3 - PHANTASMA

989 Mots
3 PHANTASMAParis, de nos jours. Un soir d’hiver. Mélodie Bélanger ne se doutait pas du mauvais sort qui l’attendait ce soir-là. Un destin pétrifiant d’horreur. Il y avait des circonstances, comme celle qui approchait, où un quotidien d’ordinaire banal pouvait basculer d’un seul coup vers la pire des situations. Au moment le plus imprévu. Un bref instant pendant lequel les plus grandes hantises féminines se concrétisaient en une réalité sauvage qui surgissait des profondeurs de la nuit. Très bientôt. Comme d’habitude, il était tard lorsque cette mère de famille sortit ses quarante-six ans fatigués de la bouche du métro Gambetta. Elle emprunta la commerçante rue des Pyrénées qui était encore parée des traditionnelles guirlandes lumineuses des fêtes de fin d’année. Son parcours la fit ensuite obliquer vers la rue Stendhal encadrée d’immeubles d’habitation banals qui balisaient ses monotones trajets quotidiens effectués depuis de nombreuses années. Mélodie rajusta sa toque en fausse fourrure et sa grosse écharpe en laine moelleuse pour se protéger du froid mordant et des flocons de neige qui virevoltaient capricieusement en tous sens. D’un geste gracieux, elle dompta une mèche brune rebelle qui cherchait obstinément à s’échapper de son chapeau. Au fur et à mesure qu’elle progressait, le bruit provenant du carrefour s’estompait et la rue devenait de plus en plus déserte. Le sol était tapissé d’un manteau immaculé teinté par la couleur jaune de l’éclairage public, et même les nuages bas semblaient y gagner un peu de chaleur. Mélodie aimait marcher sur des couches de flocons frais et soyeux. Elle éprouvait un plaisir fugace à cheminer sur ce manteau virginal qui couvrait momentanément la noirceur du bitume des voies parisiennes. Pour éviter de glisser ou de rater la bordure d’un trottoir, elle avançait cependant avec précaution dans la beauté de cette poudre traîtresse et se maudissait intérieurement d’avoir choisi des chaussures à talon pour cette période polaire. Épuisée par sa longue journée de travail et un patron hargneux qui la considérait déjà comme trop âgée, Mélodie était pressée de retrouver la chaleur de son foyer. Enfin, celle du chauffage central… car elle savait d’avance que son mari lèverait à peine le nez de son quotidien sportif en l’entendant entrer, pour lancer son habituel : keskonboufcesoir ? Quant à ses jumeaux, elle verrait immanquablement ses deux cyborgs de garçons collés à leurs écrans d’ordinateur et agitant leurs manettes de jeux vidéo avec des airs de trépanés épileptiques. Clones du père en version technologique, en quelque sorte… Heureusement pour Mélodie, ses rejetons boutonneux étaient cette semaine en vacances chez leurs grands-parents, ce qui lui promettait quelques moments tranquilles jusqu’au week-end. Des soirées de lecture d’un bon roman qui ne seraient pas régulièrement interrompues par des hurlements provoqués par des situations dangereuses devant les buts ou par des sifflements de faisceaux lasers et d’explosions de vaisseaux spatiaux. C’est fou ce que la testostérone peut rendre primaire… Le pire dans tout ce quotidien quelconque, c’est qu’elle avait quand même peur que son mari la quitte pour une connasse plus jeune qu’elle. L’obsession banale et partagée par toutes les femmes approchant la cinquantaine et voyant avec terreur leurs amis divorcer pour cause de blondasse moins âgée et à forte poitrine. Mélodie respira amplement une grande goulée d’air frais pour évacuer ses pensées maussades. La sonnerie de son téléphone se mit à carillonner joyeusement dans son sac. Elle enleva à regret le gant en cuir de sa main droite pour pouvoir saisir plus facilement l’appareil et actionner ensuite les touches. – Allo ? – C’est moi, chérie. – Qu’est-ce qui se passe ? – Je vais rentrer tard, ce soir, je t’appelle de l’aéroport. Je suis désolé… Un gros contrat à signer demain à l’aube à Bordeaux… Ne m’attends donc pas pour bouffer. – Encore ! Elle souffla son mécontentement qui se transforma en buée glacée, à peine sortie de ses lèvres ourlées. – Je sais… Mais je ne peux pas faire autrement, ma biche. Un contrat important est en jeu. Si je le perds, je risque de me faire virer. Il y a plein de jeunes mecs aux dents longues qui ne guettent que ça pour prendre mon job. Mais, promis, je me dépêche pour rentrer le moins tard possible demain. Bisous-bisous. Mélodie se hâta de glisser son téléphone dans son sac. Elle avait les doigts déjà gelés et elle souffla dessus pour tenter de les réchauffer un peu avant de remettre son gant. Les déplacements de son mari devenaient de plus en plus fréquents et créaient de la tension au sein du couple. Elle avait horreur d’être délaissée. Les gamins n’étant pas là, elle se dit finalement qu’elle en profiterait pour se faire une soirée bien peinarde en lisant un livre sur un fond de musique classique. Et puis, je vais peut-être me faire aussi une bonne tisane bien chaude… Elle se détendit à l’idée de ce moment paisible. Au bout de quelques mètres, une désagréable impression d’être suivie la sortit cependant de ses pensées domestiques. Une sensation étrange, presque physique, l’avait envahie. Comme si le regard inquisiteur d’un observateur l’accompagnait et avait le pouvoir de lui effleurer le dos à distance. Elle jeta un œil furtif en arrière. Rien… Il n’y avait pas âme qui vive. Juste un banal paysage urbain figé par une température hivernale. Haussant les épaules devant sa crainte injustifiée, elle poursuivit sa marche pendant une vingtaine de mètres, en tentant quand même d’accélérer ses pas sur le sol traître. Elle continuait toutefois d’être gênée par l’impression persistante d’être observée. Épiée… Mélodie se retourna. La rue était toujours vide. Quelque chose de singulier attira cependant son attention. À une trentaine de mètres derrière elle, des traces de pas dédoublaient les siennes, puis tournaient subitement vers la porte cochère d’un immeuble. Elle tenta de se rassurer. Probablement quelqu’un qui est rentré chez lui… Rien d’anormal, donc. Mélodie poursuivit alors son chemin en réfléchissant à ce qu’elle allait se préparer pour le dîner. Arrivée à mi – longueur de la rue, il lui sembla entendre un son étouffé dans son dos et elle se retourna à nouveau, par acquit de conscience. Bien sûr… Elle plissa les yeux pour observer les moindres recoins sombres. Toujours rien… Il n’y avait pas de traces de pas derrière elle. Le blanc tapis de neige restait immaculé. Le bruit devait provenir du carrefour. Au loin. Il s’agissait peut-être la foule sortant du métro. L’inquiétude lui fit quand même accélérer davantage le rythme de sa marche. On ne sait jamais…
Lecture gratuite pour les nouveaux utilisateurs
Scanner pour télécharger l’application
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Écrivain
  • chap_listCatalogue
  • likeAJOUTER