I
JIM FLEMMINGVannes - France.
De l’autre côté de la Manche, la calligraphie de l’étiquette lui fit tirer sa petite langue.
— Béta… caro… tène, œu… ffrais, géli… fiants. Tout ça ne plairait pas du tout à maman, peut-être les œufs ?
— On ne le lui dira pas, alors tu peux manger ta madeleine.
Jim débarrassait les miettes du petit-déjeuner, le regard tourné vers la fenêtre située au-dessus de l’évier. Des cordes, pire des seaux, il pleuvait dru ce matin. Satané hiver humide, qui encrassait son esprit. Vilaine mélancolie.
Nullement affectée par la météo, la petite voix de derrière le bar poursuivit son questionnement :
— Et dans le coca, il y a quoi ?
— Mon petit Ben, je qualifierai de mystérieux, ton breuvage made in US.
— De la réglisse ?
— Et plus si affinités… Un grand cru sirupeux, une bonne cuvée en bouteille de verre. Imagine du Château Margaux en cannette…
— C’est meilleur du coca en vraie bouteille qui casse. C’est quoi un grand cru ?
Jim tourna la tête, s’apprêtant à se lancer dans une tirade œnologique teintée de pédagogie mais Ben coupa tous ses effets en optant pour un tout autre sujet. Soudainement, il lança :
— Tonton, pourquoi t’as pas de femme ?
Le torchon glissa, Jim le rattrapa au vol. Imprévisible, l’interrogation du bout de chou de sept ans venait de le désarçonner. Cruelle et juste, cette question, personne n’osait la lui poser en face. Son instabilité amoureuse faisait de lui un célibataire invétéré, comportement suspect pour tous mais seul un enfant lui lâchait le pourquoi.
— T’as pas trouvé ? renchérit le petit.
— Je suis probablement un handicapé du sentiment.
L’enfant toisa son oncle de bas en haut et de haut en bas, puis s’affola, en quête de la jambe trop courte ou du bras en moins. Rien, son oncle était capable de lui faire toucher les cumulonimbus lorsqu’il le hissait sur ses épaules. Ce handicap dont il parlait, était gravement et carrément invisible. Quoique… il y eût bien les quatre doigts à une main, cela faisait branlant… et classe tout à la fois, une sorte de signe distinctif pour les extraterrestres.
Jim se ravisa :
— J’ai mal cherché.
Rassuré, le gamin balança ses pieds qui vinrent taper le bar en inox. Juché sur un tabouret, un grand verre de coca avec paille, posé sur le comptoir, lui faisait les yeux doux. Il enfourna dans sa bouche un morceau de madeleine, tout en affirmant :
— Y a des sites pour ça.
— Tu veux parler d’Internet.
— Oui, pour les pas mariés. On trouve tout sur le Net, c’est papa qui le dit.
— Et toi, tu as une petite copine ?
— Deux, Lola et Ève, elles sont dans ma classe. Benjamin, qui se faisait appeler Ben, était un tombeur depuis la maternelle. Fidèle et infidèle, amoureux et volage, le bambin comptait volontiers fleurette et offrait toujours des bagues en rubis de verre, à chacune de ses dulcinées.
— Tu n’as qu’à mieux fureter, dit naturellement l’enfant.
— Et où ?
— Au travail, dans ta rue, tu peux même venir explorer dans ma ruelle si tu veux…
Jim esquissa un sourire. La réponse se voulait simple et si juste. Le bon sens enfantin balayait en douceur toutes les statistiques sur les lieux de rencontres.
Le garçonnet prit un air grave.
— Si je t’en trouve une, tu me donneras vingt et un euros ?
— Une femme vaut vingt et un euros ?
— Je ne sais pas mais mes dix poils de mammouth… des glaces de Sibérie, oui.
Jim ouvrit grand les yeux.
— Oui, aux enchères sur le Net ! s’exclama Ben.
Le sifflement de Jim, un connaisseur en paléontologie, le fit jubiler.
Son oncle, en qualité d’expert, statua :
— C’est d’accord, je monterai jusqu’à quarante euros au cas où le prix de ta toison grimpait dans les jours à venir. Impossible de laisser passer une telle affaire !
Ben leva sa menotte et sa paume vint frapper celle de Jim. Il était ravi, la négociation avait été rapide.
— Bon alors, comment serait ta femme IDÉALE ?
Jim s’assit sur un tabouret à côté de son neveu et oublia que le petit était en cours élémentaire première année. La question, plus que sérieuse, valait la peine d’y réfléchir.
Perles de Coca, de la paille au moelleux du gâteau, Ben en bavait d’avance.
Il se retint, prêt à l’attaque d’une nouvelle bouchée, son gosier lança le jeu :
— Alors, les yeux ?
— Peu importe. Marron, verts ou bleus comme les nôtres.
— Les cheveux ?
— Sans importance.
Dégustant enfin, le gamin marmonna :
— …Pas clair. Tu dois… te concentrer, il y a de l’argent à la clé.
La bouche pleine, Ben commençait à perdre patience et soupira bruyamment. Son oncle trancha :
— Disons brune aux yeux bleus et pas trop grande.
Ben s’impatientait, il articula :
— Quel… âge ?
Jim s’enfonça dans un monde grimaçant, celui de la réflexion muette. Son coude sur le zinc, sa main empoigna son visage, l’index sur les lèvres et le pouce sur la joue. Ses sourcils bruns partirent en accent circonflexe.
Ben observait l’attitude étrange de son oncle, suivait les mimiques et reprit les choses en main, se doutant que la question était ardue.
—…Et toi, tu as quel âge ?
— Bientôt quarante ans.
— Alors trente-neuf.
— Tu peux élargir, de trente à quarante.
Pour Ben, la notion d’âge demeurait obscure. Cette fourchette possédait des dents si larges que ses sept ans formaient une poussière de temps que considérait à peine son oncle.
— Comme maman, donc ?
— Parfait.
— Facile, Virginie, sa copine de bureau. Elle n’a plus de mari et ça la fait tourner en bourrique. Maman n’arrête pas de le dire.
— Non, pas Virginie. Ton père a déjà eu la même idée.
— Il a négocié à combien ?
— Ton père est mon frère, aussi… cadeau.
— J’ai compris pour Virginie. Ce n’est pas une princesse et tu cherches une princesse, en plus intelligente. Pas du tout cuit pour mes quarante euros, tu as bien dit quarante…
L’enfant lécha ses doigts, descendit de son tabouret, positionna son cartable sur ses omoplates et tenta de fermer les boutons de son parka. Dents serrées, l’affaire du boutonnage s’avérait délicate et Jim ne semblait aucunement prêt à l’assister dans sa tâche. Sa maman lui aurait rajusté le tout en un frôlement de doigts, trouvant l’œillet qui va bien avec le fichu bouton qui résiste, mais voilà un oncle cela ne voyait pas ces tourments-là. Pourtant, Ben adorait par-dessus tout prendre le petit-déjeuner chez Jim, parce qu’il lui offrait des plaisirs interdits comme un soda glacé.
Sa mère le laissait parfois passer toute une nuit chez son vieux copain, dans tous les sens de cette drôle d’expression, “vieux” et néanmoins “copain”.
Rare, cet événement s’accompagnait de plein de précautions du genre « Tu devras bien te tenir » qui se transformait vite en « Je vais faire la fête du diable en culotte courte qui saute sur la banquette avec le feu aux pattes ». Pour son petit ange, elle préparait alors un sac de voyage avec le pyjama qui sentait bon la lavande, les vêtements du lendemain bien rangés avec des plis de fer à repasser et le fameux panier petit-déjeuner diététique.
Avant d’abandonner son fils entre les mains d’un célibataire sans enfant, Pauline prodiguait toujours à son oncle mille conseils, une fois à l’oral mais aussi par écrit. Une longue liste reprenait ce qu’il fallait faire en matière d’éducation parentale pour les heures à venir : le coucher à 20 heures 30 précises, lui interdire de grignoter des cochonneries etc. Dès que sa mère avait franchi le pas de la porte, Ben se ruait sur les dites cochonneries dans le placard secret, celui en métal argenté de la cuisine en verre. Le trésor fleurait le merveilleux, des nounours en chocolat, des fraises tagada, les tournicotis gluants qui piquaient si fort la langue, comme un plat de pâtes trop chaudes, succulent picotement. Le lendemain matin, le panier, petit-déjeuner diététique composé de céréales, fruits et lait, se transformait en soda et gâteaux suintant de beurre. Jim adorait son neveu, Pauline savait exactement que rien ne se déroulerait comme elle l’avait prévu. La soirée qu’elle s’accordait de temps à autre en amoureux avec Sébastien, le frère de Jim, se révélait un bonheur pour tous.
Ce 5 janvier, Jim accompagna son neveu à l’école, sous une pluie battante. La maîtresse fit la grimace en retirant le parka trempé du petit et Ben lui lança :
— Mon oncle est un handicapé du sentiment… Oui, il n’a pas pu m’aider pour les boutons, il est malvoyant.
Ce “beau mot”, son père l’employait toujours pour le voisin, l’aveugle avec le gros chien jaune.
Ben rejoignit sa chaise, fit un clin d’œil charmeur à Lola et l’institutrice murmura : « Tristesse ! ».
Dans les heures qui suivirent la petite conversation entre hommes, Ben se mit en quête d’une princesse pour son oncle. Dans la cour de récréation, il détailla madame Roussel, la directrice, puis oublia sa mission, pris par dans le tourbillon de sa vie insouciante, remplie de fiancées de sept ans.
Jim, quant à lui, repensa sur le chemin du bureau, à cette gifle arrivée sans prévenir, portée par l’innocente menotte de son neveu. Ben avait pleinement raison, pourquoi vivait-il seul et n’avait-il pas fondé une famille ?
Jim prit conscience qu’il était devenu un vieux garçon de trente-neuf ans. Sa jeunesse s’empoussiérait dans une malle pleine de photos, les visages de ses conquêtes amoureuses se désagrégeaient sur du papier jauni. Désagréable évidence.