Journal d’Anne de Pierrefranc, née BattantMa vie a changé du tout au tout depuis deux mois. C’est la mort de ma mère qui a tout bouleversé. Pauvre Maman ! J’étais revenue vivre chez elle, les derniers temps. Crise d’urémie. Ça n’a pas duré longtemps. Il a fallu que je m’absente un après-midi, et tout était fini. Au cimetière, il y avait quelques voisines qui m’ont dit « elle n’a pas eu de chance, la pauvre » et qui ne savaient pas s’il fallait me consoler ou me réconforter. Et puis, à la sortie du cimetière, un homme attendait, un parfait gentleman qui s’est approché de moi.
– Vous êtes bien la fille de Sylvie Battant, n’est-ce pas ?
Et là j’ai compris.
Il s’est incliné.
– Hubert de Pierrefranc. Je suis votre père.
Il a ouvert la portière d’une magnifique auto.
– Voulez-vous monter ?
La voiture a démarré. Nous avons déjeuné dans un restaurant de campagne. La salle était peu peuplée, nous étions tranquilles.
J’ai été longue à dérider. Tout était si précipité ! Ce que j’ai saisi, c’est que ma vie allait changer. Du petit appartement sombre et misérable de la rue des Etuves, où logeait ma mère, j’allais passer à un hôtel particulier de la rue des Granges. Mon père m’était étranger, et pourtant je reconnaissais dans ses gestes, dans ses intonations, quelque chose de familier, quelque chose que je possédais en moi. Oui, j’étais une Pierrefranc. Une Pierrefranc élevée hors sol dans une rue où défilaient prostituées et travestis. Une Pierrefranc déracinée depuis sa naissance.
* * *
Hubert de Pierrefranc vit seul dans sa grande maison, avec ses domestiques. J’ai cru comprendre qu’il avait eu autrefois une épouse, mais j’ai senti qu’il n’avait aucune envie d’insister là-dessus. Je le comprends : comment aurait-il glissé son aventure avec ma mère au milieu de son histoire de couple ? Je sais par elle que Hubert était seul au moment de leur liaison, qui a toujours été très discrète, lui rayonnant de son pignon lumineux sur la place Neuve et l’Université, elle terrée comme une blatte dans la pénombre de la rue des Etuves. « Je n’ai pas d’autre enfant », m’a-t-il expliqué. J’ai aussitôt compris tout le prix qu’il attachait à ma personne et la raison de sa démarche, qu’il devait préméditer depuis longtemps.
Ce n’était pas si simple. D’abord, j’ai eu du remords. Le jour de l’enterrement, les voisines de la rue des Etuves étaient venues m’entourer, elles m’avaient préparé pour midi un repas de deuil, et voilà que je les snobais, que je partais avec ce père dans sa riche auto, et elles, habituées à être humiliées, elles n’ont rien dit, elles se sont effacées, et j’ai bien vu à leur dernier regard qu’elles se rendaient brusquement compte que je n’étais plus des leurs.
Quand je suis retournée aux Etuves pour vider l’appartement de ma mère, elles étaient là, mais le contact n’était plus comme avant, elles me regardaient comme une dame, avec un peu de timidité, de distance, moi, j’ai bien essayé de leur parler comme je l’avais toujours fait, mais ça ne passait plus. J’avais perdu des amies, il n’y avait plus de connivence, désormais, j’étais vraiment seule au monde, avec tout à reconstruire autour de ce père affectueux. Mais, en attendant, j’ignorais encore ce qu’il avait dans la tête, c’était si différent et si compliqué !
* * *
Je voulais prendre mon chat, mon chat fauve que j’aime tant, mais mon père m’a dit que c’était impossible et j’ai bientôt compris pourquoi. Mon père vit avec une panthère qu’il a élevée depuis sa naissance. Tout d’abord, j’ai eu peur, mais la bête est pacifique et n’a pas tardé à m’adopter, quoiqu’une petite frayeur me saisisse quelquefois quand, du salon, je la sens approcher dans un silence presque parfait et qu’elle vient près de moi. Elle est d’ordinaire confinée aux combles de la maison, parfois réduite à l’espace de sa cage, parfois rôdant sous l’ensemble de la toiture, mais il arrive aussi que mon père la laisse descendre dans nos appartements, parcourir le salon, s’installer confortablement près de nous, sur le tapis, et à ce moment Bérénice – c’est le nom de la panthère – ne m’apparaît plus que comme un gros chat, un chat surdimensionné, magnifique, qui se coule à nos pieds et respire paisiblement. De là, elle gagne l’herbe de la terrasse – car elle a besoin d’espace naturel – et les passants qui traversent la place Neuve ou gravissent la rampe de la Treille sont bien loin de se douter de la présence de cette bête sauvage, à trente pieds au-dessus de leur tête. Par moments, elle passe la tête à travers la balustrade, et un spectateur attentif pourrait l’apercevoir de la place ou de la Treille.
Je sens bien qu’en ayant franchi la distance qui sépare la rue des Etuves de cet hôtel particulier de la rue des Granges j’ai passé dans un autre monde, et cette bête sauvage en est le symbole. Là-bas, un chat. Ici, un léopard. Là-bas, une petite cuisine sur cour, des pièces sombres, un vestibule étroit et obscur, des voisins bruyants ; ici, l’espace, la lumière, les étages, le silence. Là-bas, un misérable appartement locatif à propos duquel on s’efface devant le régisseur ; ici une pleine propriété dans laquelle on est le maître des lieux. Le sentiment de posséder un contrôle absolu sur son environnement, sur la société, de porter un jugement tranquille et réfléchi sur sa destinée.
Au bas de la muraille est placée une énorme tête représentant le fondateur de la Croix-Rouge, peu flatteuse pour lui et que j’ai toujours envie d’appeler Henry Dunant l’hydrocéphale, tant cette tête est inélégante et disproportionnée. C’était à cet endroit, sous la muraille – je l’ai appris dans un cours d’histoire –, que l’on plaçait la guillotine, et c’est à cet endroit qu’elle a coupé ses dernières têtes.
J’aime cette panthère, qui me rappelle mon chat, mais en même temps le rapport n’est pas le même, un chat peut être dangereux à cause de ses griffes, mais enfin on le contrôle et il le sait, on peut le saisir, le déplacer d’une chaise à un coussin, il sait dans quel rapport de force il se trouve et chacun, le maître et le chat, agit en conséquence. Avec la panthère, ce n’est pas pareil, on n’aurait pas l’idée de s’en saisir, j’hésite même à la caresser, de peur de la voir se retourner, montrer les dents, se déchaîner ; l’animal, avec sa force, est incontrôlable et dangereux, tout repose sur la confiance, sur un climat de paix qui doit être maintenu de part et d’autre – mais peut-on savoir tout ce qui se trouve dans la tête d’une panthère ?
* * *
Hier soir, mon père était absent, retenu à l’Université par une réunion professorale. On a sonné à la porte cochère : c’était une de ses cousines, Benoîte de Pincemont, ou plutôt Benoîte-Eloïse Basset de Pincemont, pour lui donner tous ses noms. Dans ce milieu, où l’on trouve beaucoup de noms simples (mon père dixit), les autres s’étirent comme le soufflet d’un accordéon. Elle venait me voir. C’est la première fois que je rencontre quelqu’un de la famille. Ou plutôt de la famille par alliance : ce n’est pas une cousine de mon père, mais de son épouse décédée.
Benoîte s’est montrée à la fois curieuse et bienveillante. Au début, j’ai eu de la peine à la croire sincère, tant son parler était affecté. Mais c’est comme ça qu’ils parlent, dans ce milieu. Il me faut m’y faire. Nous avons discuté d’une quantité de choses et finalement nous nous sommes trouvé des points communs. J’avais un peu honte de parler de mon passé, elle l’a senti et n’a pas insisté. Mais j’ai toujours été bonne élève en classe, ma mère m’a poussée à faire des études et ça lui a plu. Je lui ai parlé du goût de m’instruire, elle a approuvé. Benoîte est passionnée de littérature et pour me distraire, en partant, elle m’a prêté un roman : Frankenstein, de Mary Shelley. Je ne sais trop pourquoi elle l’a fait, puisque la maison de mon père regorge de livres et que cet ouvrage doit probablement s’y trouver. Mais elle a insisté: « Lis ce livre, il est important ».
Je ne sais pas si l’histoire me plaira, je n’aime pas les films d’horreur et j’ai toujours cru que Frankenstein c’était un monstre qui étrangle tout ce qui bouge sur son passage. Mais pour faire plaisir à Benoîte je lis.
Au début, il est question d’un homme recueilli par le capitaine d’un bateau pris dans les glaces du pôle, et l’homme raconte son histoire.
Je saute. Première surprise : l’homme est un Genevois ! Si je comprends bien, il appartient à une illustre famille de la ville, les Frankenstein ! Son papa est à la tête de l’Etat.
Je triche un peu et je saute de nouvelles lignes. Il étudie en Allemagne.
Ah ! voilà l’histoire. Il découvre comment donner vie à un corps inanimé, fréquente charniers, abattoirs et salles de dissection, s’empare de morceaux de cadavres, les assemble, leur communique l’étincelle nécessaire au moyen d’artifices non décrits, et voilà que le corps s’anime. Or, au lieu de s’en réjouir, il en est épouvanté, et rejette sa créature : il a mis au monde un monstre !
Je continue. Le monstre cherche le contact, mais il est si atroce à voir que partout il suscite la peur et le rejet. Alors il est pris de haine pour son créateur, Victor Frankenstein. Il veut se venger de lui.
Frankenstein est donc le nom du créateur et non celui de la créature, comme je le croyais, et la créature n’a pas de nom.
Pendant ce temps, Victor est pris de délire et de fièvre. Et voilà qu’il apprend par une lettre que son petit frère a été assassiné, étranglé à Plainpalais. De lourds pressentiments assaillent Victor Frankenstein alors qu’il rentre à Genève, tandis que le ciel s’assombrit et que l’orage gronde. La lueur d’un éclair lui fait apercevoir le monstre gravissant à mains nues les parois du Salève !
Je saute les pages. Second meurtre. Le monstre s’en prend au meilleur ami de Victor, Henry Clerval, et le tue à son tour. Et enfin, le bouquet. C’est la jeune épouse de Victor, lors de leur nuit de noces, qui est étranglée dans une auberge au bord du lac, malgré la vigilance du malheureux.
Bref, une histoire de vengeance.
Je reviens en arrière. Au début, le monstre fait pitié. On se demande pourquoi son créateur le rejette après l’avoir créé. Injustice. Le monstre cherche à être aimé, mais suscite partout l’effroi. Il est recueilli pourtant par un aveugle et connaît un peu de bienveillance. Et puis il se cache dans une remise et parvient, en collant l’oreille, à apprendre une quantité de choses.
Je me mets à la place du monstre. Une naissance pathétique, qui appelle la sympathie. Pourtant, très rapidement, naît en lui le sentiment de vengeance. Il veut tuer, il veut nuire à son créateur pour le punir de l’avoir fait, de l’avoir créé si malheureux, et de l’avoir rejeté.
Une histoire de rejet. Comme je le comprends ! Je comprends moins son désir de tuer.
Je lis la préface : je croyais Frankenstein une création des producteurs d’Hollywood, eh bien non, il est sorti de l’imagination d’une jeune fille comme moi, qui l’a écrit voici bientôt deux cents ans. Une Anglaise qui avait séjourné à Genève en 1816 en compagnie de poètes. Elle avait 19 ans !
Ce soir, mon père m’a vue le livre à la main. J’ai eu l’impression qu’il voulait dire quelque chose, mais il s’est ravisé.
– Père, je suppose que tu connais le livre ?
– Qui ne le connaît pas ? C’est un classique ! On l’a tant exploité par la suite ! On a dit tant de sottises à son propos…
Il a dit cela comme si c’était une question importante. J’ai été surprise de la gravité avec laquelle il a prononcé ces paroles.
* * *
Aujourd’hui, à l’université, après avoir quitté mon père à l’issue d’un café que nous avons pris ensemble, j’ai été approchée par un grand gaillard de mon âge qui, je ne sais pourquoi, m’a tout de suite fait penser au monstre décrit dans le roman. Il ne lui manquait que les cicatrices au visage, mais sa carrure, comme une sorte d’immobilité pensive, de silence inquiétant, de regard fixe, était tout à fait semblable à ce que j’imaginais au cours de ma lecture. Il m’a regardée longuement et m’a dit tout à coup : « Vous et moi, on se reverra ».
J’avais affaire à un fou : j’ai eu très peur, mais je n’ai pas voulu le montrer.
Il est resté encore un instant immobile, sans expression, et puis il est parti d’un pas traînant.
Mon cœur battait très fort. J’ai attendu qu’il se soit éloigné pour repartir dans une autre direction.
Je dois avoir trop d’imagination pour me laisser pareillement pénétrer par mes lectures.
* * *
Revu la cousine Benoîte, qui, de visite en visite, devient plus familière avec moi. Nous parlons de choses et d’autres, et tout à coup elle me déclare : « Si tu savais comme ton père est heureux, depuis que tu es là… Je ne l’ai jamais vu aussi rayonnant. Vous êtes sortis du même moule, ou plutôt le moule qui l’a fait a servi à te faire, toi aussi ».
J’ai pensé à ma pauvre Maman, ignorée, écartée de toutes ces considérations. Comme elle s’est décarcassée pour que je réussisse… elle a gagné, à présent, mais elle n’en goûtera jamais le fruit. Des larmes me sont venues aux yeux, que Benoîte a pris pour de l’émotion à propos de mon père. Pourquoi faut-il être constamment écartelée ?