Benoîte m’a adoptée elle aussi, et cette famille nouvelle est bien ma famille. C’est réconfortant.
* * *
Premier voyage avec mon père, cet été. Nous allons en Afrique. Délicate attention de sa part, occasion de mieux nous connaître. Hommage à Bérénice aussi, bien qu’elle ne puisse être du voyage : comment emmener une panthère avec soi ? Je n’aurais pas pris mon chat non plus.
Destination Banjul, en Gambie. The Republic of the Gambia, comme ils désignent leur pays. Pays emmanché dans le territoire du Sénégal, mince b***e de terre sur les deux rives du fleuve du même nom. Hôtel d’une chaîne française au bord de la mer, plage devant l’hôtel. Mon père me dit d’éviter les salades et tout ce qui peut avoir touché de l’eau non bouillie. Grâce à cette précaution, nous n’aurons pas de problèmes gastriques. Clim dans la chambre, mais elle ne fonctionne pas. Après la mer, l’intérieur des terres, la ville. Le marché, long boyau en plein air, on déambule au milieu d’une foule, entre deux rangées de marchands qui proposent leurs produits à même le sol. On est les seuls blancs. Léger sentiment d’inquiétude. Un peu plus loin, des huttes, des enfants qui jouent en plein air, et tout à côté une fosse aux crocodiles. « Des crocodiles sacrés », nous dit le gardien, un paisible vieillard souriant qui nous guide dans son domaine. Sur un côté de la fosse est ménagé un petit décrochement dont l’espace est séparé de la fosse par des barreaux. Muni d’un escalier, il permet le bain dans l’eau des crocodiles. Les femmes stériles s’y plongent pour retrouver leur fécondité.
La douce atmosphère de l’Afrique invite aux confidences.
– Constance et moi n’avons jamais eu d’enfant.
Je me suis enhardie.
– Peut-être que vous n’étiez pas faits l’un pour l’autre…
– C’est possible…
Il a hésité.
– Dois-je le dire ? Tu le garderas pour toi. Quelques années avant ta naissance, Constance s’est trouvée enceinte d’un garçon.
Il s’est interrompu, contemplant le vol d’une nuée d’oiseaux dans le ciel, et n’a plus rien dit.
Qu’était-il arrivé à ce garçon ? Est-il venu à terme ? Si c’est le cas, la vie de mon père est plus compliquée que je n’imaginais.
Je brûle d’envie d’en savoir plus sur ce garçon, qui, s’il a vécu, devrait aujourd’hui être adulte. Je ne l’ai jamais vu dans la maison, et personne ne m’a parlé de lui. Mais je me tais. Tout viendra en son temps.
* * *
Un événement a temporairement assombri le caractère de mon père : l’arrivée d’un nouvel assistant dans son laboratoire, un certain Guy Chosal, m’a-t-il dit. A la rentrée universitaire, mon père était heureux de retrouver ses éprouvettes. Et tout à coup est arrivé ce Chosal. J’ai senti mon père soudain préoccupé. C’est la première fois qu’il évoque l’un de ses collaborateurs. D’habitude, il est très discret sur sa vie professionnelle. Il en a parlé de façon badine, mais j’ai senti que c’était plus profond.
– Il a beaucoup évolué. Je lui donne une chance. Pour l’instant, tout se passe bien. Il fait du zèle. Il comprend ce qu’on lui explique à demi-mot, il arrive le matin avant les autres, et tout est prêt pour les expériences du jour. Jamais le laboratoire n’a aussi bien fonctionné.
Mon père a hésité.
– Je t’avais parlé de ce fils… de Constance. Eh bien, c’est lui.
J’en suis restée bouche bée. Ainsi, le fils sur lequel je m’étais interrogée faisait sa réapparition. Je n’ai pu réprimer un léger sentiment de crainte et, je l’avoue, un peu de jalousie.
* * *
Revu cet après-midi Benoîte de Pincemont et lui ai parlé du fameux Chosal.
Benoîte a soupiré.
– Une malheureuse histoire. Il ne faut pas blâmer Constance. Quand ils se sont mariés, tout le monde a applaudi, mais je crois que ni Hubert ni Constance n’étaient vraiment convaincus. Ton père est un savant qui passe le plus clair de son temps dans son laboratoire. J’ai vraiment le sentiment que Hubert s’est marié par distraction, sans y songer vraiment, entre deux expériences. Il semble qu’ils n’aient jamais eu grand-chose à se dire…
– J’imagine le reste.
– Ma cousine s’ennuyait. Un soir, elle sort toute seule dans un lieu… peu avouable. Et voilà qu’un immense gaillard au regard vif porte les yeux sur elle. Un homme auquel il est impossible de résister. Un beau parleur, de belle prestance. Il se nomme Amédée Chosal, se prétend médecin, dit qu’il arrive d’Allemagne pour un congrès. Elle se morfondait, il la séduit sans peine et disparaît. Ton père n’a rien su de cette aventure. Ils ont été discrets. Et puis survient l’enfant… Tout d’abord, ton père a cru qu’il s’agissait de son fils. Mais c’est bientôt la surprise. Il développe des traits bien à lui, qui ne ressemblent ni aux Pincemont ni aux Pierrefranc. Le portrait de son Allemand de père… un géant !
Ton père n’a rien dit, mais ses relations avec Constance, qui n’avaient jamais été très bonnes, se sont gravement détériorées. De son côté, Constance a cherché à retrouver la trace du géant, mais n’a découvert aucun médecin du nom de Chosal en Allemagne. Elle n’a pas davantage trouvé d’adresse. L’homme avait menti. Ma cousine Constance, bouleversée et sous le choc des événements, devait mourir quelques mois plus tard d’un cancer foudroyant. Ton père, très remué, s’est préoccupé du sort de Guy. Il l’a confié à une nurse. Il le rencontrait régulièrement, surveillant son développement. Ce n’est que cinq ans plus tard que l’Allemand revient à Genève, fait un esclandre, revendique son fils. C’est le scandale. Les analyses lui donnent raison : l’enfant est bien de lui. Là-dessus, l’Allemand retourne chez lui, emmenant l’enfant.
Benoîte m’a regardée d’un air de pitié.
– C’est peu après la mort de Constance que ton père a connu ta mère.
– Alors que l’enfant était chez lui ?
Je commençais à comprendre. Mon père s’était occupé de cet enfant qui n’était pas de lui, mais m’avait délaissée, moi qui étais sa véritable enfant ! « Les hommes sont lâches », me répétait ma mère. Il avait cédé aux conventions sociales, se préoccupant de l’enfant connu de notoriété publique et oubliant l’enfant cachée qui était née d’une liaison inavouée et inconnue de son monde à lui. C’était humiliant pour moi. Cependant, mon père avait dit vrai en m’affirmant que j’étais son seul enfant, et cela me rassurait. Et puis, après la mort de ma mère, il avait fait son devoir. Pauvre Maman ! Mieux valait oublier le passé.
– Qu’est-ce qui s’est passé ensuite ?
– Un beau jour, Guy est revenu, couvert d’hématomes. Son père le battait. Il devait avoir 15 ans. Ton père l’a recueilli. Par la suite, il l’a placé en internat. Ce n’était pas facile. Guy était v*****t, il fallait constamment le changer d’institution. Et puis, quelques années plus tard, il a de nouveau disparu. On suppose qu’il est rentré en Allemagne où se trouvait son père, mais celui-ci aussi est demeuré introuvable. Enfin, ces tout derniers temps, il a refait surface. Il est allé trouver ton père à son laboratoire, a demandé à être engagé. Il a produit des certificats qu’il aurait obtenus dans son pays. Ton père a cédé.
– Oui, il me l’a dit.
– On verra le résultat. Pour moi, il s’agit d’un être perturbé qui, je le crains, ne fera jamais rien de bon. Et le mieux que pourrait faire ton père serait de laisser tomber. Après tout, il ne lui doit rien. A présent que tu es entrée dans sa vie, il n’a vraiment plus besoin de ce Guy, qui ne lui a apporté jusqu’ici que des tracas. Guy n’a aucun point commun avec lui. Il n’a pas grand-chose en commun avec les Pincemont non plus.
* * *
Aujourd’hui, revu à la cafétéria de l’université l’étrange créature qui m’avait abordée avant l’été. J’ai tout de suite pensé à Guy Chosal, mais je n’étais pas sûre et le personnage était si inquiétant que j’ai préféré ne pas me trahir.
Cette fois-ci, il m’a dit :
– Vous et moi, on est très proches.
– Et pourquoi serions-nous proches ? Je ne vous ai jamais vu !
– On est proches, je vous dis. Et quand je dis quelque chose…
Mieux valait ne pas le heurter. J’ai repris tranquillement :
– Je crois que vous faites erreur. Vous me confondez sûrement avec quelqu’un d’autre. Excusez-moi, mais je dois partir.
Et, comme je faisais mine de quitter la cafétéria, il a lancé :
– Un conseil : méfiez-vous de votre père.
Je ne m’attendais pas à ça.
– De quoi vous mêlez-vous ?
– Vous ne le connaissez pas encore. Mais il vous aura comme il m’a eu.
Je suis partie, interloquée. C’était bien lui. Ce n’était pas possible autrement.
J’ai senti ses yeux lourds et chargés me suivre alors que je m’éloignais. Et puis j’ai eu tout à coup un sursaut de courage et je suis revenue sur mes pas. Après tout, nous étions entourés de monde, je ne risquais rien.
Je l’ai regardé avec beaucoup de franchise, et j’ai prononcé, avec toute la gentillesse que j’ai pu trouver :
– Vous êtes Guy Chosal, n’est-ce pas ?
Il s’est détendu. Il paraissait tout à coup plus humain. Il a souri, d’un sourire angélique et naïf.
– Alors vous savez…
– Je sais simplement que vous travaillez chez mon père, et qu’enfant vous avez autrefois… habité sa maison…
– Je suis content de vous voir.
J’ai souri, un peu gênée. Je n’ai rien pu répondre.
J’avais des phrases qui me venaient à l’esprit, l’idée qu’il était souhaitable de nous connaître, mais en même temps quelque chose me disait de ne pas m’avancer, de ne pas les prononcer. Dieu sait ce qu’il avait dans la tête, même derrière ce sourire angélique qui tranchait si fort avec tout ce qu’il était par ailleurs, et avec ce qu’il avait été cinq minutes plus tôt. Chosal me faisait peur. Je ne m’imaginais pas seule avec lui, ni dehors, ni dans la maison de mon père, ni nulle part. Pourquoi mon père ne l’avait-il pas invité en ma présence ? Ce n’était pas à moi de le faire.
– Vous vous plaisez au laboratoire ?
– Cela n’a aucune importance. Vous dites cela pour vous éviter de me poser de véritables questions. Vous et moi avons eu un parcours difficile qui gravite autour des Pierrefranc. Mais nous ne sommes pas sur le même versant de la montagne.
Encore la montagne ! J’ai repensé malgré moi au monstre qui, son forfait accompli, avait gravi à mains nues le Salève.
– Ces remarques me gênent, Guy. Mon père vous a engagé, il se préoccupe de vous, il aimerait que vous réussissiez. Je pense que c’est positif.
Son regard s’est durci.
– Oui, mais vous, vous êtes sa fille !
– On n’est pas responsable de sa naissance.
– Moi si. Je suis venu avec une mission.
– C’est votre père, en Allemagne, qui vous l’a donnée ?
– Mon père m’a donné des coups. Ma mission vient de beaucoup plus loin.
C’était évident. J’avais affaire à un fou, sorti d’une famille de fous – je pensais évidemment aux Chosal.
– Et cette mission ?
– Je ne peux pas vous le dire. Mais un jour vous comprendrez.
J’ai cherché par tous les moyens à écourter l’entretien.
– Eh bien, puisque vous ne m’en dites pas plus… je suis contente de vous avoir rencontré… Il faut que je parte, à présent.
– Non !
Il me serrait le bras. J’ai pâli.
– Je vous fais peur, n’est-ce pas ? Pourtant, vous m’avez l’air sincère. Je vous aime bien.
– J’essaie de vous comprendre. Mais à présent je vous demande de me laisser. Ne gâchez pas ce premier contact.
J’ai dit cela sans réfléchir, sans penser au danger que cela présentait peut-être pour l’avenir. Mais, dans l’immédiat, ça m’a réussi. Il m’a relâchée.
– Vous avez raison. A bientôt.
Je n’ai rien répondu.
Le soir, au dîner, j’ai hésité à en parler à mon père. J’ai préféré me taire. Nos relations sont encore très récentes, il n’est pas temps d’y introduire des épisodes fâcheux. Mais j’ai imaginé ce Chosal présent tout le jour dans le laboratoire de mon père. Et j’ai compris son malaise.
* * *
Benoîte avait raison, hélas ! Ce soir, mon père est rentré plus tard que prévu. Il était soucieux. Dans son labo, il y a eu un accident. Un ballon a explosé. Quelqu’un a mélangé de l’hydrogène et de l’oxygène, ruinant quinze jours de travail et une expérience qui allait aboutir.
– Inutile de te dire qui est l’auteur de ce désastre. Je voulais lui donner une dernière chance, eh bien voilà. « Un bienfait est toujours puni », disaient mes parents, non sans un certain humour. Il y a malheureusement une part de vérité là-dedans. Le zèle du début n’a pas duré. Ce garçon fonctionne de manière incompréhensible. On n’arrive pas à savoir ce qui se passe dans sa tête. On a l’impression que le fait de l’aider le rend agressif. Avec lui, plus on est attentionné, plus il vous en veut. Il semble habité par un principe de destruction. Il m’avait fallu beaucoup de courage pour croire encore en lui et l’engager, et voilà… Pourtant, il n’est pas bête. Il pourrait très bien réussir des études supérieures. Un beau gâchis. Le ballon aurait pu sauter alors que nous travaillions tout à côté. Quelqu’un aurait pu recevoir des éclats. Heureusement, personne n’a été blessé. Ce qui me préoccupe le plus, c’est que cet événement n’avait probablement rien d’un hasard.
Mon père a soupiré.
– J’ai dû me séparer de lui. Dans un laboratoire, il est trop dangereux.
C’est la première fois que je vois mon père réellement hors de lui. Mais il a une façon si douce, si mesurée de contenir sa colère que tout semble se réduire à un simple récit de bon ton, au second degré, dans lequel il ne serait pas directement impliqué. Il semblait éprouver une vraie peine en parlant de ce garçon.