14 - INRI

1623 Mots
14 INRI– Avez-vous des questions sur ce que je vous ai présenté ? Demange était navré de voir que sa conférence ne soulevait pas un grand enthousiasme, mais il se dit que c’était peut-être parce qu’il avait fait une présentation un peu trop ennuyeuse. Heureusement pour lui, un étudiant leva la main et brisa un silence qui devenait pesant. – Pourriez-vous nous parler de ces manuscrits anciens que vous avez trouvés dans une cache, à Bougival, dans les Yvelines ? L’historien soupira. S’il avait fait salle comble, c’était sans doute en raison de la publicité faite par les médias sur la découverte de ces documents. On avait raconté tout et n’importe quoi sur le sujet. N’importe quoi, et surtout n’importe comment, pour vendre de l’actualité. Il décida toutefois de jouer le jeu. Le retentissement de sa découverte lui avait rapporté un peu d’argent, ce qui ne lui avait pas fait de mal, compte tenu de ses maigres revenus d’écrivain. Il fuit à nouveau du regard l’allumeuse du premier rang, qui s’humectait désormais les lèvres avec la pointe de la langue, et se concentra sur ses souvenirs de l’événement. – Oui, j’ai trouvé les manuscrits dans une grotte dans un lieu-dit dénommé : « La croix rouge », qui est une déformation du mot carroge en ancien français. Les parois de la crypte aménagée dans cette grotte étaient recouvertes de représentations picturales d’Évangiles et d’Apocalypses, ignorées jusqu’à ce jour. Certains de ces témoignages religieux correspondraient, à quelques variantes près sans doute, aux évangiles apocryphes actuellement connus. Je rappelle, sur ce sujet, que le mot grec « apókryphos » signifie « caché ». Il s’agit, dans les faits, de textes non canoniques, c’est-à-dire non reconnus officiellement par l’Église. Une jeune femme rousse aux pétillants yeux couleur vert émeraude osa une seconde question. – Pourquoi a-t-on raconté qu’ils étaient si importants ? – Eh bien, tout simplement parce qu’ils pourraient remettre en cause le Nouveau Testament. Elle insista. – Certes, mais comment peut-on savoir que ces manuscrits sont si précieux puisqu’ils vous ont été volés à peine trouvés ? Demange se remémora ce pénible moment où sa trouvaille avait été dérobée par de vulgaires malfrats. Il avait fait la plus importante découverte archéologique depuis celle des manuscrits de la Mer Morte en 1947, et n’avait pu consulter les documents que quelques instants avant de se les faire subtiliser. – Ils sont essentiels parce qu’ils étaient accompagnés de tablettes couvertes d’écriture en langue araméenne. On sait qu’avant de rédiger sur des papyrus ou des parchemins coûteux, des notes étaient prises sur ce type de tablettes, puis confiées à des copistes. Il y a donc de fortes chances que celles-ci aient contenu les paroles originales des Évangiles, dont on sait que les versions actuelles ont été établies en grec et non en araméen, langue sans aucun doute parlée par Jésus, ce qui a pu en déformer le sens. Sans parler des nombreux ajouts et réécritures qui ont été effectués pendant des dizaines d’années suivant la mort du Christ. – Mais comment peut-on savoir quelle langue parlait Jésus et c’est quoi exactement l’araméen ? demanda un jeune homme à côté d’elle. – L’araméen était la langue sémitique officielle de l’empire perse et parlé, notamment, en Palestine. Dans l’évangile selon Marc, Jésus crucifié dit : Eloi, lema sabachthani ? Autrement dit « Mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » en araméen. Un grand maigre à la peau pâle aux joues rouges s’exprima avec difficulté. – On a pu voir… à la télévision et sur Internet… quelques vidéos et photos de fresques… à l’endroit où ont été trouvés ces manuscrits. Que nous enseignent précisément ces dessins ? – Vous avez raison. Si les textes ont été volés, il nous reste les peintures de la crypte pour nous faire une idée de ce que contenaient les écrits. Elles nous font, en particulier, découvrir différentes variantes de la vie de Jésus et surtout de sa personnalité. – C’est-à-dire ? – On y voit un Jésus plus combatif, un véritable rebelle à l’occupation romaine. Comme je vous l’ai expliqué, la mention « Roi des juifs » sur sa croix pourrait concerner un acte inacceptable pour les Romains. N’oublions pas également qu’un des apôtres est surnommé Simon « Le zélote ». Les zélotes étaient des groupes qui luttaient contre les Romains les armes à la main. De plus, Judas avait le surnom d’« Iscariote », et l’on sait que les sicaires étaient des opposants armés à l’occupation. Enfin, le cas de Pierre qui dégaine son épée pour défendre Jésus lors de son arrestation et qui laisse penser que les apôtres étaient armés. Tout cela est certes fort éloigné de l’image traditionnelle d’apôtres pacifiques. Mais, je vous rassure, ce ne sont que des hypothèses qui demandent à être vérifiées. Sans les tablettes et un examen attentif des manuscrits, nous ne pouvons pas savoir si ces écrits sont authentiques et contemporains de Jésus ou rédigés a posteriori pour des raisons politiques. Une femme brune portant des lunettes rondes intervint. – Mais qui et pourquoi a-t-on caché ces documents ? – Le « qui » ne fait aucun doute. Ce sont des moines de Saint Germain-en-Laye qui les ont dissimulés au XIIIe siècle. Il s’agit probablement de textes ramenés des croisades… Demange s’aperçut que, depuis que les interrogations concernaient les manuscrits de la crypte, le jeune homme aux cheveux roux et à la mine patibulaire qu’il avait déjà remarqué dans la salle semblait désormais boire ses paroles. – … quant à la raison pour laquelle ils ont été cachés, nous n’en savons rien, mais nous pouvons émettre une hypothèse. L’inconnu eut un regard perçant en sa direction. – Ces manuscrits contrediraient en partie la version officielle de l’Église. Ils pourraient apporter une vision nouvelle de l’histoire du Christ et remettre en question certains rites du catholicisme. Par d’autres aspects, en revanche, ils seraient conformes à la tradition chrétienne. Craignant alors de détruire des écrits authentiques issus de la parole divine, en même temps que des documents hérétiques, ces moines ont peut-être jugé plus sage de les cacher en attendant de se faire une opinion. N’oublions pas que l’Inquisition ne plaisantait pas à l’époque sur les divergences religieuses… Une étudiante au visage sévère lui posa une question plus personnelle. – Il a été raconté dans les médias que votre femme a été agressée, à cause de ces manuscrits, par un extrémiste religieux qui ne supportait pas que ces documents puissent être dévoilés. – C’est exact, confirma Pierre avec un pincement au cœur en pensant à ce que son épouse avait enduré. – N’avez-vous pas peur que cela recommence ? – Écoutez, un mari ne peut être qu’inquiet pour sa femme lorsqu’elle a été confrontée à une telle situation, mais le pire psychopathe qu’ait connu la France dans son histoire est désormais hors d’état de nuire. Ceci étant, c’est un aspect personnel et nous nous éloignons du sujet et je souhaiterais que l’on se recentre sur le thème de cette conférence. Avez-vous d’autres interrogations sur l’analyse critique des évangiles ? Les questions se tarirent rapidement. Pierre Demange remercia son auditoire et s’éclipsa. Il remarqua que le rouquin, qui ne l’avait pas lâché des yeux, en faisait de même en sortant précipitamment par le haut de l’amphithéâtre. Pour éviter de le croiser avant la sortie, Demange se mit à courir dans les couloirs sous les yeux étonnés, voire goguenards d’étudiants. Elle est où cette damnée sortie ?… Arrivé à une intersection, il prit un virage serré sur la droite, manqua de glisser sur le carrelage et se rattrapa de justesse à une femme qui cria d’abord de surprise, puis qui haussa ensuite les épaules en le regardant poursuivre sa course chancelante. Il haletait comme un vieillard. Bon sang, je n’ai plus de souffle !… À vrai dire, il n’en avait jamais eu. L’historien avait passé sa jeunesse à lire des livres au désespoir de ses parents qui craignaient que son manque d’activité ne devienne néfaste à sa santé. Parvenu à l’âge adulte, il ne pratiquait que des travaux intellectuels et avait le plus grand mépris pour les sportifs. Et, pour lui, même marcher était un sport… Le cœur battant violemment dans sa poitrine, il s’arrêta quelques minutes pour calmer sa respiration. Il avait parcouru plusieurs couloirs et dévalé deux escaliers et ne savait désormais plus où il se trouvait. Le souffle court, il s’approcha d’une haute fenêtre et jeta un bref coup d’œil dans la rue. Les participants à sa conférence s’étaient déjà presque tous dispersés. La voie était libre. Avant de franchir le seuil de la sortie, il vérifia que le jeune homme au physique inquiétant n’était pas présent sur le trottoir. Tout va bien… Rassuré, il s’engagea dans le boulevard Saint-Michel en direction de la station du RER. Il n’avait pas fait cinquante mètres, lorsqu’une voix rauque retentit juste derrière son dos. – Monsieur Demange ? L’historien se retourna avec appréhension et se retrouva face à au jeune individu au blouson noir qui l’avait dévisagé pendant toute son intervention. – Vous cherchez à m’éviter ? lança-t-il avec un sourire en coin qui n’égaya pas beaucoup son visage balafré de mauvais garçon coiffé par un bonnet en laine. Pierre Demange essaya de se montrer serein, mais sa voix traduisait de l’inquiétude. – Qui êtes-vous ? Que me voulez-vous ? L’inconnu le rassura. – Du calme, mon pote ! J’veux juste une dédicace, c’est tout ! – Un autographe ? Mais je ne suis pas une vedette ! Le jeune homme sourit et découvrit une rangée de dents mal agencées. – Ne soyez pas modeste, je vous ai vu à la télé. – Mais cela ne fait pas de moi quelqu’un de célèbre… et je n’ai participé qu’à une seule retransmission télévisée ! Son interlocuteur ignora sa remarque et lui tendit le dernier ouvrage de l’historien paru en librairie, ainsi qu’un stylo à bille. – S’il vous plaît… Demange se laissa attendrir. – Bon d’accord… L’admirateur lui offrit son dos. – Appuyez-vous sur moi, ça sera plus facile. Est-ce que vous pourriez marquer : « J’ai beaucoup aimé te revoir, l’ami. Au plaisir de te rencontrer à nouveau » et signer en mettant votre prénom ? C’est mieux de me tutoyer. Ça fait un peu comme si vous me connaissiez et c’est plus frime lorsque je le montrerai à mes potes. Je raconterai que c’est mon ancien prof d’école qui a écrit un bouquin. L’historien trouva la proposition de texte fort maladroite. – Vous êtes sûr que vous ne voulez pas autre chose comme dédicace ? – Non, ça m’ira très bien comme ça. C’est ce qui me ferait plaisir. – Dans ce cas… Demange s’exécuta finalement, amusé par cette gaminerie dont il n’avait pas l’habitude. – Voilà, c’est fait… – Merci beaucoup, m’sieur, fit le jeune homme avec un air ravi. Il disparut rapidement en emportant son trophée sous le bras. Pierre sourit en repensant à la peur qu’il avait éprouvée face au visage de voyou de son interlocuteur. Il ne faut pas se fier aux apparences… Pourtant, quelque chose le gênait dans cette anecdote. Mais il n’arrivait pas à deviner quoi…
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