comprenez, patron. — Ça restera entre nous, assura Fabien. — Merci. Je m’étonne tout de même qu’il vous ait téléphoné pour ça. Il affecte de se désintéresser totalement de mon enquête et, à la première occasion, il balance des petites infos ridicules. Qu’est-ce que ça peut lui fiche que je déjeune au club house du golf ou au Mac Do ? — Rien. Mais il a fait ça pour me chambrer et je n’éprouve aucun plaisir à me faire chambrer par un Nazelier, si vous voyez ce que je veux dire. — Parfaitement ! répondit-elle avec aplomb. Je suppose qu’il vous a demandé si c’était une façon courante d’enquêter dans le Finistère. — Bof… Il s’est étonné de vous voir au golf de Dinard à une heure où vous auriez dû être sur le terrain. — Que lui avez-vous répondu ? — Euh… eh bien, que je vous poserais la question le cas échéant. — C’est maintenant le cas échéant ? — Euh… oui ! — Eh bien, j’étais sur le terrain, justement. — Au golf ? — Voilà ! Et croyez-moi, patron, c’est un terrain qui se prête particulièrement bien à l’élaboration de certaines petites magouilles. — Vous pensez à ce Morelli ? — Entre autres… Elle demanda d’un air détaché : — Et à part ça, quels sont les autres sujets d’étonnement du commissaire Nazelier ? — Il s’étonne que vous n’ayez pas procédé à une perquisition de la villa Bonnadieu. Si je ne m’abuse, vous n’avez pas demandé de commission rogatoire ? Elle le détrompa : — Mais si ! La juge Laurier m’en a délivré une ! Cependant, elle ne concerne pas la villa Bonnadieu. — Ah… du nouveau ? Elle éluda : — Peut-être, je préfère ne rien dire avant d’avoir des certitudes. Fabien ironisa : — Je reconnais bien là votre prudence légendaire ! Elle ne releva pas le sarcasme. — La juge Laurier est particulièrement attachée à la discrétion absolue sur cette affaire. Et, vous me connaissez, je ne voudrais surtout pas encourir les foudres de la justice. — Et en particulier celles de la juge Laurier, compléta Fabien. — Vous avez deviné. Cependant, je peux vous révéler que j’ai obtenu de monsieur Bonnadieu l’autorisation d’enquêter chez lui au moment que je jugerai opportun. — Sans commission rogatoire ? s’étonna Fabien. Elle confirma : — Absolument ! Le commissaire s’exclama : — Mais c’est une entorse à la procédure ! — Je ne pense pas, non. — Vous ne pensez pas… vous ne pensez pas… Le pauvre commissaire en bégayait presque d’indignation. — Non je ne le pense pas, confirma-t-elle paisiblement, et je ne suis pas seule. Le conseiller Bonnadieu ne le pense pas davantage, son avocat maître Lessard ne le pense pas non plus, quant à la juge Laurier, compte tenu de la position des deux susnommés, elle n’y voit aucun inconvénient. Elle laissa passer un temps de silence pour ne pas être accusée, une fois de plus, par le commissaire de ne pas « lui permettre d’en placer une ». Enfin, elle ajouta : — Vous conviendrez, patron, que ces trois cautions me paraissent suffisantes pour que je procède en toute tranquillité. Le patron souffla : — Vous vous en êtes ouverte à madame Laurier ? — Oui, je suis même allée au palais de justice spécialement pour lui exposer la situation. — Et elle vous a approuvée ? — Apparemment oui, puisqu’elle ne m’a pas dessaisie. — Alors je n’ai plus qu’à m’incliner, dit Fabien. Quant à Nazelier… — Quant à Nazelier, répliqua-t-elle, au lieu de s’inquiéter de m’avoir vue déjeuner au golf de Dinard un jour de semaine, à l’heure où je devrais être sur le terrain, pour reprendre ses mots, demandez-lui donc sur quel terrain il est les lundis, mercredis et vendredis après-midi à partir de 14 heures. — Je n’ai pas à m’occuper des horaires de travail du commissaire Nazelier ! protesta Fabien. Vous prétendez… — Je ne prétends rien, mais si Nazelier devait se procurer un alibi pour les laps de temps que je viens de vous indiquer, il se dédouanerait facilement en se référant aux fiches de réservation au golf de Dinard. De 14 à 17 heures chaque lundi, mercredi et vendredi, il en arpente les greens. Après un instant de silence, Fabien demanda : — Pourquoi Nazelier devrait-il avoir un alibi ? — J’ai dit « si », parce que n’importe quel patron de commissariat répondrait probablement : « j’étais à mon bureau à cette heure-là ». Sentant que le commandant Lester allait encore l’entraîner dans une polémique où il n’aurait pas le dernier mot, Fabien capitula : — Bon, après tout on s’en fout de ce que fait Nazelier… — Et de ce qu’il dit ! insista-t-elle. — Et de ce qu’il dit, répéta Fabien soudain conciliant. L’essentiel est que vous débrouilliez au plus vite cette sombre histoire. Mary lui en fut reconnaissante : — Croyez bien que j’y consacre tout mon temps, patron. Mais, comme disait le chef de la fanfare, « il ne faut pas aller plus vite que la musique ». — Ce qui veut dire ? — Ce qui veut dire que la solution à cet épineux problème ne jaillira pas par enchantement, juste en claquant des doigts. — Je m’en doute, soupira Fabien. Elle le consola : — Patron, dès qu’il y aura du nouveau, vous serez le premier prévenu. « Une bonne chose de faite ! dit-elle après avoir raccroché. Maintenant, à nous deux, Nazelier ! » Elle rentra au pas de charge au commissariat. Le brigadier Courrier l’intercepta avec un mauvais sourire aux lèvres : — Le commissaire Nazelier veut vous voir, commandant ! — Eh bien faites-lui savoir que je suis au bureau numéro 10. — Il a dit tout de suite ! insista Courrier. — Qu’il m’appelle, j’ai à faire chez le lieutenant Bernoin qui a la grande bonté de nous héberger dans ses somptueux locaux. Et comme le brigadier la fixait d’un air ahuri, elle se tapa le front de l’index et jeta : — Capito, Toto ? Non mais, il commençait à la gonfler, celui-là ! Incrédule, « Toto » la regarda disparaître dans le couloir qui menait au célèbre bureau numéro 10.
Lecture gratuite pour les nouveaux utilisateurs
Scanner pour télécharger l’application
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Écrivain
  • chap_listCatalogue
  • likeAJOUTER