CHAPITRE 9 : LE MUR DE BRIQUES

1338 Mots
Le lendemain matin, Bucarest s'était réveillée sous une pluie fine et glaciale. Depuis la fenêtre de ma chambre d'hôtel, je voyais les toits gris luire comme de l'ardoise mouillée. Je ne pris pas de petit-déjeuner. À 15 euros le buffet, c'était devenu une dépense superflue. J'enfilai mon costume de la veille. Il commençait à se froisser aux coudes et aux genoux. Ma chemise blanche, autrefois immaculée, avait perdu de sa superbe. Je ressemblais à ce que j'étais : un banquier en cavale. Je vérifiai mon téléphone. Toujours en mode avion pour les appels, mais connecté au Wi-Fi via mon VPN. Aucun message de Sophie. C'était mauvais signe. Sophie qui crie, c'est gérable. Sophie qui se tait, c'est qu'elle a déjà appelé son avocat et la GRC (Gendarmerie Royale du Canada). Je pris un taxi pour l'hôpital Fundeni. Je demandai au chauffeur de s'arrêter au distributeur automatique (Bancomat) à l'entrée du complexe. J'avais besoin de liquide. Les petites dépenses s'accumulaient : l'eau, les taxis, la nourriture pour Ana. J'insérai ma carte Visa Or. Celle qui avait une limite de crédit de 50 000 $. Je tapai mon code. Retrait : 2000 RON (environ $600). L'écran afficha un sablier. Puis un message rouge brutal : TRANSACTION REFUSÉE. CONTACTEZ VOTRE BANQUE. Je réessayai. 1000 RON. REFUSÉE. Je sentis une goutte de sueur froide couler dans mon dos. Je sortis une deuxième carte. Ma Mastercard de secours. REFUSÉE. CARTE RETENUE. La machine avala le plastique avec un bruit mécanique définitif. Gloups. Je restai planté là, sous la pluie, à regarder la fente vide. Je venais de perdre mon filet de sécurité. Il ne me restait que la liasse d'euros cachée dans la doublure de ma valise à l'hôtel et quelques billets dans mon portefeuille. Je fis le calcul mentalement. Cash disponible : environ 11 200 €. Prochain cycle de chimio (dans 8 jours) : 4 000 €. Cycle suivant (dans 21 jours) : 4 000 €. Reste pour vivre et se loger : 3 200 €. Ça semblait beaucoup pour un Roumain moyen. Mais pour un fugitif qui devait payer des soins privés et un hôtel, c'était la famine assurée dans un mois. Je ravalai ma panique et entrai dans l'hôpital. L'odeur de Javel me sauta au visage. Je montai au 4ème étage. La chambre 402 était silencieuse. Matei dormait, une perfusion jaune pâle coulant goutte à goutte dans son bras maigre. La chimio avait commencé. Ana était là. Elle n'était pas assise sur une chaise. Elle était par terre, recroquevillée sur un mince tapis de sol qu'elle avait dû apporter de chez sa tante, la tête posée sur le matelas du lit de son fils. Elle dormait dans une position impossible, le cou tordu, une main agrippée à la barrière métallique. Elle portait le même pull gris. Elle avait l'air épuisée, vieillie de dix ans en une nuit. Je m'approchai doucement. Le parquet grinça. Elle ouvrit un œil, sursauta, et se redressa immédiatement, lissant ses cheveux gras. Ana : Tu es là, murmura-t-elle, la voix pâteuse. — Je suis là. Elle regarda mes mains vides. Ana : T'as pas apporté de café ? Je me sentis stupide. J'avais oublié le café parce que j'étais trop occupé à paniquer devant le distributeur. — Non. Désolé. Je... la machine était en panne. Elle haussa les épaules. Ana : C'est pas grave. Il y a de l'eau au robinet. Je regardai autour de moi. Sur la petite table de nuit, il n'y avait rien. Pas de fruits, pas de biscuits. Juste une bouteille d'eau en plastique à moitié vide. — Tu as mangé ? Demandai-je. Ana : Pas faim. — Ana. Tu as mangé quand pour la dernière fois ? Elle détourna le regard. Ana : Hier midi. Dans l'avion. Les trucs gratuits du salon. La colère monta en moi. Pas contre elle. Contre tout. Contre ce système, contre Sophie, contre moi-même. — Je vais te chercher quelque chose. Je descendis à la cafétéria du rez-de-chaussée. C'était un endroit sinistre avec des néons clignotants et des tables en formica collantes. Je pris un plateau. Deux sandwichs au jambon douteux, une bouteille de jus d'orange, deux cafés noirs et une brioche pour Matei quand il se réveillera. J'arrivai à la caisse. La caissière, une femme forte avec un tablier taché, mâchait un chewing-gum. Caissière : Patruzeci și cinci lei, dit-elle. (45 Lei). Je sortis mon portefeuille. Je l'ouvris. Il était vide de Lei. J'avais tout donné au taxi. Il ne me restait que des euros. Des billets de 50. Je tendis un billet de 50 euros. Elle me regarda comme si je lui tendais un caillou. Caissière : Nu euro. Lei. — Je n'ai pas de Lei, dis-je en anglais. Change ? Exchange ? Elle pointa un doigt boudiné vers l'entrée de l'hôpital. Caissière : Exchange outside. Bank. Je savais que le distributeur ne marchait pas. Je ne pouvais pas retirer de Lei. Et je ne pouvais pas changer mes euros ici. Une file commençait à se former derrière moi. Des gens impatients, fatigués. — S'il vous plaît, insistai-je. Gardez la monnaie. Keep the change. It's fifty euros. It's worth two hundred Lei. Elle secoua la tête, inflexible. Bureaucratie soviétique. La règle, c'est la règle. Caissière : Nu. Quelqu'un soupira bruyamment derrière moi. Inconnu : Haide, domnule ! (Allez, monsieur !) Je sentis la rougeur me monter au visage. J'étais Julien Lemarchand, CPA, auditeur senior. Je gérais des millions. Et je ne pouvais pas acheter un p****n de sandwich au jambon. Je reposai le plateau. — Sorry, murmurai-je. Je quittai la file sous les regards agacés. Je sortis de la cafétéria les mains vides. Je remontai au 4ème étage, le ventre noué par la honte. Comment j'allais dire à Ana que je ne pouvais même pas la nourrir ? Je m'arrêtai dans le couloir, juste avant la porte 402. Je regardai par la petite vitre. Ana caressait la tête de Matei qui s'était réveillé et vomissait de la bile dans un haricot en carton. Elle lui essuyait la bouche avec douceur, lui murmurait des mots tendres, forte comme un roc. Elle n'avait pas besoin d'un comptable. Elle avait besoin d'un pourvoyeur. Je fouillai dans la poche intérieure de ma veste. Mes doigts rencontrèrent le carton rigide, noir et mat. Je sortis la carte. DORU. +40 722 ... Pas de nom de famille. Pas d'adresse. Juste une promesse de "solutions". Je regardai Ana à travers la vitre. Elle avait faim. Son fils avait besoin de chimio. Et ma fierté ne remplissait pas les estomacs. Je sortis mon téléphone. Je composai le numéro. Ça sonna deux fois. Doru : Da ? fit une voix calme, avec un fond sonore de musique classique. — C'est... le Canadien, dis-je, la gorge sèche. "Juste Julien". Il y eut un silence au bout du fil. Puis, j'entendis le sourire dans sa voix. Doru : Ah. Julien. Je me demandais combien de temps, il faudrait. Le bancomat de l'entrée est capricieux avec les cartes étrangères, n'est-ce pas ? Il savait. Il savait tout. Il m'avait probablement fait suivre. — J'ai besoin de liquidités, dis-je. Vite. Doru : Bien sûr. Le capital circule mal dans les veines officielles. Rejoignez-moi ce soir. Pas au bar. Je vous envoie une adresse. Venez seul. Et apportez votre ordinateur portable. — Pourquoi l'ordinateur ? Doru : Parce que je n'ai pas besoin de vos muscles, Julien. J'ai besoin de votre cerveau. Il raccrocha. Je regardai l'écran noir de mon téléphone. Je rangeai la carte. Je lissai ma veste. Je pris une grande inspiration d'air javellisé et entrai dans la chambre 402 avec un sourire de façade. — J'ai oublié mon portefeuille à l'hôtel, mentis-je à Ana. Je retourne le chercher. Je te ramène un festin ce soir. Promis. Elle me sourit, un sourire faible mais confiant. Elle me croyait. Elle avait tort. Le Julien qu'elle avait connu était mort au distributeur automatique. Celui qui revenait ce soir serait quelqu'un d'autre.
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