Ainsi s'installe à nouveau la routine, je m'occupe de mes plantes, je travaille à l'usine, je mange, je me pose, retourne à l'usine, et la journée est déjà finie. Voilà déjà un mois que mes journées se ressemblent, bien sûr sans nouvelles de mon bel amant. Je commence à me dire que je devrais chercher un moyen de partir d'ici de moi-même et une fois à l'extérieur, je chercherais Alex et il pourra arrêter ce qu'il fait, quoi que ce soit. Mais la question demeure, comment partir d'ici ? La sécurité est assez serrée et à l'extérieur, c'est la nature à l'état pure, comment retrouver mon chemin ?
Alors que je commence à m'imaginer mille et un scenarios pour m'évader, je suis coupée dans ma pensée par la désagréable sensation d'être fixée. Je me retourne et vois au loin un homme que je suis sûr de n'avoir jamais vu avant, cheveux très courts décolorés, piercing aux oreilles, tatouages au cou et aux bras, vêtu d'un simple t-shirt noir et un jogging gris sur de grosses baskets noires. Il garde ses mains dans ses poches et continue de me fixer même si je le regarde, détendant ses lèvres dans un petit sourire subtil. Son allure à la fois calme et menaçante me laisse sans voix et ses grandes pupilles noires me font froid dans le dos.
Heureusement, Carlos s'approche de lui et lui fait détourner le regard. Les deux papotent comme s'ils se connaissaient bien, mais Carlos semble un peu trop aimable avec lui. Je préfère ne pas trop m'attarder sur le sujet et retourne au travail, après tout, ce ne sont pas mes oignons. En général, les nouveaux visages sont de grands dealeurs qui veulent acheter sur place, il doit en faire partie. Plus tard, après manger, je vais m'isoler sur la falaise, regarde l'horizon, regarde en bas, et me dit qu'il serait plus facile de sauter, un aller simple pour retrouver ma famille.
- Quelle belle vue ! Si belle, qu'on pourrait en mourir...
Je me retourne, surprise par cette voix inconnue, grave, mais gaie, et constate qu'il s'agit de l'homme de tout à l'heure, il est encore plus grand et imposant vu de près. Il fixe l'horizon, prend une grande inspiration avec son petit sourire aux lèvres, et s’assoit sans rien dire. Mais maintenant qu'il est là, ma curiosité ne me laisse pas garder le silence.
- Vous êtes venus acheter de la drogue ?
- Non. Mais j'ai été surpris par le style de production, c'est assez primitif, mais très efficace. Quel genre d'études avez-vous fait pour être aussi ingénieux ?
- Etudes ? Boff... Personne ici n'a fait d'études
- Vraiment ? Alors comment ça se fait ?
Il me regarde avec les grands yeux d'un enfant curieux en attendant ma réponse. Je crois bien que c'est la première fois que je dois la raconter à quelqu'un, en même temps, ça fait tellement longtemps que je n'ai pas vu de nouvelles têtes.
- Avant, c'était un village d'agriculteur et d'artisans, un peu plus peuplé, mais très paisible. Et un jour, Carlos et ses hommes sont venus et ont tué beaucoup de gens pour nous forcer à travailler pour lui. Et puis c'est devenu ce que c'est devenu, notre savoir nous est juste transmis de générations en générations...
- Oh... Je suis désolé
- Et toi ? C'est quoi ton histoire ?
Il prend une minute de silence comme pour réfléchir, avant de parler.
- Mes parents sont morts quand j'étais petit, et aussi loin que je me souvienne, j'ai toujours été seul dans les coins sombres des ruelles, jusqu'à ce que je rencontre Carlos. Il m'a beaucoup aidée dans le passé et maintenant, c'est lui qui a besoin de mon aide
- L'aider comment ?
- Comme... une sorte de livreur
Je prends quelques secondes pour digérer ce que je viens d'apprendre. Carlos ? Aider un gamin abandonné ? C'est quand même dur à imaginer... Comme on dit, la vie est pleine de mystères. Un autre mystère, est que cet homme étrange et moi aillons accrochés et avons continué à discuter jusqu'au coucher du soleil. Il m'a parlé du monde extérieur, des villes, des modes de vies, des civilisations, l'espace d'un instant, j'en ai oublié que j'étais dans ce trou perdu au milieu de la foret. Même si j'aurais pu l'écouter et le questionner pendant toute la nuit, il me fit comprendre qu'il devait aller régler des affaires avec Carlos. Et ce n'est que lorsqu'il s'en est allé, que je me suis rendue compte que je ne connaissais même pas son prénom.
Est-ce que je le reverrai ? Il est livreur donc je suppose que oui, sauf s'il fait la même chose qu'Alex, dans ce cas, je ne devrais pas trop compter là-dessus. Alex... Est-ce que tu savais tout ce que j'ai appris aujourd'hui ? Pourquoi ne jamais me l'avoir dit? J'aimerais savoir ce que tu penses du monde extérieur, ce que tu y vis, les endroits que tu connais, que tu préfères, que tu détestes...
Les larmes me montent aux yeux quand je pense à tout ce qu'il porte seul, j'aimerais l'aider, mais je ne peux rien s'il reste toujours si renfermé. De toute façon, il n'est pas là et pleurer n'y changera rien, il est têtu. Je finis par me lever et rentre me coucher chez moi. Le lendemain commence calmement, rien de nouveau. Mais quand je vais prendre ma pause au bord de la falaise, je suis surprise d'y retrouver assis, l'inconnu d'hier. Je ne peux pas m'empêcher de me sentir un peu heureuse, et beaucoup moins seule.
- Je ne pensais pas te revoir d'aussi tôt
Je m'assois à ses côtés et il m'accueille avec un grand sourire.
- Je ne t'ai même pas demandé ton prénom...
- Stephen, et toi ?
- May...
Nous restons un moment à nous fixer et je me rends compte que ses pupilles noires qui me faisaient froid dans le dos au début, me semblent aujourd'hui plus amicales. Il met fin au contact visuel et se retourne pour prendre le paquet à côté de lui et me le donner. Je le prends sans trop savoir quoi dire ou comment réagir.
- Vu que tu n'as jamais vu le monde extérieur, je me disais que tu aimerais au moins le gouter
Je ne comprends pas bien et me contente d'ouvrir la boite, une douce odeur de sucre me frappe les narines.
- Ce sont des beignets fourrés à la crème, je ne pense pas que l'on vous sert ce genre de pâtisseries ici, mais je pense que tu aimeras
Je reste figée devant cette merveille et savoure encore l'odeur qui réveille mes papilles. On dirait des galettes mais en forme de rectangle et elles semblent plus douces, plus tendres. Je me mords la lèvre et le regarde sans trouver les mots pour le remercier. Il se contente de me sourire en m'encourageant à les manger. J'en prends un, c'est tellement doux que j'ai peur de l'écraser avec mes doigts. J'en prends une bouchée et il explose, tant dans ma bouche qu'à l'extérieur, la crème à l'intérieur coule abondamment sur mes doigts alors les saveurs se mélangent délicieusement dans ma bouche au point que j'en perds la tête. Je n'ai pas envie d'en laisser une goutte et me met à me lécher les doigts, comme une folle, avec la langue tellement, c'est bon.
Je me fige quand mon regard rencontre le visage surpris de Stephen qui me fixe avec la bouche grande ouverte. Je me reprends aussitôt et essaye de ne pas rougir sachant que je viens de me ridiculiser. Mais il se met à rire d'un rire sincère.
- Non mais tu n'as pas à te gênée, ne t'inquiète pas, je comprends. C'est vrai qu'ils sont vraiment bons
- Vraiment bon, merci beaucoup
Le temps que j'avale le délice dans ma bouche et que j'essaye de me calmer, le silence s'installe et je décide de m'ouvrir à lui.
- J'aimerais partir loin d'ici, aller dans des villes, découvrir de nouveaux horizons, et manger de nouvelles choses tous les jours...
- Vraiment ?
- C'est mon rêve, j'aimerais venger ma famille, mais je rêve de quitter cet endroit
Il me fixe alors qu'un tout autre silence s'installe, le silence avant l'explosion d'une bombe.
- Je peux t'aider...