III

545 Mots
III – Moi, dit Jacques à son tour, ce fut bien pis. J’aimais alors une femme mariée charmante, et nous nous donnions rendez-vous chez son dentiste. Ça vous paraît drôle peut-être, mais je ne sais rien de plus commode que les cabinets des dentistes en renom comme lieux de rendez-vous. On cause là bien tranquillement d’amour, pendant que les opérés clament comme des veaux dans la pièce à côté, lourdement tendue pour étouffer les cris des victimes. Il y a même une certaine volupté s*****e dans ce rapprochement, je ne sais quoi de sanguinairement délicieux qui double le plaisir de la causerie. À force de nous voir toujours ensemble, le bon dentiste nous avait pris pour le mari et la femme et nous faisait entrer en même temps dans son laboratoire à supplices. J’assistais alors à un tas de petites grimaces charmantes de ma bien-aimée, confiant son joli museau rose à l’innocent bourreau. Oh ! ce n’était jamais des opérations cruelles ! De petits nettoyages exquis : l’émail ravivé par des poudres savantes ; le rose des gencives refleuri par quelque mystérieux onguent. Je n’ai jamais vu de ma vie une aussi ravissante petite mâchoire. Elle avait surtout à gauche une petite dent légèrement festonnée comme celles des jeunes caniches et dont j’étais spécialement fou. Quel plaisir je prenais à voir se développer, dans un bâillement volontaire, cet écrin de perles ! Je tremblais chaque fois qu’un outil, si petit et mignon qu’il fût, osait effleurer cette merveilleuse parure… Un jour, pendant une de ces séances, on vint prévenir le dentiste qu’un de ses enfants était tombé dans le pot-au-feu. – Permettez-moi de vous quitter un instant pour aller envelopper le pauvre petit de confiture de groseille ! nous dit-il avec infiniment de politesse. – Quelle chance ! murmura mon amie, nous allons nous trouver un instant seuls. Et déjà ses beaux yeux m’indiquaient le large fauteuil où tant de malheureux avaient hurlé, où nos baisers allaient retentir : un grand fauteuil de cuir vert au dossier renversé, pouvant devenir presque horizontal comme un canapé. Quel rêve ! Ah ! Seigneur, que ne précipitez-vous plus souvent dans le bouillon les gosses des dentistes ! Le bouillon serait plus gras et vous feriez plaisir aux amants, ce qui devrait être votre plus chère opération au paradis. Déjà l’aimable créature avait posé ses opulentes assises dans le siège transformé. Un inconnu entre comme la foudre, un mouchoir sur la joue. – Mon mari ! murmura ma bien-aimée. – Pardon, Monsieur, me dit cet intrus. Je savais que c’était ma femme qui était là. J’ai une rage de dents abominable. Vite ! vite ! arrachez ! Je deviendrais enragé ou fou. Cet animal me prenait pour le dentiste ! Et qui serais-je si je n’étais pas le dentiste, moi qu’il trouvait en tête-à-tête avec sa femme ? Celle-ci me lançait des regards suppliants. Il n’y avait pas à hésiter. Cet homme, par cette bienheureuse confusion, m’avait montré lui-même le chemin du salut. – Parfaitement, Monsieur. Vous permettez, Madame ? C’est pour votre mari. Je renversai dans le fauteuil profané ce trouble-fête et, saisissant les premières tenailles venues, je lui fis sauter tout un quartier de mâchoire. Vlan ! avec un morceau de la langue pour faire le bon poids. Jamais je n’ai entendu de pareils beuglements. Il sortit en criant : « À l’assassin ! » Ma bonne amie et moi en profitâmes pour nous sauver. Il fit un procès au dentiste qui fut condamné à d’énormes dommages-intérêts, perdit sa clientèle et en mourut de chagrin, ce qui m’affligea beaucoup, car je n’en trouvai jamais un autre dont le salon d’attente me fût aussi commode pour recevoir mes maîtresses.
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