I
Nos trois inséparables, l’ami Jacques, Blanc-Minot et le Marseillais Féréol sont assis dans une avenue du bois de Boulogne, à l’heure où les voitures se hâtent vers l’Arc-de-Triomphe, doré déjà des lumières du couchant. Ils tournent le dos au lac, où palpite un rythme vague de rames paresseuses, où des archipels vivants de canards cheminent dans une écume d’argent, où descendent des clartés rouges coupées par les silhouettes reflétées des arbres. Doucement renversés sur leurs chaises, épaississant dans l’air les buées azurées de leurs cigares, ils regardent passer ce qui reste de Paris quand Paris a émigré vers les thermes et vers les plages, ce Paris estival, autrefois composé surtout d’étrangers, maintenant de concitoyens décavés. Car ainsi va la fortune publique dont les femmes galantes, pour parler comme Mlle Blin, se plaignent beaucoup. Vénus Meretrix elle-même nourrit pauvrement ses prêtresses. Tous les métiers se gâtent, même ceux que l’estime générale avait le plus longtemps favorisés. Aussi nos trois compagnons voyaient-ils avec mélancolie passer dans des fiacres piteux de belles créatures dont, en d’autres temps, de plus moelleux et élégants véhicules eussent charreté les charmes impertinents. Ma parole, elles lançaient des œillades à de simples piétons ! Ce regard oblique et suppliant des filles qui ont faim peut-être, et vous sauraient tant de gré d’un louis pour lequel on ne leur demanderait rien, m’est toujours douloureux. On a fait pour les vrais pauvres la bouchée de pain. Ne pourrait-on pas faire la bouchée de sandwich pour les demoiselles, avec un verre de malaga ? Je suis tout prêt à organiser un concert pour cette belle œuvre. On n’a vraiment pas fait assez de musique dans ces derniers temps.
Tout à coup, un monsieur salua en passant devant nos amis.
Tous trois se découvrirent comme font, en pareil cas, les gens de bonne éducation.
– C’est toi que connaît ce quidam ? dit Féréol à Jacques.
– Non, c’est Blanc-Minot, sans doute.
– Moi ? Pas du tout ! dit Blanc-Minot.
Et tous trois, se regardant comme des anabaptistes :
– Il est bien désagréable d’être pris pour un autre, conclurent-ils à la fois.