III
Ce mercredi matin marque un tournant dans mon séjour au commissariat de la place Waldeck Rousseau. Désormais, j’occupe seul le bureau du capitaine Éric Balandier, et j’assume le poste de responsable. En réalité, je dispose d’un effectif réduit, du fait de la rave qui mobilise un maximum de personnel de tous grades. D’un côté, ce n’est pas plus mal, car il n’y a pas bésef de boulot. Pas facile de partager le peu qu’il y a.
Je suis en train de me demander ce que je vais faire de ma journée, hésitant pour l’instant entre une partie de réussite et la lecture du journal local, quand le téléphone sonne :
— Un appel pour vous, Capitaine. Une seconde puis je reconnais l’organe de mon copain Yves.
— C’est moi, Max. On a du taf par-dessus la tête, et je ne sais pas si je serai disponible pour déjeuner à midi. Mieux vaut que tu ne comptes pas sur moi.
— C’est au sujet de l’histoire du gosse ? Vous avez appris du positif ?
— Dans cette affaire-là, non, pas pour l’instant. Mais dans le même temps, on vient de nous signaler un double homicide à Couëron. Un témoin a découvert deux corps dans une voiture, près des marais. On est tous sur la brèche.
— Ça n’embauche pas, chez vous ? Je me fais chier comme un rat mort ici alors que vous vous croulez sous le turbin.
— Si cela ne tenait qu’à moi… Mais bon, ne désespère pas… À plus, Max.
— Salut Yves.
Entre l’identification et les circonstances du décès du petit garçon noyé, et maintenant un double homicide, les gars de la PJ n’ont pas de quoi chômer. Quelque part, je ne peux m’empêcher de les envier. Occultant l’aspect indéniablement sordide de ces événements, je me verrais bien mener une enquête. À moi aussi, il me plairait de démêler un écheveau. À cran, je retourne d’un geste exaspéré mais contrôlé la photo des sourires ébréchés de la descendance de Balandier.
L’entrée de Gwenaëlle Sidoine dans mon espace vital apporte une diversion. Plus belle que jamais, elle est vêtue d’une jupe en denim noire et d’un bustier couleur crème en coton sur lequel elle a passé une légère veste noire. Elle ne s’est pas maquillée ce matin non plus, mais a retenu ses cheveux d’un serre-tête lui aussi crème.
Elle pose à un angle du bureau un dossier refermé par une sangle et annonce :
— L’affaire de la pharmacie est enfin close. Au fait, tu n’étais pas là hier après-midi, donc tu n’es au courant de rien.
— Au courant de quoi ?
— Une autre pharmacie s’est fait braquer, hier en début d’après-midi. Les empreintes digitales relevées sur place et le portrait-robot de la pharmacienne nous ont menés à un toxico hyperconnu sur Nantes. On a transmis son signalement aux patrouilles et il s’est fait serrer hier soir du côté de la gare. Il a d’abord nié, mais il a fini par reconnaître les faits. Dans la foulée, il a aussi avoué le cambriolage de la pharmacie de la rue des Halles. Tout est dans le dossier, si tu veux le lire avant que ça parte au parquet…
— Pourquoi pas, dès que j’aurai quelques minutes. Ce qu’il ne faut pas dire pour se donner une contenance, alors que j’ai du temps à ne plus savoir qu’en faire ! Intérieurement, je bous. Pour une fois qu’il y avait un peu d’action, j’étais absent.
— Tu vas faire quoi, là maintenant ? questionné-je en prenant un air absorbé.
— Comme tu étais en ligne, l’agent de l’accueil m’a parlé d’un appel au sujet d’une jeune femme que ses parents n’arrivent pas à joindre depuis deux jours. Ils sont inquiets et, comme ils habitent à l’autre bout de la France, du côté d’Aubagne, je crois, ils demandent à ce que l’on se rende chez elle. Je pensais faire un saut jusqu’à son appartement voir de quoi il retourne. Tu m’accompagnes ?
— Hum… Allons-y. Le reste peut attendre. Je choisis le siège passager, laissant à Gwen le soin de driver la 206 banalisée dans une ville qu’elle connaît sur le bout des doigts. Sa jupe, comme toutes les jupes, a la bonne idée de remonter lorsque la femme qui la porte s’assoit. Elle a de belles jambes, Gwen, magnifiquement fuselées et dorées à point, ce qui est normal au sortir de l’été. En manque de Murielle depuis bientôt trois jours, j’ai intérêt à tourner la tête et à penser à quelque chose de triste, sinon je ne réponds plus de rien, d’autant plus que son bustier légèrement détendu est une invitation à l’œillade. Elle s’est habillée de manière plus féminine qu’hier et avant-hier, mais elle n’a pas pour cela l’encombrant sac à main de ses congénères. D’une poche de sa veste se dessine la forme d’un paquet de cigarettes, et l’autre poche doit contenir une pièce d’identité et son portable. Strict minimum.
— Elle habite dans quel quartier, la petite ?
— Boulevard Albert Thomas, répond Gwen en rejetant une mèche de cheveux derrière l’oreille, comme elle le fait souvent. C’est à l’ouest de la ville, à côté du parc de Procé. On y sera dans quelques minutes.
— Parle-moi un peu d’elle…
— Julie Sénéchal a vingt-deux ans. Elle bosse pour une boîte de la région depuis deux mois en tant que technico-commerciale.
Tout au long du trajet, elle mêle l’utile à l’agréable en m’indiquant les monuments ou les principaux axes empruntés. De temps à autre, elle lâche une grossièreté, quand la manière de conduire des autres automobilistes ne lui plaît pas. Quiconque ne la connaît pas ne supposerait jamais qu’une belle fille dans son genre possède un tel vocabulaire. Quelques minutes plus tard, nous sommes Boulevard Albert Thomas, devant un immeuble de bon standing sans être cossu.
— Si j’ai bien compris, elle loge au troisième et dernier étage. T’as vu, il y a deux cages d’escalier mais aucune n’a de numéro. À ton avis, Maxime, c’est laquelle la bonne ?
— Aucune idée. Comment veux-tu que je le devine.
— Je te parie que c’est celle de droite. On joue un euro là-dessus ?
— C’est quoi, cette manie que tu as de parier sur tout et n’importe quoi ?
— C’est comme ça, se défend-elle, c’est un petit jeu auquel je jouais déjà toute petite avec mes trois frères. Si t’es d’accord, on parie, et le gagnant ramasse la mise. Alors, tu joues ou quoi ?
— T’es une gosse ! Allez, un euro sur la porte de gauche. Mais c’est bien pour te faire plaisir.
Selon le rite établi, on se tope la main. Guillerette, elle va consulter les boîtes à lettres de la porte de droite. Dix secondes plus tard, elle ressort sans tendre un pouce vainqueur. Un euro pour moi, un ! Alors qu’elle fouille dans le porte-monnaie qu’elle dissimule dans une poche intérieure de sa veste en toile, je me dirige vers la porte de gauche. Problème, ici non plus il n’y a pas de boîte au nom de Julie Sénéchal.
— Range ton blé, dis-je à Gwen lorsqu’elle me tend sa pièce d’un euro. Il n’y a pas de gagnant.
À son tour, elle va s’attarder sur les noms puis se tourne vers moi :
— Attends, je vais appeler le poste et demander à ce qu’on contacte les parents. Il a dû y avoir confusion dans l’adresse…
Privilège de la jeunesse ajouté à des pratiques sportives, elle est déjà loin.
Le temps qu’elle s’assure de l’information, je lève la tête vers les fenêtres. Partout les volets sont ouverts, sans exception. Une moue sur les lèvres, Gwen me fait signe de la rejoindre.
— Tu parles d’une embrouille ! Celton est le nom de ses parents adoptifs, mais pour l’état civil, la jeune femme est bel et bien née Sénéchal.
— Ça ne change pas grand-chose, il n’y a pas non plus de Celton sur les boîtes aux lettres.
— Pas côté gauche, mais côté droit il y a un J Celton. Tu me dois un euro !
Elle ne perd pas le nord !
— Je pourrais protester en argumentant que le pari est faussé, mais je serai beau joueur. Tiens ! Ce qui m’intéresse le plus, c’est de savoir pourquoi elle n’a pas mis son nom sur la boîte mais celui de ses parents adoptifs.
— Peut-être que ce sont eux qui paient le loyer, dit-elle en glissant ma pièce dans son porte-monnaie.
— Peut-être, oui. Je ne vois que ça comme explication.
Il y a un ascenseur, mais nous optons pour l’escalier. Il est large, ce qui est bien pratique lors d’un déménagement.
Direction le troisième étage. Sur la sonnette, il est également écrit J Celton. Nulle réponse ne faisant écho à notre coup de sonnette, Gwen en envoie un deuxième, par acquit de conscience, mais il semble bien que Julie Sénéchal ne soit pas chez elle. Nous redescendons par le même chemin.
Alors que nous marchons vers la 206 du service, il me vient une idée en regardant le parking occupé par quelques voitures :
— Appelle le poste et demande si elle a une bagnole. Si oui, note le modèle et la plaque.
Alors qu’elle s’exécute, je remarque une mamie qui s’en revient des courses.
Elle peine à porter son sac plastique plein à ras bord, tandis que son caniche trottine vers la porte de l’immeuble. Ma carte de flic à la main pour la rassurer, je me compose un visage avenant :
— S’il vous plaît, Madame ! Excusez-moi de vous déranger, mais je souhaiterais savoir si vous avez vu mademoiselle Celton ces jours-ci.
— Oh, la petite demoiselle ! Oui, je l’ai vue samedi après-midi. Elle rentrait quand j’allais promener Youki.
— Vous ne l’avez pas croisée depuis samedi ?
— Attendez que je me souvienne… Non. Mais vous savez, il s’écoule parfois une semaine, plus même parfois, sans que je ne rencontre un autre habitant de la résidence. Nous ne sommes que six à demeurer ici, et six autres locataires dans l’autre cage d’escalier.
— Pouvez-vous me dire si sa voiture est sur le parking ?
— Sa voiture ? Ah oui, attendez… C’est la petite blanche, là.
La grand-mère désigne une Mini-Cooper immatriculée dans les Bouches-du-Rhône.
— Savez-vous si elle travaille ? Et dans ce cas, à quel endroit et pour quelle entreprise ?
— Non, je ne sais pas. Elle n’habite ici que depuis environ deux mois. On a eu l’occasion de discuter une seule fois, et elle a été très discrète. Je n’ai pas osé lui demander.
— Je vous remercie, Madame, pour ces renseignements. À quel étage habitez-vous ?
— Au premier.
Elle pose la main sur mon avant-bras et baisse la voix.
— Elle a fait quelque chose de mal ?
— Absolument pas ! Ses parents s’étonnent de ne pas avoir de nouvelles, c’est tout.
— Ah, je me disais aussi ! Elle a l’air trop gentille pour que les flics… oh, pardon !
— Ce n’est pas grave. Bonne journée, Madame. Je clos la conversation comme Gwen coupe sa communication et marche vers moi.
— Alors ?
— J’ai eu son père en ligne, ou plutôt son père adoptif. J’en sais un peu plus sur elle. Elle est sur Nantes depuis le premier juillet parce qu’elle a décroché un emploi de technico-commerciale dans une entreprise d’isolation. Ils se bigophonent toutes les semaines, au moins deux ou trois fois. Les Celton n’étaient pas chez eux ce week-end, ils étaient invités chez des amis, et c’est en rentrant lundi qu’ils ont cherché à joindre Julie, plus exactement lundi soir vers dix-neuf heures, soit après son travail. Comme elle n’a pas décroché, et ne les a pas rappelés bien qu’ils aient laissé un message, ils ont recommencé hier. Sans résultat, cette fois encore. Ils ont récidivé ce matin, avant l’heure de son départ pour le travail, mais devant un nouvel échec, ils se sont résolus à nous contacter.
— Elle n’a pas de portable ?
— Si, mais elle ne répond pas non plus sur celui-là.
— Tu as le nom de la société qui l’a engagée ?
— Oui, la SNMIE. La Société Nantaise de Matériaux Isolants et d’Étanchéité.
— Tu as aussi le numéro de téléphone de la SNMIE ?
— Je l’ai griffonné sur ce papier.
Un chapelet de secondes et je suis mis en liaison avec un responsable, un certain Pascal Malcoste.
— Bonjour, Monsieur. Je suis le capitaine Moreau, du commissariat de Nantes. La famille de Julie Sénéchal, votre employée, nous a fait part de son inquiétude car elle n’a pas donné de ses nouvelles depuis plusieurs jours. Est-elle au travail, ce matin ?
— Non, répond une voix que j’attribue à un quinquagénaire. Julie ne s’est pas présentée ce matin, et j’en suis d’ailleurs étonné.
— Et hier ?
— Elle avait demandé congé pour lundi et mardi. Elle doit reprendre ce matin, mais il est déjà près de dix heures…
— Est-elle coutumière de ces absences ou retards ?
— Non. Elle est avec nous depuis un peu plus de deux mois, mais elle a toujours été ponctuelle.
Je laisse un blanc puis questionne :
— Voyez-vous une explication ?
— Non, aucune. Julie me fait l’effet d’une jeune femme sérieuse, même s’il m’est parfois arrivé de la voir dans la lune. Je ne sais quoi penser.
— Avez-vous tenté de la joindre au téléphone ?
— Oui, par trois fois. J’ai d’ailleurs laissé un message lors de mon dernier appel sur son fixe et un autre sur le portable mis à sa disposition par la société.
— Merci pour ces réponses, monsieur Malcoste. Si elle vient travailler ou si elle téléphone pour annoncer un arrêt de travail, sa démission ou tout autre motif de son absence, merci de me le faire savoir. Oh, une dernière question : où se trouve votre entreprise ?
— Dans la zone industrielle de l’Étoile, à Carquefou. Je tiens à préciser que je ne suis pas le directeur général mais simplement le directeur administratif.
— D’accord. Dites-moi, je ne connais pas bien l’agglomération nantaise. Faut-il nécessairement que Julie prenne sa voiture pour aller au travail ?
— Oui, nous ne sommes desservis ni par les bus ni par le tram.
— Merci pour ces renseignements.
J’interromps la conversation mais ne range pas mon mobile dans son étui à ma ceinture.
— Je n’aime pas ça, Gwen. La Mini-Cooper sur le parking et l’absence de la jeune femme à la SNMIE ne me disent rien qui vaille. Appelle le CIC1 pour une demande d’intervention des pompiers.
Les soldats du feu font fissa pour nous rejoindre. Ils sont trois à descendre d’un VSAB2, balançant en douce des regards salaces en direction de mon appétissante collègue. Ils ont pris soin de se munir du matériel utile pour ouvrir une porte, même récalcitrante.
Dès que nous arrivons au troisième étage, ceci n’est l’affaire que de quelques secondes. Près de la porte, trois paires de chaussures, de sport pour la première, de ville à talons plats pour la seconde et plus élégantes à talons très hauts pour la dernière, renseignent sur la pointure de la maîtresse de maison : 39, soit dans la norme féminine. Les chaussures à hauts talons sont placées sur les autres, ce qui laisse à penser que ce sont les dernières qui ont été portées. Gwen Sidoine et moi laissons le plus gradé des pompiers s’introduire dans les lieux avant d’avancer.
Les portes intérieures sont ouvertes sur les pièces qui composent le logement, à savoir sur le séjour, la cuisine, une chambre dont les volets sont ouverts, les toilettes et la salle de bain, ce qui permet une vue d’ensemble depuis l’entrée ou le couloir.
On peut ainsi constater que, dans le salon, la table basse est couverte de revues et d’un sac à main, que, dans la kitchenette, la vaisselle est faite et que tout est parfaitement rangé à l’exception d’un verre et d’une bouteille d’eau, que, dans la chambre, le lit n’est pas défait, et que… dans la salle de bain, le corps d’une jeune femme obstrue le passage entre le lavabo et le bidet.
Deux mares de sang et les yeux grand ouverts sur le vide indiquent qu’il n’y a plus rien à faire pour elle. Il est évident que la mort l’a surprise.
Sur le sol, je ne vois pas d’arme qui aurait pu causer le décès, mais aucun doute quant à un acte criminel car elle présente sur le tronc une blessure qui n’a assurément rien de naturel.
Quant à l’origine de la blessure sur l’arrière de la tête, impossible pour l’instant d’en deviner le caractère. Peut-être la même arme.
L’odeur qui se dégage du corps nous prend à la gorge, aussi refluons-nous tous vers l’escalier.
Deux ou trois mots, puis les pompiers nous saluent avant de disparaître.
Au passage, je note qu’ils se sont tous les trois retournés pour guigner les jambes de ma partenaire.
— C’est comment le nom du procureur, Gwen ?
— Landrain. Son nom et son numéro sont écrits là.
— Mets en branle le CIC pendant que je le préviens… Allô, Monsieur le procureur ? Ici le capitaine Maxime Moreau…
1. Centre d’Information et Commandement, plus simplement la salle-radio.
2. Véhicule de Secours aux Asphyxiés et Blessés.