9 - EVANGELIUM

1975 Mots
9 EVANGELIUMUniversité de Paris-Sorbonne, amphithéâtre Richelieu. Pierre Demange était un habitué du travail solitaire. Il œuvrait le dos courbé et le nez collé dans des textes anciens, avec un crayon à la main pour souligner les passages qui attiraient son attention. Le jeune historien se sentait, en revanche, très mal à l’aise en public. Et en cet instant, c’était jour de stress intense pour lui. Il se trouvait, en effet, face à un large amphithéâtre, richement décoré de boiseries et tableaux. Et, surtout, plein à craquer. Demange était arrivé sur l’estrade avec une démarche peu assurée, en s’imaginant que tout le monde l’observait dans les moindres détails. Après avoir fébrilement étalé ses notes devant lui, il démarra son exposé sans prendre le temps de dire quelques mots de bienvenue à l’assemblée qui lui faisait face. Il parlait d’une voix peu tremblante, la tête baissée sur ses écrits en espérant que son calvaire se termine rapidement. Âgé d’une petite trentaine d’années, cheveux châtain et peau mate, Pierre Demange avait un physique plutôt agréable et des yeux brillants d’intelligence derrière des lunettes de grand myope. Son érudition et sa gentillesse lui conféraient un aspect séduisant pour la gent féminine. Sans compter un brin de maladresse qui le rendait éminemment attachant. Il avait revêtu, ce jour-là, un costume-cravate destiné à gommer son air d’éternel étudiant, mais peu habitué à en porter, il ne cessait de remuer sur son siège afin d’essayer de trouver une position plus confortable. Le stress le faisait transpirer abondamment et il ajustait fréquemment ses lunettes marron démodées qui glissaient inexorablement sur son nez. Pour achever de le mettre dans l’embarras, il y avait cette blonde en jupe courte qui était assise au premier rang. La jeune femme croisait et décroisait sans cesse ses longues jambes aux cuisses épaisses en l’observant avec un petit sourire en coin. Manquait plus que ça… Au bout d’une heure d’exposé, l’historien jeta un coup d’œil à sa montre et constata avec satisfaction qu’il entamait la dernière partie de sa conférence. – Ainsi se termine ma présentation concernant le procès de Jésus, dit-il. Vous avez pu voir par vous-mêmes que cela pose des questions sur le plan de la vraisemblance, notamment sur le fait de la présence d’un personnage aussi important que Pilate à un procès, que de la décision de crucifixion qui était destinée aux rébellions contre l’ordre romain. Cette mise à mort infamante n’est justifiée en rien, lorsque l’on examine les textes. Pour quelle raison Ponce Pilate, qui est connu dans l’histoire pour la violence avec laquelle il matait les révoltes, ferait-il preuve de mansuétude vis-à-vis de Jésus et laisserait le peuple décider de sa mort ? Pourquoi un juif comme Jésus n’a-t-il pas été jeté en prison pour trouble public ou provocation religieuse, voire même lapidé par ses congénères ? Il fit une brève pause pour observer les réactions de la salle et replongea presque aussitôt dans ses notes. – Une explication évidente figure dans le motif de la condamnation qui a été inscrit sur sa croix : Un court texte apparut sur l’écran de projection situé au-dessus de lui. INRI : IESUS NAZARENUS REX IUDAEORUM – Autrement dit : « Jésus de Nazareth, roi des Juifs ». Le motif est clair. La royauté d’Israël est incompatible avec le pouvoir de l’empereur. D’ailleurs, lorsque Pilate lui demande s’il est roi, Jésus répond : « Tu le dis ». Il ne nie absolument pas. Mais Jésus était-il un prétendant à la royauté ou aurait-il été débordé par ses partisans qui auraient vu en lui le roi des juifs et commis des troubles ? Peu importe. Dans les deux cas, l’atteinte à la domination romaine aurait été flagrante et aurait justifié une mise en croix effrayer une population qui aurait cherché à se libérer de l’envahisseur. Mais comment connaître la vérité historique, deux mille ans plus tard, alors que nous ne disposons que de récits religieux écrits par des croyants des dizaines d’années après qu’aient eu lieu les événements ? En l’absence de témoignages contemporains de l’époque de Jésus, nous ne saurons sans doute jamais et resterons donc contraints à émettre des hypothèses. Il s’efforça de regarder le haut des gradins pour éviter de tomber sur l’allumeuse du premier rang, et aborda le dernier sujet de sa conférence. – Pour finir cette présentation sur l’analyse critique des textes, nous allons étudier le phénomène de la résurrection. Voyons ce que donne une comparaison des évangiles canoniques sur ce sujet. J’ai classé les extraits, qui vont apparaître derrière mois, par ordre chronologique. Je vous rappelle que les évangiles n’ont pas été rédigés par les apôtres de Jésus. Ils résultent de traditions orales. Ainsi, l’évangile selon la tradition de Marc aurait été écrit au plus tôt vers 70, celui selon Luc une vingtaine d’années après. L’évangile selon Matthieu pourrait dater de la fin du premier siècle après J.-C. et, celui selon Jean, du début du deuxième siècle. Il cliqua sur la souris de son portable pour afficher ses slides sur l’écran. – Je vous laisse lire les extraits des quatre textes sur la projection derrière moi en vous conseillant de bien noter les personnes qui sont présentes au tombeau de Jésus… MARC Lorsque le sabbat fut passé, Marie la Magdaléenne, Marie, mère de Jacques, et Salomé achetèrent des aromates afin d’aller l’embaumer. LUC Mais le premier jour de la semaine, à l’aurore, elles [V. 24,9 : Marie la Magdaléenne, Jeanne, Marie mère de Jacques et les autres femmes qui étaient avec elles] allèrent au sépulcre, portant les aromates qu’elles avaient préparés. MATTHIEU Après le sabbat, à l’aube du premier jour de la semaine, Marie la Magdaléenne et l’autre Marie (Marie de Jacques) allèrent visiter le tombeau. JEAN Le premier jour de la semaine, Marie-Madeleine se rendit au sépulcre, de bonne heure, avant que le jour se lève, et elle aperçoit la pierre enlevée du sépulcre. – Tel que vous pouvez le voir derrière moi, le nombre de personnes se rendant au tombeau de Jésus est de deux dans l’évangile selon Matthieu, au moins cinq pour Luc, trois dans celle de Marc et une pour Jean. Il afficha un nouveau slide. – Étudions maintenant les circonstances de la découverte du tombeau vide. MARC Elles regardèrent et observèrent que la pierre avait été roulée de côté ; or elle était fort grande. Entrant dans le sépulcre, elles virent un jeune homme assis à droite, vêtu d’une robe blanche, et elles furent saisies de frayeur. LUC Or, elles trouvèrent la pierre roulée de devant le sépulcre, et, étant entrées, elles ne trouvèrent pas le corps du Seigneur Jésus. Tandis qu’elles étaient perplexes à ce sujet, voici que deux hommes, en vêtement éblouissant, se présentèrent à elles. MATTHIEU Et voilà qu’il se fit un grand tremblement de terre, car un ange du Seigneur, étant descendu du ciel, s’approcha, roula la pierre, et s’assit dessus. Dans l’effroi qu’ils en eurent, les gardes tremblèrent et devinrent comme morts. JEAN Marie se tenait à l’extérieur, près du tombeau, versant des larmes, et, en pleurant, elle se pencha à l’intérieur du tombeau et elle vit deux anges vêtus de blanc, assis à la place où avait reposé le corps de Jésus, l’un à la tête, l’autre aux pieds. – Les différences dans les circonstances de la découverte de l’absence du corps dans le tombeau sont notables. Vous noterez que chronologiquement le témoignage de la résurrection se renforce : un jeune homme (Marc), deux hommes (Luc), un ange (Matthieu) et enfin deux anges (Jean). Par ailleurs, Matthieu ajoute un tremblement de terre et c’est un ange qui roule la pierre tombale. L’évangile selon Matthieu présentait déjà une scène de décès de Jésus beaucoup plus impressionnante que dans les autres textes. Je cite : « Et voici, le voile du Temple se déchira en deux, depuis le haut jusqu’en bas, la terre trembla, les rochers se fendirent, les sépulcres s’ouvrirent, et plusieurs corps des saints qui étaient morts ressuscitèrent. Étant sortis des sépulcres, après la résurrection de Jésus, ils entrèrent dans la ville sainte, et apparurent à un grand nombre de personnes ». Comment croire qu’un événement aussi prodigieux, s’il avait eu lieu, n’ait pas laissé de place dans l’histoire ? questionna-t-il. Pourquoi les habitants de Jérusalem n’ont-ils pas alors reconnu Jésus comme leur messie devant de tels miracles ? La lecture de ce texte doit évidemment être effectuée sur le plan symbolique. Demange s’apprêtait à projeter le document suivant, devant un auditoire moyennement intéressé, lorsqu’il aperçut un jeune homme entrer dans l’amphithéâtre. Celui-ci se positionna dans le coin de la salle, derrière les derniers gradins et resta là, immobile, son blouson en cuir noir plié sur son bras droit. Cette présence intrigua un instant l’historien, mais il reprit son discours comme si de rien n’était. – Voyons, maintenant, comment apparaît Jésus ressuscité : MARC Ressuscité le matin, le premier jour, de la semaine, il apparut d’abord à Marie la Magdaléenne, de laquelle il avait chassé sept démons. LUC Réellement le Seigneur est ressuscité, et il est apparu à Simon. MATTHIEU Elles sortirent vite du sépulcre avec crainte et grande joie, et elles coururent porter la nouvelle à ses disciples. Et voilà que Jésus se présenta devant elles et leur dit : salut ! Elles s’approchèrent, saisirent ses pieds et se prosternèrent devant lui. JEAN Elle se retourna et vit Jésus et elle ne savait pas que c’était lui. Jésus lui dit : femme, pourquoi pleures-tu ? Qui cherches-tu ? Elle, pensant que c’était le jardinier, lui dit : Seigneur, si c’est vous qui l’avez emporté, dites-moi où vous l’avez mis, et j’irai le prendre. Jésus lui dit : Marie ! Elle se retourna et lui dit en hébreu : rabbouni ! C’est-à-dire maître ! – Les différences entre ces versions sont encore plus troublantes. Jésus est immédiatement reconnu, sauf chez Jean où il est confondu avec le jardinier. S’agit-il d’erreurs de témoignages, de fautes de retranscriptions de scribes ou les évangélistes veulent-ils faire passer un message adapté à leur public ? Dans le texte le plus ancien, la résurrection est effectuée sous forme d’apparitions ou de manifestations. Dans le plus récent, Thomas met son doigt dans la plaie de Jésus, qui est désormais physiquement ressuscité. Je vous laisse juge des appréciations sur la réalité de la résurrection. S’agit-il d’une sorte d’apparition fantomatique ou d’une réelle réincarnation ? Par ailleurs, vous noterez que le miracle de la résurrection n’a lieu qu’en présence de disciples de Jésus. Même lors de l’épisode de Thomas qui ne croit que ce qu’il voit et touche, il est indiqué chez Jean que : « les portes étaient closes ». Aucun témoin non-croyant ou neutre n’est là pour justifier de cette résurrection. Pourquoi Jésus ressuscité ne se montre-t-il pas à Pilate, à ceux qui l’ont arrêté ou, mieux encore, en plein Jérusalem ? Pierre Demange consulta discrètement sa montre. Il se devait de terminer sa conférence afin de pouvoir laisser place aux éventuelles questions. Il abrégea la fin de son exposé. – Quelle est la bonne version des évangiles ? Pourquoi les réapparitions de Jésus sont-elles si différentes ? Ont-elles eu lieu en Galilée ou à Jérusalem ? Jésus est-il apparu à une personne, seulement quelques-unes ou à un groupe important ? Auquel des quatre évangiles canoniques apporter le plus de crédit, dans la mesure où ils se contredisent ? Soulagé d’avoir terminé son exposé, il leva les yeux vers son auditoire afin de répondre à d’éventuelles interrogations. – Voilà, j’en ai terminé. Avez-vous des questions ? Je suis à votre disposition à y répondre ? Il balaya l’assemblée du regard. La jeune fille à la courte robe continuait manifestement à s’amuser à le taquiner en faisant désormais semblant de réajuster son soutien-gorge. Un étudiant leva la main pour s’exprimer. – J’ai lu quelque part que la fin de l’évangile de Marc aurait été modifiée. Demange apprécia la justesse de la remarque. – En effet, à l’origine, le texte se terminait sur la découverte du tombeau vide et des femmes qui s’enfuyaient effrayée par cette découverte. Le récit des apparitions de Jésus a effectivement été ajouté par la suite. Il n’y a d’ailleurs pas d’allusion dans les plus anciens écrits du Saint Paul des chrétiens à des apparitions lors de la visite du sépulcre. Le jeune homme, satisfait par la réponse, se rassit sur son siège. Personne d’autre ne levait la main. – D’autres questions ? demanda l’historien pour solliciter des interventions. Il détourna son regard vers le haut des gradins et aperçut l’individu qui était entré tardivement dans l’amphithéâtre. Celui-ci le dévisageait fixement et ne paraissait pas spécialement intéressé par le sujet de l’exposé. Son visage effilé, des yeux perçants et une tignasse rousse mal coupée lui donnaient un air inquiétant. Pas vraiment une tête de gentil garçon… – D’autres questions ? répéta Pierre Demange. Un étudiant leva la main et chercha à faire le malin devant ses camarades. – Finalement, vous posez beaucoup de questions, mais personnellement vous ne semblez sûr de rien. – Oh, vous savez, répondit Demange avec une pointe d’ironie, quand on est historien, la seule chose dont on est sûr, c’est de ne pas faire fortune avec son métier.
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