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TEMPTATIOParalysée par la peur, Claire s’était figée dans le couloir de sa maison. La brusque sonnerie l’avait terrorisée et elle avait toujours, face à elle, cette inquiétante silhouette sombre qui se détachait sur le verre cathédral de sa porte d’entrée. L’individu faisait une tête de plus qu’elle, bien qu’elle dépassât elle-même le mètre soixante-quinze.
Elle avait décidé de rester totalement immobile en espérant que l’homme s’en aille.
L’ombre s’exprima.
– Claire, ça va ? Je t’ai entendu crier…
Elle se détendit en percevant la voix familière de l’ami de collège de son mari.
– C’est toi Mathieu ?
– Non, c’est le Pape… Tu m’ouvres pas ? Tu fais ta bêcheuse ?
Elle actionna les verrous d’une main nerveuse, juste après s’être sommairement recoiffée avec les doigts.
Je dois être affreuse…
– Si, si, bien sûr, je t’ouvre… répondit-elle en cherchant à retrouver son calme pour faire bonne figure.
Le battant de la porte s’effaça, découvrant ainsi la haute stature de Mathieu Carrel qui étendit les bras, tout en arborant un large sourire commercial sur son visage de dragueur latino.
– J’ai pas le droit à un petit bisou aujourd’hui ? Tu me fais la gueule ?
Claire rougit, un peu honteuse de s’être abandonnée à une peur irrationnelle.
– Évidemment que si…
Il lui claqua deux gros baisers bien appuyés sur les joues. Bien qu’il ait un physique d’athlète bien viril, il avait l’habitude d’embrasser les femmes comme le ferait un enfant.
– Comment tu vas, ma belle ?
Claire fit la moue.
– Bof… Pas terrible, à vrai dire…
Il dévisagea ses yeux rougis de fatigue, son teint encore plus pâle que de coutume et fronça les sourcils d’un air soucieux.
– Qu’est-ce qui t’est arrivé ? Et d’abord, pourquoi ce cri ?
Elle referma la porte derrière lui et l’invita à entrer dans le salon.
– Oh, rien… Ce sont toujours ces maudits cauchemars que je fais, répondit-elle avec une expression emplie de lassitude. J’ai l’impression que cela empire…
Comme un ado mal élevé, Mathieu se jeta dans un fauteuil sans attendre que la maîtresse de maison lui propose.
– Tiens, fais-moi péter un whisky. J’ai une soif d’enfer et tu ferais bien de t’en servir également une bonne rasade, ça te détendra…
Claire s’éclipsa et revint avec deux verres dans lesquels elle n’avait même pas pris la peine de mettre des glaçons. Carrel tordit le nez, mais n’osa pas réclamer en constatant l’extrême fatigue dans laquelle la femme de son ami se trouvait.
– Il n’est pas là ton coquinou de mari ? questionna-t-il l’air étonné.
Elle secoua négativement la tête et mâcha la moitié de ses mots.
– … parti faire une conférence à Paris… sais pas à qu’elle heure il reviendra…
Voyant son attitude abattue, il tenta de la dérider.
– De toute manière, ne sois pas inquiète. Il n’est pas allé courir la gueuse. T’as épousé un mec sérieux. Pas comme moi… Au fait, j’ai encore une nouvelle copine. Elle est superbe celle-là !…
Claire esquissa un vague sourire.
– Tu avais déjà dit ça de la précédente…
Il ouvrit des yeux étonnés.
– Ah, bon ? Oui, peut-être… Mais bon, la fois d’avant, elle était chiante… Fallait toujours lui dire des mots d’amour… Pas que ça à foutre…
Claire leva les yeux au ciel. Mathieu ne changerait jamais. Elle se dit qu’il resterait sans doute immature toute sa vie.
Immature, oui, mais plutôt beau mec…
Elle ne lui trouvait pas vraiment de charme, mais il avait le physique de ces mannequins qui figurent sur les photos en noir et blanc de publicités de slips pour homme. Pectoraux puissants, cheveux mi – longs châtains peignés en arrière et une mâchoire carrée recouverte d’une barbe de trois jours qui renforçait encore l’impression de chaude virilité qui se dégageait naturellement de lui (le genre de barbe de baroudeur qu’affectionnait particulièrement Claire, mais qu’elle ne supportait pas chez son mari).
Elle se sentit rassurée en sa présence et finit par se confier.
– J’ai rêvé… qu’il n’était pas mort…
– Qui ça ?
Elle eut du mal à, prononcer son nom.
– Michel… Valade…
Il en fut estomaqué.
– Le tueur en série ?
– Oui… gémit-elle.
– Ce psychopathe qui t’a enlevé et que la presse avait surnommé « 666 » ?
– Oui…
– Mais, ma belle, il est décédé et enterré depuis plusieurs mois ! Il s’est pris plusieurs balles dans le coffre par la police !
La jeune femme baissa la tête, comme une petite fille honteuse.
– Je sais… reconnut-elle avec un air contrit, mais je n’arrête pas d’y penser…
Des larmes glissèrent brusquement sur ses joues. Mathieu reposa son verre sur la table basse du salon et l’attrapa par l’épaule pour l’attirer vers lui.
– Viens par ici, ma jolie. J’aime pas te voir pleurer.
Elle ne se fit pas prier et se pelotonna contre son torse. Il lui passa le plat des mains dans le dos pour la frictionner lentement. Cela lui fit du bien et elle ferma les yeux pour profiter du contact rassurant d’un homme. Un grand mec musclé et sûr de lui, c’était ce dont elle avait le plus envie en ce moment.
Toute femme a un besoin fondamental de se savoir protégée…
Claire sentit un désir charnel surgir en elle et en eut peur. Il fallait pourtant éviter de se laisser aller.
Le parfum de son eau de toilette est très agréable, en plus…
Elle se recula pour se libérer de l’étreinte amicale et s’assit sur le canapé.
Amicale ?…
Mathieu la regarda d’un air attendri.
– Détective privé, c’est mon métier, tu sais. Si vous avez besoin de vous protéger ou s’il faut retrouver quelqu’un qui vous embête… Je vais chercher mon flingue et je m’en occupe.
Comme elle observait le sol avec tristesse, il s’accroupit devant elle et posa une main affectueuse sur sa cuisse.
– Je serai toujours là, tu sais ? Tu n’as pas à t’inquiéter.
Claire, la gorge nouée, hocha la tête pour marquer son accord et le dévisagea avec un visage éreinté par le manque de sommeil. Elle sentit la chaleur bienveillante de ses doigts au travers de son pantalon en coton.
– Je sais. Oui, bien sûr… C’est idiot… Ce type est mort…
Elle le regarda de ses beaux yeux verts et lui demanda alors, comme dans une supplique :
– Tu veux bien attendre le retour de Pierre ? Je serai plus rassurée avec toi…