Deux jours devaient me suffire pour effectuer cette randonnée, si tout se passait bien, ce qui ne fut pas précisément le cas.
Tout avait bien commencé pourtant : la visite de Grenade et de ses environs m’avait enchanté, de même que la promenade jusqu’à la Sierra de la Macarena, près de 400 kilomètres sur des routes souvent défoncées, mais à travers une nature sauvage et d’une grande beauté.
Comme la nuit tombait, je décidai de m’arrêter dans le village de Tulpico, où je dus me contenter de dormir chez l’habitant. Le confort de la chambre était absent, mais par contre, mes hôtes étaient particulièrement chaleureux et leur cuisine excellente.
Durant le repas, nous parlâmes longuement du lac de Guatavita et du pouvoir envoûtant qu’il exerçait toujours sur les habitants des deux ou trois localités situées à proximité.
Le lendemain, je fus debout de bonne heure, car la journée risquait d’être longue, si je voulais être rentré le jour même à Bogota.
La route jusqu’au lac – une route de côte abrupte – ne représentait qu’une dizaine de kilomètres, mais des orages violents récents l’avaient rendue en très mauvais état et particulièrement dangereuse.
Je mis plus d’une heure pour parcourir ces quelques kilomètres, et je me félicitai d’avoir fait le choix d’un 4x4, ce qui me fut d’un grand secours pour franchir deux ou trois passages où le bitume arraché par la violence du torrent avait fait place à de profondes ornières.
Quand je débouchai enfin sur le lac, je poussai un ouf de soulagement d’être arrivé sans dommage à bon port. Heureusement pour moi et surtout pour mon véhicule, qui avait été mis à rude épreuve, la route qui ceinturait le lac n’avait aucunement souffert de l’orage.
Autre chance pour moi : un beau soleil inondait le paysage et, spectacle unique au creux de ces montagnes sauvages, les eaux du lac scintillaient de mille feux.
Dès que je trouvai un endroit un peu dégagé, je garai ma voiture et poursuivis à pied l’examen des lieux. Du regard, je fis le tour du lac, mais ne vis personne. L’endroit semblait totalement désert, ce qui ne me dérangeait nullement, car pour visiter ce site exceptionnel, je préférais être seul.
J’étais heureusement en dehors de la période touristique, car, m’avait-on dit, durant les mois d’été, le lac recevait de nombreux visiteurs.
Armé de mon sac à dos, dans lequel j’avais glissé quelques provisions de bouche, je me mis en route.
Je n’avais pas fait cent mètres que je vis arriver vers moi, sortant d’un petit bosquet, deux hommes vêtus d’un poncho et du chapeau traditionnel des paysans d’Amérique latine. Ils marchaient d’un pas nonchalant et, arrivés à ma hauteur, me saluèrent de la main avec un grand sourire, puis, sans avoir ouvert la bouche, poursuivirent leur route vers l’extrémité du lac, lac d’une largeur de 600 mètres et dont le pourtour ne devait pas dépasser trois kilomètres.
J’en aurais fait le tour en moins d’une heure, même avec quelques arrêts pour photographier l’un ou l’autre coin.
Le cœur léger, je poursuivis ma marche tout en essayant d’imaginer ce qu’avait pu être autrefois la fête de l’El Dorado. En ces lieux chargés de mystère, je me représentais la foule massée sur les berges, ces berges que j’étais en train de fouler, et au centre du lac, le radeau du cacique déversant ses offrandes au dieu Soleil.
Cet endroit, aujourd’hui si calme, devait sans doute résonner des chants et des clameurs du peuple rassemblé sur les rives. Mon Dieu, comme j’aurais aimé assister à ce spectacle !
J’étais sur le point d’achever ma promenade, durant laquelle j’avais fait nombre de photos, lorsque je vis venir vers moi les deux hommes qui m’avaient croisé une heure plus tôt. Ils avançaient du même pas lent et semblaient peu pressés.
Des promeneurs comme moi, pensai-je, mais arrivés à ma hauteur, ils s’arrêtèrent et me tendirent la main, comme si nous étions déjà de vieux amis. Leur bonne mine et leurs sourires engageants firent que j’acceptai leur main tendue en lançant un « Qué tal, amigos », qui, avec l’écho répercuté par les collines environnantes, dut s’entendre sur tout le pourtour du lac.
L’un d’eux posa à côté de lui un sac qu’il portait en bandoulière, tandis que l’autre allumait un cigarillo dont l’odeur me fit penser qu’il avait été sérieusement assaisonné au haschich.
D’emblée, ils me demandèrent d’où je venais et ce qui m’avait amené jusqu’ici. Je leur répondis que j’avais visité le Musée de l’or à Bogota et que le conservateur m’avait longuement parlé de ce lac sacré et des cérémonies qui s’y étaient déroulées autrefois. Je venais donc par pure curiosité et n’avais d’autre but que de visiter les lieux.
— Qu’avez-vous pensé du musée ? fit le plus jeune des deux. Une merveille, n’est-ce pas ?
— Et comment ! répondis-je. Je n’avais jamais vu un tel amoncellement d’or. Et puis, tous les objets qui sont exposés sont plus beaux les uns que les autres. Vraiment, il m’aurait été bien difficile de faire un choix.
— Cela va peut-être vous surprendre, fit l’homme au cigarillo, mais de tels objets sont encore trouvables aujourd’hui. Pour notre part, nous continuons à fouiller discrètement les environs du lac, et la semaine dernière, la chance a bien voulu nous sourire. Nous avons découvert dans la tombe de ce que nous croyions être un shaman, quelques beaux objets en or qui occuperaient une place d’honneur dans le musée que vous venez de visiter. Mais voyez plutôt.
Son compagnon, qui n’avait pas encore ouvert la bouche, ramassa le sac posé à ses pieds et en sortit trois petits paquets qu’il déposa sur un tronc d’arbre abattu par la foudre et qui se trouvait à quelques pas de nous.
Avec d’infinies précautions, il déballa le premier d’entre eux, et je découvris, émerveillé, un masque en or de toute beauté. Certes, le masque ne devait guère peser plus de 200 grammes, car il n’était constitué que d’une feuille d’or, mais une feuille d’or assez épaisse pour qu’un orfèvre ait pu y faire montre de tout son talent. J’avais beau me dire que pour les précolombiens l’or était un métal commun et qu’ils ne le récoltaient que pour son aspect séduisant, son caractère inaltérable et sa grande facilité à le travailler, j’avais du mal à croire que chez eux l’or n’avait aucune réelle valeur.
Jamais, d’ailleurs, ils n’associèrent leurs objets en or à la notion de trésor, car ce précieux métal était utilisé à des fins extrêmement variées comme des clous, des hameçons, des grelots, des plats, des cuillères et j’en passe.
Le mot « trésor » ne fut utilisé que par les conquistadors, car eux connaissaient la véritable valeur de l’or.
Lorsque j’eus terminé l’examen de cette admirable pièce, on m’ouvrit le deuxième paquet, qui contenait, lui, un superbe collier pectoral que le shaman devait sans doute porter lors d’importantes cérémonies. Du moins, je le supposais, car rien ne prouvait non plus qu’il eût appartenu à un shaman.
Le troisième paquet contenait, plus modestement, une paire de boucles d’oreille, mais également de très belle facture.
— Eh bien, fis-je après avoir terminé l’examen des différentes pièces, on peut dire que vous avez eu la main heureuse ! J’aurais payé cher pour être à votre place. Ce n’est pas tous les jours qu’on fait pareille découverte.
— Vous pouvez le dire, fit l’homme au cigarillo, mais cela faisait des semaines qu’on cherchait pour rien. La chance a bien voulu nous sourire enfin, et il était temps, car ces objets représentent notre unique gagne-pain.
— Ces objets sont donc à vendre ? avançai-je prudemment.
— Bien sûr, nous n’avons que cela pour faire vivre notre famille, et vous tombez bien, car depuis dix jours, nous n’avons pas vu un seul touriste.
— Oh doucement, répondis-je, qui vous dit que ces objets m’intéressent ? Et de toute façon, je vous rassure, je n’ai certainement pas assez d’argent sur moi pour vous les payer.
— Qu’appelez-vous pas assez d’argent ? fit l’un deux. Croyez-nous, nous sommes prêts à faire de gros sacrifices. Ces objets, aussi beaux soient-ils, ne vont pas nous faire manger, à moins, bien sûr, que quelqu’un nous les rachète et ce quelqu’un ne peut être que vous.
— Soit, répondis-je, mais quel est ce prix exceptionnel dont vous me parlez ?
— Cinquante mille pesos ! lâcha l’homme au cigarillo. Et encore, nous sommes idiots de vendre de tels objets à des prix aussi bas. Ils valent réellement beaucoup plus.
— Je n’en doute pas, répondis-je, mais nous n’irons pas plus loin dans cette conversation, car je ne dispose en tout et pour tout que de 30 000 pesos. Désolé pour vous, mais vous allez devoir attendre un autre touriste plus fortuné que moi.
Je m’apprêtais à repartir, lorsque l’homme qui venait de remettre les objets dans son sac me barra la route et me lança dépité :
— Vous avez gagné. Nous avons trop besoin de cet argent pour refuser votre offre, aussi médiocre soit-elle. Mais dites-vous bien que vous avez fait une superbe affaire. Ces objets aujourd’hui valent dix fois plus.
Ainsi, sans l’avoir réellement voulu, je me retrouvais propriétaire de quelques bijoux précolombiens que je n’aurais, si je le voulais, aucun mal à revendre avec un beau bénéfice.
Seul problème, j’étais maintenant sans le sou et je devais espérer rejoindre Neiva sans connaître de pépin. Sur place, avec ma carte Visa, je serais sauvé, mais arriverais-je jusque-là ?
Après avoir payé mes vendeurs, visiblement heureux d’avoir trouvé un acheteur, je rejoignis ma voiture et mis le cap sur Neiva. Trois cents kilomètres de route approximativement, où l’asphalte faisait souvent défaut. Mais mon 4x4 semblait encore assez robuste pour affronter ces quelques difficultés.
Je roulais depuis une bonne heure, lorsque j’aperçus au loin un barrage routier. Je ne craignais rien, mes papiers ainsi que ceux de la voiture étant en ordre. Seule précaution, j’attrapai le sac dans lequel j’avais fourré les objets achetés au bord du lac et le glissai en dessous de mon siège.
La mine patibulaire des deux policiers qui m’intimèrent l’ordre de ranger ma voiture sur le côté n’avait rien de rassurant. Mais qu’avais-je à craindre ? Je n’étais après tout qu’un touriste en promenade, et mes papiers étaient en règle.
Je descendis moi-même de la voiture et, avant qu’ils me le demandent, je remis mon passeport aux deux policiers. Bizarrement, ces derniers n’accordèrent que peu d’attention au carnet que je leur présentais spontanément, et plus étrange encore, ils ne demandèrent même pas les papiers du véhicule. Ils se mirent par contre à me fouiller, comme s’ils cherchaient une arme.
Me prenaient-ils pour un bandit ? N’ayant rien trouvé sur moi, ils me laissèrent sur place et se dirigèrent vers la voiture. Mais ce ne fut qu’au moment où je me rendis compte qu’ils entamaient une fouille en règle du 4x4 que je me rappelai du sac que j’avais glissé sous mon siège. D’un seul coup, je réalisai que s’ils le trouvaient, cela pourrait très mal se terminer pour moi. Pour un étranger, la détention de tout objet de valeur appartenant au patrimoine archéologique du pays était passible, après confiscation, de lourdes amendes et même, dans certains cas, de peines de prison.
Restait à prier le ciel que la fouille ne soit que superficielle, et qu’ils n’aillent pas jusqu’à examiner le dessous des sièges.
Hélas pour moi, il ne fallut que quelques minutes aux deux policiers qui poursuivaient leurs recherches pour découvrir le sac et les objets qui s’y trouvaient.
— C’est quoi ça ? vociféra un des pandores qui m’avait rejoint avec les objets dans ses mains.
— Des souvenirs qu’on m’a proposés au lac de Guatavita, répondis-je. Ceux qui me les ont vendus m’ont certifié qu’il s’agissait de copies, et comme je n’y connais rien, je les ai achetés de bonne foi.
— C’est ce que vous prétendez ! lança le policier, le visage toujours aussi renfrogné. Mais alors, expliquez-moi ce que font dans votre coffre deux pelles et une pioche !
— Deux pelles et une pioche, m’exclamai-je, mais j’ignorais totalement leur existence ! J’utilise une voiture de location et depuis mon départ, je n’ai jamais ouvert le coffre.
— C’est ce que vous dites, mais rien ne nous oblige à vous croire. Vous allez nous accompagner jusqu’au commissariat où vous allez être interrogé par notre chef. Lui saura bien vous faire parler.
La mort dans l’âme, je dus donc suivre la voiture des deux policiers, mais l’un d’entre eux avait pris place à mes côtés et me surveillait du coin de l’œil.
Nous roulâmes durant deux heures et arrivâmes à Neiva en fin d’après-midi.
Tout au long du trajet, j’avais eu l’occasion de me remémorer ce qui s’était passé au cours de cette journée et d’analyser en détail les événements que je venais de vivre tant au bord du lac que sur la route qui me conduisait à Neiva.
Très vite me vint la conviction que j’avais été victime d’un complot. Tant l’attitude des vendeurs, qui me laissaient des objets de grande valeur au dixième du prix, que celle des policiers, qui ne s’intéressaient pas à mes papiers, mais uniquement au contenu de ma voiture, me parurent hautement suspectes.
Dans ce pays gangrené par la corruption, je savais que tous les coups étaient permis et je n’aurais pas été autrement surpris d’apprendre que nombre de touristes avaient, comme moi, été victimes du même coup monté.
En attendant, j’étais dans de beaux draps et ne voyais pas comment j’allais pouvoir sortir de ce pétrin.
Une fois garé dans la cour du commissariat, je dus suivre les policiers qui me conduisirent dans un petit bureau où on me fit asseoir sur une chaise en attendant d’être interrogé par le commissaire principal de la ville.
Après une demi-heure d’attente, où je commençais très sérieusement à m’impatienter, celui-ci arriva enfin. Il m’avait l’air de très mauvaise humeur, ce qui n’augurait rien de bon pour les heures qui allaient suivre, surtout si ce que je pensais pour la suite allait se réaliser.
J’allais sans doute être emprisonné quelques jours, puis libéré après avoir payé une lourde amende. Plus que probablement, les deux gredins qui m’avaient vendu les pièces allaient les récupérer non sans avoir touché au passage une belle commission.
Dans quelques jours, ils pourraient recommencer leur petit manège et appâter un autre gogo comme moi. Je m’attendais donc à une mascarade d’interrogatoire, et ce fut bien le cas.
La pièce était jouée d’avance et je savais dès le début comment tout cela se terminerait. J’aurais perdu du temps et de l’argent, me disais-je, mais avec un peu de chance, je sortirais vivant de l’aventure, et finalement, c’était l’essentiel.
À peu de chose près, tout se passa comme je l’avais prévu, hormis un événement qui ne figurait pas dans mon programme.