Journal d’Anne de Pierrefranc, née Battant-3

1505 Mots
* * * A présent que Chosal s’est trahi, Benoîte ne lâche plus le morceau et s’acharne à le discréditer. Elle est venue chez nous ce soir. Elle tenait à voir mon père. – Je me demande si ce Chosal n’est pas devenu entre-temps un très vilain bonhomme. Il me semble qu’un Chosal est sorti récemment de prison… où il avait purgé une peine de cinq ans pour le meurtre d’une prostituée. Ça ne s’est pas passé à Genève. C’était à Fribourg, je crois. Mais il a terminé sa peine chez nous. J’ai mes antennes. Sa sortie coïncide avec l’apparition de notre Chosal… – Tu as peut-être raison, dit pensivement mon père. Mais il me semble que si c’était le cas je l’aurais su… Ce soir, Benoîte est revenue, un peu confuse. – Je m’étais trompée… le meurtrier de Fribourg est un Scheusal… Gerd Scheusal. Donc rien à voir avec notre Chosal. J’aime mieux ça. J’étais, je l’avoue, légèrement déçue. Guy Chosal me répugnait à un tel point que j’aurais presque été heureuse de le savoir meurtrier. C’était absurde, bien sûr. Cependant, mon père, à cette nouvelle, est devenu très pâle. – Scheusal, dis-tu, tu en es certaine ? – Je le tiens de source sûre. D’une voix sans timbre que je ne lui avais jamais connue, il a murmuré : – C’est beaucoup plus grave que je ne pensais… je ne serais pas surpris que le prochain meurtre commis par ce Scheusal ait lieu à Plainpalais et qu’on le voie ensuite gravir la paroi du Salève… J’ai sursauté. – Il me semble avoir lu ça quelque part. – Tu avais le livre entre les mains. J’ai cru que mon père plaisantait. J’étais indignée. – Papa, c’est une affaire sérieuse. Le meurtre de Fribourg est un vrai meurtre. Et toi, tu te rapportes à une fiction écrite il y a deux cents ans… * * * Avec son meurtre à Plainpalais et sa fuite au Salève, mon père avait fait une allusion si insistante au Frankenstein de Mary Shelley que j’ai voulu revenir au roman, relire certains passages, mais je me suis souvenue que je l’avais rendu à Benoîte. J’ai cherché dans la bibliothèque de mon père, sûre que je l’y trouverais. Il y était en effet, soigneusement classé dans l’ordre alphabétique. Il y en avait trois éditions : l’édition originale de 1818, en anglais, sans nom d’auteur ; ce qui devait être la première traduction française, parue trois ans plus tard, où figurait le nom de Shelly pour Shelley (sans doute une erreur) : dans ce second volume, les pages imprimées fourmillaient d’annotations manuscrites d’une écriture soignée, régulière, qui devait dater du temps de la parution du livre. Le troisième volume, relié comme les précédents en peau beige, que j’avais d’abord pris pour une autre édition du roman, était entièrement manuscrit, de la même écriture que les notes du second. A la première page, le titre : Réflexions sur ma vie et mes malheurs, pour servir de mémoire à ma postérité, par V*** F***. Le nom retranscrit en entier figurait en dessous, ajouté au crayon, d’une écriture plus récente : Victor Frankenstein ! Ma curiosité était si grande qu’elle m’a fait oublier de relire des passages du roman, comme je l’avais envisagé. Je me suis plongée dans ces commentaires manuscrits. Le monstre n’a pas été créé de toutes pièces, il s’agit de mon compagnon d’études allemand Wolfgang Scheusal, laissé pour mort à la suite d’un duel. Et moi, Victor Frankenstein, voyant en lui des signes de vie, je l’ai fait transporter secrètement de la crypte où il reposait à mon domicile, avec la complicité du bedeau, et je suis parvenu à le ramener à la conscience. Il était de haute taille, le visage était balafré à la suite du duel, il était horrible à voir, et quand il s’est réveillé il m’a demandé : « Maudit, pourquoi ne m’as-tu pas laissé mourir ? » La suite m’a montré qu’il était devenu fou et que, peu à peu, il s’était persuadé que moi Victor, son ancien compagnon, étais l’ennemi qui l’avait frappé et défiguré. Le meurtre de mon frère cadet à Plainpalais est bien réel, celui de mon ami Clerval également. En revanche, ce n’est pas ma fiancée qu’il a étranglée, mais celle qui était devenue ma femme et qui attendait notre premier enfant. Elle était près d’accoucher quand elle fut assassinée ; il y eut pourtant un événement heureux au milieu de ce malheur : un habile chirurgien qui se trouvait sur place, s’il ne put rien faire pour ma chère épouse, parvint à extraire l’enfant vivant du corps de ma bien-aimée qui mourait à l’instant. Le tout s’est produit en 1816, et non dans un hypothétique XVIIIe siècle, comme l’indique l’auteur du roman. J’étais abasourdie. Si l’histoire telle qu’elle s’était réellement passée n’était pas tout à fait celle du roman, Victor Frankenstein, lui, avait bel et bien existé ! J’ai poursuivi. Depuis la parution de ce livre, notre famille est déshonorée. On ne peut plus faire un pas sans être l’objet de regards ou de murmures. Ce qui est pire, c’est que le récit prend peu à peu la place de ce qui s’est réellement produit. D’où la nécessité de ces notes. On me soupçonne, moi Victor, d’avoir créé un monstre de toutes pièces après avoir profané des tombes et déterré des cadavres. Et ceux qui ne m’en accusent pas me soupçonnent d’avoir frappé mon compagnon d’études Wolfgang Scheusal au cours d’un duel, puis, pris de remords, de l’avoir réanimé. D’autres encore, qui ne croient pas à l’existence de celui qu’on nomme le monstre, ni à celle de ce compagnon allemand, me soupçonnent d’avoir moi-même assassiné, dans un état de délire, mon frère cadet, puis mon ami Clerval, puis mon épouse, et d’être revenu, à chaque fois, à la raison après mon forfait, où je me serais morfondu sur un malheur que j’aurais provoqué, mettant le crime sur le compte d’un monstre hypothétique. Il m’était donc nécessaire de rétablir exactement les faits à l’intention de ma postérité. La postérité de Victor Frankenstein ! Victor n’était donc pas mort au milieu des glaces du pôle, contrairement à ce qu’on lisait dans le roman, et ce fils extrait des entrailles de sa mère avait survécu ! Il me fallait parler à mon père de tout cela. Peut-être n’était-ce pas un hasard s’il possédait ces livres dans sa bibliothèque. – Père, où avez-vous trouvé ces livres ? Et qu’est devenu Victor Frankenstein après ces trois meurtres ? Quelle a été cette descendance dont il parle dans ses notes ? – L’enfant de Victor a, en effet, survécu. Il possède des descendants jusqu’à ce jour. La romancière, Mary Shelley (elle ne portait pas encore ce nom), qui séjournait à Genève à cette époque, avait eu connaissance du drame. L’affaire avait défrayé la chronique. Elle s’en est inspirée pour son roman. Le livre a connu rapidement un grand succès. Le nom de Frankenstein est devenu insoutenable à porter. Victor a donc décidé de changer de nom. Ou plutôt, imitant d’autres familles genevoises, il l’a simplement francisé. Les Frankenstein sont devenus des Pierrefranc ! – Mais alors… – Ma fille, nous sommes toi et moi les derniers Frankenstein, descendants de ce bébé extrait du cadavre encore chaud de la femme étranglée, et Victor Frankenstein, présenté comme le créateur du monstre, est notre ancêtre. Je veux croire à sa version des événements : il n’est pas le créateur d’un monstre, mais celui qui, pour son malheur, a sauvé de la mort son compagnon d’études Wolfgang Scheusal. – Et… ce Wolfgang Scheusal qui a assassiné trois personnes ? Qu’est-il devenu ? Aurait-il un rapport avec… – J’ai bien peur qu’il n’ait, lui aussi, des descendants. Et je me demande à présent si lui aussi – ou l’un de ses descendants – n’aurait pas cherché à franciser son nom… * * * Cet après-midi-là, Anne de Pierrefranc (née Battant) répétait l’exposé qu’elle devait présenter en séminaire de lettres le jour suivant : Arthur Rimbaud, Le Dormeur du val. Un poème d’une admirable construction – un dormeur dans une atmosphère d’insolite silence et de froid – dont le dernier vers donne la clé tragique. Elle était allée se promener au bord du lac, énonçant à mi-voix chaque phrase de son commentaire. « Il faut que mon corps soit en branle pour y mettre mon esprit », disait Jean-Jacques Rousseau, qui adorait marcher. Le temps maussade ne se prêtait guère à la promenade, mais l’air était vivifiant. Les quais étaient déserts. Elle s’était engagée sur la jetée du jet d’eau quand elle sentit une présence derrière elle. La monumentale silhouette ne laissait aucun doute : c’était Guy Chosal. Il l’avait suivie et s’approchait. Elle se força à sourire. – Ah ! Guy, je ne pensais pas vous retrouver ici. Ils continuèrent à marcher côte à côte. Devant eux, le jet d’eau déversait ses flots à même la jetée – c’était le vent qui soufflait, venant du sud. Elle voulut s’arrêter, car l’eau se précipitait avec une grande force sur le sol, leur barrant le passage, mais Chosal l’entraîna. – Un baptême, dit-il. Par aspersion. Ils traversèrent le rideau. Anne sentit douloureusement la masse d’eau rebondir sur sa tête et ses épaules. Ils étaient trempés jusqu’aux os quand ils réapparurent de l’autre côté, en direction du phare, sur une jetée déserte. Personne ne pouvait les voir. Ils parvinrent à l’extrémité de la jetée. Chosal se plaça en face d’Anne. De ses mains pareilles à deux étaux, il lui enserrait les bras. Il la regarda dans les yeux. Il ne souriait pas. – J’ai une confidence à vous faire, Anne. Quelque chose que je n’ai avoué à personne. – S’il vous plaît, Guy, ne me dites rien. – Il faut que je vous le dise, à vous. C’est un secret. Un secret que vous emporterez dans la tombe. – S’il vous plaît, ne me livrez pas votre secret. – Vous craignez de me trahir ? – Ce n’est pas cela, mais je ne veux pas entendre votre secret. – C’est trop tard, Anne. Ecoutez-moi. Ecoutez-moi bien. J’ai tué. J’ai tué une prostituée, voilà six ans. J’ai fait cinq ans de taule pour cela. Votre père ne le sait pas. Il fallait que je vous le dise. Il l’attira à lui, serra très fort. Elle n’eut que le temps de lui dire : – Pas ici, Guy, pas ici ! Ce n’est pas l’endroit ! * * *
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