7 - MALUS NIVIS

1325 Mots
7 MALUS NIVISDe plus en plus inquiète, Mélodie Bélanger observa attentivement le sol neigeux derrière elle. Il y avait toujours les traces de pas à côté des siennes. Il lui semblait cependant qu’elles avaient progressé et se rapprochaient d’elle. Elle se rassura encore une fois. Ton imagination te joue des tours… Oui, c’était bien une mauvaise impression. Elle s’en persuada. Cela paraissait évident. Les empreintes suivaient son cheminement et obliquaient ensuite entre deux voitures. Quelqu’un qui a traversé la rue, sans doute… Elle reprit sa marche quelques instants, puis s’arrêta brusquement Mais… Elle avait eu un doute. Tout à l’heure, ce n’était pas plutôt vers l’entrée d’un immeuble d’habitation ? Elle fronça ses sourcils qui retenaient de furtifs flocons. Non, j’ai dû me tromper… Toutefois, son doute persista. Et si ce n’était pas le cas ?… Elle réfléchit. Lorsqu’elle s’était engagée dans la rue, elle avait constaté que le sol neigeux devant elle était vierge de tout piétinement… Alors d’où viennent ces autres traces ??? Ses jambes accélérèrent instinctivement sa foulée. Son souffle irrégulier reflétait désormais son inquiétude. Heureusement, l’entrée de son domicile était proche. Une trentaine de mètres, au plus. Pour gagner du temps, elle chercha son trousseau de clés dans son sac… … qui lui échappa des mains. Mince ! Mélodie le rattrapa de justesse par l’anse. Ouf ! Elle tenta fébrilement d’ouvrir la fermeture éclair. Allez ! Vite ! Elle s’énerva. Pas évident en courant ! Son immeuble était désormais à moins de dix mètres. Regard inquiet en arrière. Une ombre furtive semblait se faufiler sournoisement derrière les voitures en stationnement. J’ai rêvé ou quelqu’un me suit ? Un frisson électrique lui parcourut le dos. Avance plus vite ! Pas facile. Le sol qui glisse. Les talons qui chavirent. Les clés qui tombent cette fois-ci par terre. Les mains qui s’agitent fébrilement dans la neige pour les ramasser. Ne les trouvent pas dans un premier temps… Les voilà ! Saisir fermement le trousseau. Se relever rapidement. Tourner à droite. Pousser le portillon en fer du jardinet de l’immeuble qui couine en s’ouvrant. Monter les trois marches verglacées. Introduire la clé dans la serrure de la porte vitrée. Pas facile dans la précipitation… Grincement sinistre derrière elle. Quelqu’un a ouvert le portillon ! Elle se retourna brusquement. Un individu. Immobile en bas des marches. Haute taille. Baskets, jean délavé et doudoune noire. Mais surtout, il portait un bonnet sur la tête et un masque de chirurgien dissimulait la moitié basse de son visage. Ses deux yeux fiévreux la fixaient avec détermination. Dans sa main droite, un couteau. Un couteau ? Vraiment ? Son sang sembla se figer. NON, PIRE, UN SCALPEL !!! Panique. Hurlement de femme terrorisée. Les bras qui se paralysent. La sensation de genoux qui flageolent. Mélodie Bélanger était tétanisée par la frayeur. L’homme restait, quant à lui, toujours immobile. Raide comme une statue de glace. Pas complètement… De la buée sortait de ses narines. Son souffle était rapide, nerveux, comme s’il était fortement excité. Sa main s’agita. Il triturait le manche de son scalpel. Il le faisait tourner entre ses doigts gantés de latex, comme pour choisir la position idéale dans sa paume avant de taillader. Qu’attendait-il ? se demanda-t-elle. Cherchait-il à jouer quelques instants avec sa proie, pour mieux jouir de sa peur, avant de l’achever ? Mélodie reprit ses esprits et utilisa ce moment d’inaction pour lui jeter son sac à la figure et faire basculer un conteneur à ordures dans ses jambes. L’homme fut surpris par cette réaction offensive. Il lâcha son bistouri. Se baissa aussitôt pour le ramasser. Mélodie en avait profité pour franchir le portillon et retourner dans la rue. Elle entendit, derrière elle, et son agresseur jurer de dépit. Elle s’élança vers la droite du trottoir. Sa toque tomba par terre. Tant pis, évidemment ! Elle donna tout ce qu’elle pouvait, mais sa course était insuffisamment rapide pour réussir à s’échapper. Jeter les chaussures à talons. Une, puis l’autre. Voilà ! La neige gela instantanément ses pieds nus. Inconvénient mineur quand il s’agissait de survivre. Il fallait courir à toute vitesse. Son agresseur était en train de rattraper son retard. Elle l’entendait. Là. Juste derrière elle. À portée de main. Fuir droit devant. Échapper à la mort. Ses yeux s’écarquillèrent. Elle constata qu’elle avait commis une erreur dans sa précipitation. Pas par-là !!! Elle s’enfonçait dans une zone sombre et déserte au lieu d’aller vers le carrefour, là où elle aurait eu une chance de croiser des passants. Désespérée, elle hurla, à pleins poumons. – À l’aide ! AU SECOURS ! Appels de femme aux abois. Hurlements inutiles. À cette heure-là, tout le monde était devant sa télé, le ventre repu, bien au chaud derrière des doubles vitrages. Du bruit ? Sans doute les voisins qui s’engueulent ou des jeunes qui ont trop bu. Font chier. On peut jamais être tranquille… Elle appela plusieurs fois. Sa voix s’éraillait tellement elle avait sollicité ses cordes vocales. Finalement, elle se tut. Crier l’essoufflait. Crier la ralentissait. Il fallait continuer à fuir sans faiblir. Des pas lourds derrière elle faisaient crisser la neige. L’individu gagnait toujours du terrain. Où aller désormais ? Elle hésitait. Tourner à droite ou à gauche ? À droite, il y avait le chantier d’un immeuble en construction. Une impasse glauque et boueuse. Le lieu idéal pour se faire v****r sur un tas de gravats et égorger ensuite en toute tranquillité par son agresseur. Dans un flash, elle vit son corps ensanglanté retrouvé le lendemain recouvert d’un mince linceul de neige. Plutôt, devant ? La rue se rétrécissait pour devenir piétonne et finissait en un escalier raide qui descendait au milieu d’un espace arboré. Pas de lumière. Le noir total. Un vrai coupe-gorge. À gauche, alors… S’enfuir par le chemin du Parc de Charonne. Elle s’aperçut immédiatement qu’elle avait fait un mauvais choix… La rue longeant le cimetière était entourée de hauts murs. Aucun endroit pour se dissimuler. Impossible de faire autre chose que de courir en ligne droite, comme dans un couloir. L’individu était plus rapide qu’elle et il n’y avait pas âme qui vive. Elle se sentit perdue. Il se rapproche ! Il se rapproche !! Il se rapproche !!! Mélodie était en sueur. Une sueur malodorante provoquée par un stress intense parvenait jusqu’à ses narines. Ses mollets devenaient douloureux. Une crampe la menaçait. Les pas du poursuivant se rapprochaient. Toujours plus. Elle entendait également le souffle rauque et surexcité de l’homme derrière sa nuque. Ne pas se laisser distraire. Rester concentrée. Donner toutes ses forces dans sa course… La neige épaisse dissimulait les bordures de trottoirs. Il fallait aller au milieu de la route. Ne pas trébucher sur le ralentisseur. Éviter le poteau d’interdiction de stationnement. Surtout ne pas chuter. Tomber, c’est mourir. L’effort du cœur de Mélodie était à son maximum. Sa vue se brouillait. Sur les côtés, les murs défilaient à toute vitesse, mais la rue devant elle semblait s’étirer pour finalement atteindre une longueur interminable, comme dans le pire des cauchemars. Au bout de l’étroit couloir apparaissait cependant une avenue passante et éclairée. L’espoir d’une aide. Peut-être… HURLEMENT L’homme l’avait attrapée par son écharpe qui flottait derrière elle. Arrêt brutal. Sa tête bascula en arrière. Elle suffoqua. Elle finit par pivoter rapidement sur elle-même pour sortir de l’étranglement fatal. L’inconnu fut une nouvelle fois surpris par sa réaction, glissa et s’affala de tout son long sur le dos. Elle reprit sa course avec difficulté. Ses pieds étaient engourdis par le froid. L’arrêt brutal lui avait coupé le souffle. Sa bouche grande ouverte était à la recherche d’air. Ses poumons sifflaient. Les flocons fouettaient son visage. Ses jambes devenaient désormais cotonneuses. CONTACT !!! Effroi sans nom. Une main gantée de cuir manquait de justesse de l’attraper par les cheveux. Elle zigzagua pour échapper à l’étreinte. Elle avait eu chaud, pour la seconde fois, et reprit le rythme de sa course, tant bien que mal. Elle se vit perdue. Des larmes baignèrent ses yeux. Mais, soudainement, apparut une lueur d’espoir dans l’adversité. Des phares. Une automobile. Des faisceaux lumineux miraculeux qui se tournaient maintenant vers Mélodie comme deux bras bienveillants. Éblouissement. Bruit d’un moteur diesel. Une grosse berline approchait lentement. Le conducteur roulait avec prudence. Les pneus patinaient dans la poudreuse. Mélodie se précipita vers le véhicule. Klaxon. Coup de frein brutal. Dérapage vers le trottoir sur lequel la voiture vint buter en hoquetant. Mélodie se jeta sur le capot fumant. Elle hurla à l’aide en tendant des mains désespérées vers les passagers. Derrière le balai des essuie-glaces qui repoussait une neige molle, un couple de sexagénaires en habits de soirée observait son visage défait d’un air ahuri. Pendant ce temps, la sombre silhouette de l’agresseur se fondait dans les ténèbres d’une ruelle. SAUVÉE !!!
Lecture gratuite pour les nouveaux utilisateurs
Scanner pour télécharger l’application
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Écrivain
  • chap_listCatalogue
  • likeAJOUTER