Chapitre II

1033 Mots
II La matinée du mardi est d’un ennui tel que je me demande ce que je suis venu faire dans cette galère. Leur présence n’étant pas nécessaire sur le site tant que le festival n’a pas commencé, le commandant Jules Pernault et le capitaine Éric Balandier occupent leurs bureaux respectifs. De leur côté, le lieutenant Gwenaëlle Sidoine, le brigadier Laurent Houssay et le brigadier-chef Bertrand Piron planchent sur les affaires dont ils sont chargés. Il s’agit de menus larcins déjà élucidés dont il faut maintenant clore les dossiers en y joignant les procès-verbaux avant de les transmettre au barreau. Yves Perrot est rentré tard hier soir. Avec Lætitia, on l’a attendu longtemps en discutant avant de se mettre à table. De guerre lasse, nous avons mangé avant de nous abrutir l’esprit devant la télévision pour une série aussi absurde qu’irréaliste. Seule la flemme nous retenait d’attraper la télécommande pour changer de chaîne ou d’aller nous coucher. L’arrivée d’Yves a servi de détonateur, nous arrachant de la profondeur qui d’un fauteuil qui d’un canapé, pour aller nous asseoir à table avec lui. Il ne s’est pas appesanti sur la découverte du corps du petit garçon, nous en épargnant les détails pour ne pas ruiner la soirée voire la nuit de son épouse, mais soulignant tout de même au passage qu’il était ligoté. Dès lors, l’assassinat était évident. Après, la discussion a vite dérapé vers des banalités et le plaisir de nous voir. À midi, à mon coup de téléphone pour aller déjeuner, on me répond qu’Yves Perrot n’est pas disponible car il est retenu pour l’autopsie du corps du petit noyé. Mes collègues n’ayant pas terminé leur turbin ou rentrant chez eux pour déjeuner, c’est seul que je sors du commissariat pour aller avaler un morceau dans un snack du centre. Un faux-filet frites, un quart de vin et un café plus tard, j’erre dans les rues, l’âme en peine, me demandant si je ne vais pas sauter dans ma bagnole et me tirer chez moi. Ça fait un jour et demi que je suis là, et je ne me sens pas à ma place. Hier soir, j’éprouvais une gêne à dîner en tête-à-tête avec Lætitia, et aujourd’hui la monotonie du travail et l’inaction me pèsent. En plus, Murielle me manque. Soit, je lui ai parlé au téléphone, mais ce n’est pas pareil. Ce n’est pas comme la voir, la sentir, la toucher, entendre sa respiration… Je me sens plus animal que jamais, soucieux de faire jouer mes sens. Attention, Maxime, à ne pas virer bête sauvage ! Comme il est encore trop tôt pour rallier le commissariat, ou parce que je me cherche un prétexte pour ne pas y retourner me tourner les pouces, je vais me poser à la terrasse d’un bar. Le pittoresque de la vue sur la Loire vaut largement le bureau de Balandier et les sourires ébréchés de ses rejetons sur la photo. L’arrière-saison est belle, ce qui explique que la quasi-totalité des tables sont prises d’assaut. Mes voisins, deux quadras, parlent du début de championnat du Football Club de Nantes Atlantique. À les entendre, les Canaris – qui doivent leur surnom au jaune et au vert de leur maillot – sont bien partis cette fois. Trois victoires et un match nul d’affilée, soit dix points en quatre matchs, il y a longtemps qu’on n’avait vu ça. Un peu plus loin, plusieurs jeunes femmes sont attablées. J’ignore leur sujet de conversation, mais de grands éclats de rire ponctuent chaque phrase. À toutes les tables, les visages sont détendus, empreints d’une grande sérénité. Le bien-être et la douceur de vivre sont réels, palpables. J’ai franchement l’impression de faire tache au milieu de la félicité ambiante. L’ennui de mon travail – de mon inaction serait plus correct – déteint sur mon état d’esprit. Le pire est que je ne vois rien qui soit susceptible de m’apporter un minimum de satisfaction. J’en viens à regretter d’être venu traîner mes savates sur les bords de Loire. En fait, je crois que je suis jaloux de mon pote Yves. Je sais que ça ne se fait pas, mais c’est plus fort que moi. Je n’arrive pas à encaisser qu’il s’éclate dans son job alors que moi je m’ennuie ferme. Coup de blues, j’appellerais bien Murielle si je ne la savais au boulot. Je me fais l’effet d’un solitaire, un ours à qui personne ne parle, que tout le monde évite… Je sais bien qu’il n’en est rien, que chacun est emporté par le tourbillon de sa vie ou de son taf, mais c’est difficile que de s’en faire une raison. « Max, il faut que tu te ressaisisses avant de virer parano ! Tu vas finir maboule à broyer du noir comme ça ! » Déjà, je suis sur pied et règle ma consommation avant de me diriger d’un bon pas vers l’hôtel de police. * Malheureusement, le début de l’après-midi est du même tonneau que la matinée. Me croisant dans le couloir alors que je reviens du distributeur de boissons, le commandant Jules Pernault m’apostrophe : — Comment allez-vous, Maxime ? Vous ne semblez pas dans votre assiette… — Pour tout vous dire, Patron, je tourne en rond. Je me sens totalement inutile. — Allons, ne dites pas cela. Pour l’instant, nous sommes encore là, Balandier et moi, mais dès demain, il vous appartiendra de nous suppléer. Il vous faut patienter. Profitez donc de ce répit pour agir à votre guise. Vous n’avez personne sur le dos et n’avez aucun compte à rendre, alors occupez-vous. Baladez-vous, visitez, promenez-vous ! Je ferme les yeux sur votre emploi du temps pour l’après-midi, et si quelqu’un vous questionne, répondez que je vous ai chargé d’une mission en dehors de nos murs. Tu parles d’un patron ! Il est le premier à m’encourager à ne rien foutre. Celle-là, on ne me l’avait jamais faite. Mais bon, si j’ai sa bénédiction… Un coup d’œil vers la fenêtre m’assure que le soleil est de la partie, alors pourquoi rester enfermé ? — Attendez, fait Pernault en fouillant dans son portefeuille. Il en extrait un petit ticket qu’il m’offre dans un sourire. — Vous verrez, vous ne regretterez pas le voyage ! Et ce sera moins fatigant qu’à pied ou en vélo. * Un moyen de locomotion génial pour se déplacer dans Nantes, c’est le tramway. J’ai lu quelque part que c’est cette ville qui fut la première en France à en être équipée, les premières machines fonctionnant à l’air comprimé. Je passe l’après-midi à me balader d’une station à une autre. Lorsque les lieux m’inspirent, je descends et me promène. Je sillonne ainsi la ville, devenant presque incollable sur les noms des stations. De belles images plein les yeux, je reviens à Waldeck Rousseau peu après dix-huit heures. Croisant Yves par hasard près de l’accueil, nous prenons ensemble la direction de Thouaré sans que je ne remonte au bureau.
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