CHAPITRE 10 : LA MACHINE À LAVER

1291 Mots
L'adresse que Doru m'avait envoyée ne menait pas à un entrepôt désaffecté ou à une arrière-boutique louche. Elle menait au cœur du quartier d'affaires de Pipera, au nord de Bucarest. Une tour de verre et d'acier qui reflétait le ciel gris, entourée de sièges sociaux de multinationales : Oracle, HP, Coca-Cola. Je montai au 14ème étage. Une plaque en plexiglas discret indiquait : NEXUS SOLUTIONS - Import/Export & Logistics. Une secrétaire en tailleur strict me fit entrer. Pas de fouille. Pas de gros bras à l'entrée. Juste le bourdonnement feutré d'une climatisation haut de gamme et l'odeur du café Nespresso. Doru m'attendait dans un bureau d'angle avec vue panoramique sur les embouteillages de la ville. Il portait un col roulé noir sous une veste grise. Il avait l'air d'un architecte ou d'un directeur marketing. Doru : Vous êtes ponctuel, Julien. J'aime ça. Il ne se leva pas pour me serrer la main. Il fit un geste vers le fauteuil en cuir face à lui. Sur son bureau, il n'y avait pas de papiers. Juste un ordinateur ultra-fin, deux téléphones et une liasse de billets de banque retenue par un élastique. Des Lei. Mon estomac gargouilla. Je fixai l'argent. Doru : Doucement, dit Doru avec un sourire amusé. On ne nourrit pas le chien avant qu'il ait fait le tour. Il poussa un ordinateur portable vers moi. Un modèle vierge, noir, sans marque apparente. Doru : J'ai un problème, Julien. Un problème de plomberie. Il tapa quelques touches et tourna l'écran vers moi. Doru : Voyez-vous, mon entreprise gère beaucoup de... flux. Des espèces, principalement. Des clubs, des bars, des services de sécurité. L'État roumain est très curieux ces temps-ci. Ils ont mis en place un nouvel algorithme de détection pour les dépôts en espèces supérieurs à 10 000 euros. Il soupira, faussement accablé. Doru : J'ai 200 000 euros qui dorment dans un coffre et que je dois envoyer à un fournisseur en Chine avant demain matin pour une commande de... textiles. Si je les dépose à la banque, ça déclenche une alerte TRACFIN locale. Si je ne les dépose pas, je perds ma commande. Il me regarda droit dans les yeux. Doru : Vous êtes auditeur, Julien. Vous avez configuré ces algorithmes au Canada. Comment on les contourne sans déclencher l'alarme ? C'était le test. Il ne me demandait pas de porter une arme. Il me demandait de blanchir de l'argent. Je m'assis. Je posai mes mains sur le clavier. Le contact du plastique froid me rassura. C'était mon instrument. — Montrez-moi la structure de vos comptes, dis-je. Il entra un mot de passe. Des tableaux apparurent. Des comptes sociétés écrans : Blue Sky Ltd, Immo Invest, Consulting Group. C'était amateur. Grossier. — C'est n'importe quoi, lâchai-je sans réfléchir. Vous faites des virements ronds. 5 000. 9 000. C'est le premier truc qu'on apprend à repérer en première année de fac. Les chiffres ronds sont humains. La nature ne fait pas de chiffres ronds. Doru haussa un sourcil. Il n'était pas vexé. Il était intrigué. Doru : Continuez. — Si vous voulez faire passer 200 000 sans alerte, vous ne devez pas essayer de cacher le dépôt. Vous devez le noyer. Je commençai à taper. Mes doigts volaient sur le clavier. L'adrénaline, celle que je cherchais dans la chambre d'Ana, revenait. Mais cette fois, c'était intellectuel. — Vous avez une chaîne de restaurants, dis-je en voyant une ligne "Horeca". Parfait. On va simuler une augmentation de chiffre d'affaires sur le service du midi. C'est liquide, c'est invérifiable. On va répartir les dépôts sur huit agences différentes, à des horaires de forte affluence. Doru : Trop long, coupa Doru. Je dois payer la Chine ce soir. — Alors on utilise la crypto, dis-je. Mais pas directement. J'ouvris une fenêtre de commande. — Vous achetez des USDT (Tether) via des bornes physiques dans la ville. Il y en a vingt à Bucarest. Pas d'identité requise en dessous de 2 500 euros. Vous envoyez des coureurs. Dix gars. Cinq bornes chacun. En deux heures, vous avez converti votre cash en crypto stable. Doru : Et après ? La Chine veut des dollars, pas des jetons. — Après, c'est là que j'interviens. Je me connectai à une plateforme d'échange décentralisée (DEX). — Je vais faire passer vos USDT par un "Mixer". Ça brise la chaîne de traçabilité. Ensuite, on les envoie sur un compte de courtage à Malte, au nom de votre société Blue Sky. Et depuis Malte, on fait un virement SWIFT officiel vers la Chine pour "Achat de Matériel". Je levai les yeux vers lui. — Propre. Net. Et fiscalement déductible si vous le passez en charge d'exploitation. Doru resta silencieux un moment. Il regardait l'écran, puis moi. Il voyait la différence entre ses voyous habituels et un professionnel. Doru : Combien de temps pour le montage ? demanda-t-il. — Si vos gars courent vite pour le cash ? Le virement part de Malte avant 17h00. Un lent sourire étira ses lèvres. Ce n'était pas un sourire amical. C'était le sourire d'un homme qui vient de trouver une mine d'or. Doru : Faites-le. — Pas tout de suite. Je retirai mes mains du clavier. Je me reculai. Mon cœur battait la chamade. J'étais en train de négocier avec la mafia. — Je veux une avance, dis-je. En espèces. Maintenant. Doru prit la liasse sur son bureau. Il ne la compta pas. Il la jeta vers moi. Elle glissa sur le bois verni et s'arrêta contre mon coude. Doru : Cinq mille Lei. (Environ 1000 euros). C'est pour l'apéritif. Je pris l'argent. Le papier était usé. Il sentait le vieux portefeuille et le tabac. — Et je veux un téléphone propre. Avec du crédit. Il ouvrit un tiroir, sortit un iPhone sous blister et une carte SIM prépayée. Doru : Bienvenue chez Nexus Solutions, Julien. Je passai les deux heures suivantes à configurer les portefeuilles numériques, à créer les ordres de virement, à masquer les IP. C'était grisant. C'était terrifiant. J'utilisais toutes les failles que j'avais passé dix ans à combler pour la Banque Royale. À 16h45, je cliquai sur "Confirmer". Le virement partit de Malte. Doru reçut une notification sur son téléphone. Il regarda l'écran, puis me fit un signe de tête. Doru : Impressionnant. Mes comptables habituels m'auraient pris 15% et mis trois jours. Je me levai. J'avais l'argent en poche. J'avais le téléphone. Je voulais partir avant de réaliser ce que je venais de faire. — Je peux y aller ? Doru : Bien sûr. Retournez voir votre petite protégée. Nourrissez-la. Je me dirigeai vers la porte. Doru : Julien, m'interpella-t-il. Je me retournai, la main sur la poignée. Doru : Vous avez fait du bon travail. Mais n'oubliez pas une chose. Son visage n'avait plus rien de l'architecte sympathique. Ses yeux étaient devenus deux puits noirs. Doru : Maintenant, vous êtes sur la blockchain. Votre trace est liée à la mienne. Si je tombe... vous tombez. Et je ne tombe jamais seul. Je ne répondis pas. Je sortis. Dans l'ascenseur, je m'appuyai contre le miroir. Je regardai mon reflet. C'était le même homme qu'hier. Le même costume. La même cravate. Sauf que maintenant, j'étais un complice. J'avais vendu mon intégrité pour cinq mille Lei. Je sortis dans la rue. La pluie avait cessé. Je courus verjs le premier supermarché. J'achetai des fruits, du pain, du jambon de qualité, des yaourts, du chocolat pour Matei, et deux cafés brûlants à emporter. Je payai en liquide. La caissière me sourit. C'était de l'argent sale. Mais le café avait le même goût.
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