Je quittai l'hôpital Fundeni alors que la nuit était déjà tombée. Le froid était mordant, un froid humide qui traversait mon manteau comme une lame. Sur le parking, des chiens errants fouillaient les poubelles, leurs yeux jaunes brillant dans la lumière des lampadaires grésillants.
Je n'avais pas embrassé Ana. Je lui avais juste dit : « Je trouve un hôtel. Je reviens demain. » Elle avait hoché la tête, son attention déjà retournée vers le petit corps branché aux machines. Je n'existais plus. J'étais le chéquier, et le chèque avait été signé.
Je pris un autre taxi.
— Centru Vechi, dis-je. Le Vieux Centre.
Le chauffeur, un jeune homme qui écoutait de la techno à fond, me jeta un coup d'œil dans le rétroviseur.
Chauffeur : Party ? Girls ?
— Just hotel.
Il haussa les épaules et écrasa l'accélérateur. La Dacia slaloma entre les trams et les nids-de-poule à une vitesse suicidaire. Je regardais la ville défiler. Bucarest la nuit était une créature bipolaire. Des casinos aux néons aveuglants côtoyaient des églises orthodoxes sombres. Des Porsche Cayenne noires aux vitres teintées doublaient des charrettes tirées par des chevaux en périphérie.
C'était une ville d'argent sale et de prières. Je m'y sentais étrangement à ma place.
Le taxi me déposa à l'entrée de la zone piétonne de Lipscani. C'était le cœur battant de la vie nocturne. La musique boum-boum sortait de chaque porte, les racoleurs tendaient des menus, les filles en mini-jupes riaient trop fort sur les pavés inégaux.
Je trouvai un petit hôtel, le "Rembrandt", coincé entre deux bars bruyants. La chambre était petite, mansardée, propre. 60 euros la nuit. C'était raisonnable.
Je posai ma valise. Je m'assis sur le lit. Le silence revint. Et avec lui, la panique.
J'ouvris mon ordinateur portable. Je ne me connectai pas au Wi-Fi de l'hôtel (trop risqué). J'utilisai mon téléphone en partage de connexion, via un VPN que j'avais configuré pour rebondir en Suisse.
Je tapai l'adresse de mon portail bancaire canadien.
ACCÈS REFUSÉ. Votre compte a été temporairement suspendu pour des raisons de sécurité. Veuillez contacter votre succursale au 1-800...
Je m'y attendais. Mais voir le message en lettres rouges me donna quand même des sueurs froides.
J'allai sur le site de La Presse. Rien dans les faits divers. "Comptable en fuite" n'était pas encore un titre assez vendeur. Sophie avait dû garder ça pour elle, pour l'instant. Elle devait être en train de consulter un avocat pour protéger ses propres actifs avant d'appeler la police. Elle était pragmatique.
Je refermai l'ordinateur. J'avais besoin de boire.
Je sortis. Je marchai dans les ruelles pavées de Lipscani. Je cherchais un endroit sombre, calme. Je finis par entrer dans un bar qui s'appelait "The Vault". L'intérieur était cossu, boiseries sombres, fauteuils en cuir vert, jazz discret. Ça ressemblait à un club de gentlemen anglais, mais avec cette touche d'excès typiquement roumaine : les lustres étaient trop gros, les montres des clients trop brillantes.
Je m'assis au bar.
— Whisky. Double. Neat, commandai-je.
Le barman, un chauve tatoué avec un gilet de costume, me servit un Glenfiddich sans un mot.
Je bus la première gorgée comme de l'eau. La brûlure dans ma gorge me fit du bien. Elle me rappelait que j'étais vivant.
À ma droite, deux hommes discutaient en anglais avec un fort accent russe ou ukrainien. Ils parlaient de "containers" et de "Constanța" (le port sur la Mer Noire). À ma gauche, un jeune couple s'embrassait goulûment.
Je sortis mon téléphone pour regarder une photo de Matei que j'avais prise discrètement à l'hôpital. Le petit avait l'air si fragile.
— Vous avez l'air de porter le poids du monde sur vos épaules, prietene.
Je sursautai.
L'homme qui venait de parler était assis deux tabourets plus loin. Il s'était rapproché sans bruit. Il avait la trentaine, comme moi. Mais là où j'étais froissé et fatigué, il était impeccable. Costume bleu nuit taillé sur mesure, chemise blanche ouverte au col, cheveux gominés en arrière. Il avait un visage agréable, souriant, mais ses yeux étaient froids. Des yeux de requin qui vient de sentir une goutte de sang dans l'eau.
— Je ne cherche pas de compagnie, dis-je en anglais.
Inconnu : Je ne vends pas de compagnie, répondit-il dans un anglais parfait, presque sans accent. Je vends des solutions.
Il fit signe au barman.
Inconnu : Inca un rand pour monsieur. (Encore un verre).
— Je peux payer mes verres, répliquai-je sèchement.
Inconnu : Je n'en doute pas. Le costume est italien, la montre est une Omega... Vous avez de l'argent. Mais vous buvez comme un homme qui a peur de le perdre.
Il s'appelait Doru. Je ne le savais pas encore, mais le diable venait de s'asseoir à côté de moi et il m'offrait un verre.
Il prit son propre verre et fit tinter le glaçon contre la paroi.
Inconnu : Vous êtes Canadien ? Français ?
— Ça a une importance ?
— À Bucarest, tout a une importance. Surtout ce qu'on ne dit pas.
Il se tourna vers moi, s'accoudant au bar.
Inconnu : Je m'appelle Doru. Je possède cet endroit. Et quelques autres. J'aime savoir qui boit mon whisky avec une tête d'enterrement.
Je le dévisageai. C'était l'Antagoniste. Le "Patron". Il ne ressemblait pas à une brute. Il ressemblait à un jeune entrepreneur de la Tech, ou à un trader. C'était bien plus dangereux.
— Julien, lâchai-je. Juste Julien.
Doru : Enchanté, Juste Julien. Alors, qu'est-ce qui amène un comptable canadien (il avait deviné mon métier juste à mes mains manucurées et ma façon de tenir mon verre ?) dans ma belle ville ? Les femmes ? Le jeu ?
— La santé, mentis-je.
Il éclata de rire.
Doru : La santé ! À Bucarest ! C'est la meilleure blague de la soirée. On vient ici pour se détruire, Julien. Pas pour se soigner.
Son regard tomba sur l'écran de mon téléphone qui n'était pas encore verrouillé. La photo de Matei était toujours visible.
Son sourire s'effaça d'un coup.
Doru : Ah. Je vois. Fundeni ?
Je verrouillai l'écran précipitamment.
— Ça ne vous regarde pas.
Doru : Oncologie pédiatrique, devina-t-il. C'est le seul service où les étrangers vont. C'est un mouroir, mon ami. Un mouroir très cher.
Il but une gorgée.
Doru : Vous savez, j'ai beaucoup de respect pour les pères qui se battent. Mais l'argent fond vite ici. Les médecins sont des vampires. Les pharmaciens sont des voleurs. Et l'hôtel... (il désigna mon sac à dos posé au pied du tabouret) ...ça coûte cher aussi.
Il se pencha vers moi. Son parfum, un mélange de cuir et d'épices coûteuses, envahit mon espace vital.
Doru : Si jamais vos réserves canadiennes se bloquent... disons, à cause d'un malentendu avec votre banque... sachez qu'il y a des opportunités ici pour un homme qui sait compter.
Mon cœur cessa de battre une seconde. Comment savait-il ? Avait-il vu l'alerte sur mon écran tout à l'heure ? Où était-ce juste un coup de bluff générique ?
— Je ne cherche pas de travail, dis-je, la voix un peu trop aiguë.
Doru se leva. Il lissa sa veste.
Doru : Pas un travail. Une collaboration. Vous avez l'air d'un homme qui comprend les structures complexes. Les flux. Les pourcentages.
Il sortit une carte de visite noire, mate, avec juste un prénom et un numéro de téléphone en relief doré. Il la glissa dans la poche de ma chemise, comme un pourboire inversé.
Doru : Dormez là-dessus, Juste Julien. Le premier cycle de chimio est payé, je suppose ? Le deuxième arrive vite.
Il me fit un clin d'œil et disparut dans la foule du bar aussi silencieusement qu'il était apparu.
Je restai seul avec mon verre plein et la carte qui brûlait ma poitrine à travers le tissu. Je regardai autour de moi. Les visages semblaient plus durs, les rires plus faux.
Je venais de comprendre une chose terrifiante : Ana avait vendu son corps dans la rue, mais ici, dans les salons feutrés, des hommes comme Doru vendaient des âmes.
Et il venait de faire une offre sur la mienne.