6 - VOX

1073 Mots
6 VOXEssonne, pavillon de Claire et Pierre Demange MA… MA… MA… Les voix étouffées provenaient du sous-bois de chênes bordant le jardin de la vieille maison construite en pierres meulières. LA… MA… LA… Les confuses paroles avaient pris un ton caverneux en s’introduisant dans le sous-sol du pavillon par l’ancien soupirail à charbon. Puis, il avait semblé qu’elles montaient les marches menant au rez-de-chaussée de l’habitation, pour se glisser ensuite sous la porte du couloir qui desservait les pièces principales. VI… LA… VI… RO… Les bribes de mots avaient désormais pénétré subrepticement dans le salon pour se répercuter sur les cloisons recouvertes d’un papier peint démodé aux teintes délavées. RO… RO… RO… En ce milieu d’après-midi d’une froide journée de janvier, Claire Demange s’était assoupie sur le canapé en toile écrue de son salon, assommée par la lecture d’une ennuyeuse revue d’informatique. La jeune femme, habillée d’un survêtement gris doublé d’un épais gilet en laine, était couchée sur le dos. Sa tête reposait sur l’un des accoudoirs et ses longs cheveux blonds encadraient son visage gracile à la peau transparente. De larges cernes soulignaient ses paupières fermées, signe d’une grande fatigue accumulée depuis plusieurs mois. Elle ne parût pas entendre les paroles dans un premier temps, mais fronça ensuite ses sourcils, manifestement dérangée dans son demi-sommeil. Le chuchotement semblait presque naître de la pièce elle-même. Comme si le vieux pavillon cherchait à lui parler. Comme si les murs étaient désormais dotés de la parole… DE… DE… DE… La jeune femme recroquevilla instinctivement ses longues jambes dans une position fœtale protectrice. Elle fut soudainement envahie d’une forte inquiétude. Ses globes oculaires s’agitèrent sous ses paupières. Claire reconnaissait cette voix masculine et elle en était terrifiée dans son sommeil. C’était encore lui qui revenait troubler ses rêves. Toujours lui… Le murmure reprit avec plus de proximité, comme si l’on susurrait près de son visage sur un ton désormais larmoyant. DI… DIS… DI… DIS… DI… DIS… DI… Puis, directement dans son oreille gauche en un souffle plaintif, signe d’une grande souffrance. FFFF… Le gémissement se transforma soudainement en un hurlement strident, propre à déchirer les tympans. LAAAAAAA !!!… Claire sursauta brutalement. Elle cria de surprise et resta ensuite un court moment hébétée sur le canapé, les yeux totalement hallucinés. Puis, le cœur battant à tout rompre, elle regarda autour d’elle en cherchant d’où pouvait provenir l’inquiétante voix. Elle tourna lentement la tête, comme si elle avait peur de détecter une présence malfaisante, tapie derrière un meuble ou les rideaux. L’appréhension l’avait tétanisée et elle se lisait maintenant dans ses yeux verts. Il n’y avait pourtant personne. Elle était seule. Évidemment… Le cœur affolé, elle se concentra pour remettre ses idées en place, ses épaules s’affaissant comme prises sous un lourd fardeau qui l’accablait depuis des mois. Encore un de ces maudits cauchemars. Il reviendra toujours hanter mon sommeil… Elle se releva péniblement pour traverser d’un pas traînant le couloir de l’habitation et se rendre dans la cuisine où elle avala une double dose de tranquillisants à l’aide d’un grand verre d’eau fraîche prise directement au robinet. Cela ne finira donc jamais… La mine défaite, elle resta un moment les deux mains posées sur l’évier, la tête penchée en avant et les yeux fermés. Elle respira lentement pour tenter de retrouver le contrôle de ses émotions. Respire profondément… … Calme-toi… … Rien de tout cela n’est réel. Ce n’est que le fruit de ton imagination… Cela faisait bientôt un mois que la jeune informaticienne était en arrêt maladie pour cause de dépression nerveuse. Une fausse couche avait tout déclenché, mais ses hallucinations avaient commencé six mois plus tôt. Au départ, ce n’était que quelques mauvais rêves qui avaient ensuite monté de plus en plus d’intensité. Elle se réveillait souvent en criant, puis se mettait à pleurer, réveillant également son mari qui prenait à chaque fois un air désolé et cherchait à la consoler du mieux qu’il le pouvait. Au début, la chaleur du torse de Pierre et ses bras protecteurs qui l’entouraient avaient eu un effet bénéfique, mais ses inquiétudes s’étaient de plus en plus accentuées, avec des crises qui survenaient désormais en plein jour. Claire était épuisée par le manque de sommeil et ne pouvait plus s’endormir sans l’aide de somnifères. Se coucher était devenu une réelle angoisse. S’assoupir c’était l’assurance pour elle revoir en rêve l’homme qui l’avait agressée. Lui… Encore et toujours lui… Lui, c’était ce tueur sanguinaire à la cruauté infinie que les médias avaient surnommé 666 en raison du chiffre qu’il marquait au fer rouge sur le front de ses victimes, pour les désigner ainsi comme associées au diable. Lui, c’était ce chirurgien psychopathe qui torturait des mauvais croyants ou athées dans le but de leur faire expier leurs péchés, afin qu’ils aient la garantie d’être accueillis au paradis. Lui, c’était enfin ce fou de Dieu qui l’avait enlevée et à qui elle avait échappé de justesse pendant qu’il crucifiait un homme à ses côtés, dans le sous-sol d’une usine désaffectée. Claire ne cessait de repenser à ces instants terribles où elle avait vu des atrocités et la mort de près. L’assassin avait fait une crise de folie et s’était acharné sur le corps du crucifié. Il l’avait poignardé sans relâche jusqu’à ce qu’il ne soit plus qu’une masse de chair sanglante et informe. Elle se revoyait en profiter pour s’échapper du sous-sol de l’usine et monter les escaliers avec la peur d’être rejointe. Puis, la police était arrivée et avait abattu le meurtrier. Cela ne s’était cependant pas terminé ce jour-là. Il la poursuivait toujours dans ses pensées. Constamment. Jour et nuit. Sans répit. Mais le pire, en dehors de ces cauchemars incessants, c’était l’angoisse de découvrir le criminel en face d’elle, dès lors qu’elle se trouvait seule dans un lieu isolé. Depuis son enlèvement, elle se terrait dans son habitation, les portes fermées à double tour, n’osant plus mettre le nez dehors. Claire sentit les larmes lui monter aux yeux. Comment m’en sortir ?… Il faudrait peut-être pour cela qu’elle ne reste pas à son domicile et qu’elle retrouve le courage d’aller travailler. Ses collègues informaticiens et la foule du parvis de La Défense seraient sans doute plus bénéfiques pour sa santé mentale que de rester dans une maison isolée du voisinage. Elle ne s’en sentait cependant pas la force. Elle frissonna d’appréhension. Seule… Le pavillon était effectivement très à l’écart d’autres habitations. Il datait de la fin du XIXe siècle et était bâti au milieu d’un ancien champ entouré de bois sauvages. La demeure appartenait aux parents décédés de son époux et le couple n’avait pas les moyens de la revendre pour aller loger plus près de Paris. Seule… La surface de l’habitation était beaucoup trop importante pour deux personnes et la maison était, de plus, mal entretenue. Pierre Demange n’avait pas l’âme d’un bricoleur et il était resté très attaché à ces vieux murs dont certaines pièces inutilisées comportaient encore la tapisserie et le mobilier de son adolescence. Claire, quant à elle, sentait désormais qu’elle ne supporterait plus de vivre seule dans cette grande maison veillotte et loin du voisinage, avec la crainte constante d’être agressée. Il fallait qu’elle se ressaisisse et prenne son courage à deux mains pour affronter la réalité extérieure. Demain, peut-être…
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