CHAPITRE 11 : LE FESTIN DES CONDAMNÉS

1034 Mots
Je remontai les quatre étages de l'Institut Fundeni deux par deux, les bras chargés de sacs en plastique qui coupaient la circulation de mes doigts. Je ne sentais pas la douleur. Je sentais l'odeur du pain chaud et du café qui s'échappait des sacs, masquant celle de l'éther et de la maladie. J'arrivai devant la porte 402. Je marquai une pause. Je vérifiai mon reflet dans la vitre. J'avais l'air normal. Juste un homme qui revient des courses. Personne ne pouvait voir que j'avais passé les deux dernières heures à blanchir de l'argent pour la mafia roumaine dans une tour de verre. Personne ne pouvait voir la tache invisible sur mes mains. J'entrai. La chambre était plongée dans la pénombre. Seule la lumière bleue du moniteur cardiaque éclairait le visage de Matei. Il ne dormait pas. Il fixait le plafond avec cet ennui profond des enfants malades. Ana était assise par terre, les yeux dans le vague. Quand elle me vit, son visage s'illumina. Pas d'un sourire amoureux. D'un soulagement animal. Ana : Tu es revenu, souffla-t-elle. Je déposai les sacs sur le lit vide d'à côté. — Je t'avais dit que je reviendrais. Je commençai à déballer. J'étais comme un magicien sortant des lapins d'un chapeau. Un pain de campagne croustillant. Du jambon de Prague en tranches fines. Du fromage Cașcaval. Des tomates rouges, gorgées de jus. Des yaourts à boire. Et pour la finale : une tablette de chocolat Milka aux noisettes et deux cafés fumants. Les yeux de Matei s'agrandirent. Il se redressa sur ses coudes, oubliant un instant la perfusion dans son bras. Matei : Ciocolată ? (Chocolat ?) demanda-t-il d'une voix faible. — Da, căpitane, dis-je. (Oui, capitaine). Je coupai le pain avec mon canif suisse (que j'avais heureusement laissé dans ma valise en soute). Je préparai des tartines épaisses, généreuses. Ana ne m'attendit pas. Elle prit une tartine et mordit dedans. Elle ferma les yeux. Je vis sa gorge se contracter, puis ses épaules se détendre. Elle mangeait avec une urgence qui me brisa le cœur. C'était la faim de celle qui s'est privée pour que son fils ait une chance. Je tendis un carré de chocolat à Matei. Il le prit avec révérence, le porta à sa bouche et le laissa fondre sur sa langue, un sourire de béatitude se dessinant sur son visage pâle. — C'est bon ? demandai-je. Il hocha la tête vigoureusement, du chocolat au coin des lèvres. Matei : Foarte bun. (Très bon). Merci, Tonton Julien. Ce mot. Tonton. Il résonna en moi plus fort que n'importe quel titre professionnel. "Auditeur Senior" ne valait rien face à "Tonton Julien". Je m'assis sur le bord du lit. Je pris mon café. Je regardai cette scène. Une mère qui mange. Un enfant qui sourit. C'était une scène banale pour des millions de familles. Pour nous, c'était un miracle acheté avec cinq mille Lei sales. Ana s'essuya la bouche. Elle avait repris des couleurs. Elle me fixa intensément. Ana : T'as retrouvé ton portefeuille ? demanda-t-elle. Le mensonge était prêt. Je l'avais répété dans l'ascenseur. — Oui. Il était tombé derrière le comptoir de la réception à l'hôtel. La femme de ménage l'a retrouvé. Tout était là. Elle continua de me fixer. Ses yeux noirs, habitués à scanner les mensonges des hommes dans la nuit, cherchaient la faille. Elle savait que les portefeuilles perdus à Bucarest ne revenaient jamais pleins. Elle savait que j'avais l'air différent. Plus tendu. Plus... sombre. Mais elle regarda le chocolat dans la main de son fils. Elle regarda le reste du pain. Elle fit le choix de croire au mensonge. Parce que la vérité était trop risquée. Ana : Tu as de la chance, dit-elle doucement. — Oui. De la chance. On mangea en silence. Un silence confortable, pour la première fois. Matei nous raconta une histoire décousue sur ses copains d'école qu'il ne voyait plus, sur son maître qui avait une moustache bizarre. On riait aux bons moments. Pendant une heure, j'oubliai tout. J'oubliai Sophie. J'oubliai la police. J'oubliai Doru. J'étais juste un père de substitution dans une chambre d'hôpital qui sentait le jambon et l'espoir. Vers 21h00, une infirmière entra pour changer la poche de perfusion. Elle nous jeta un regard noir en voyant les miettes sur le lit, mais ne dit rien. Matei s'endormit presque instantanément après, le ventre plein, une main serrée sur l'emballage vide du chocolat. Ana me raccompagna dans le couloir. Ana : Tu vas où ? demanda-t-elle. — À l'hôtel. Je suis crevé. Elle s'approcha de moi. Elle hésita, puis posa sa main sur mon bras. Sa paume était chaude. Ana : Merci, Julien. Pas pour l'argent. Pour ça. (Elle montra la porte fermée). Pour l'avoir fait rire. Il n'avait pas ri depuis deux semaines. Je sentis une boule se former dans ma gorge. — Dors bien, Ana. Je partis avant de craquer. Je marchai jusqu'à l'ascenseur. Je descendis. Je sortis dans la nuit froide. Je me sentais bien. Utile. Je mis la main dans ma poche pour prendre mes clés. Mes doigts frôlèrent le plastique froid du téléphone prépayé que Doru m'avait donné. Il vibra. Une fois. Longuement. Je me figeai sur le trottoir. Les chiens errants aboyèrent au loin. Je sortis l'appareil. L'écran brillait dans le noir. Un nouveau message. Expéditeur : Inconnu. "Bon appétit, Julien. J'espère que le petit a aimé le chocolat. Le travail d'aujourd'hui était un échauffement. Demain, 10h00. Même adresse. Apportez une cravate. Nous avons un rendez-vous à la banque. Niveau 2." Je relus le message. J'espère que le petit a aimé le chocolat. Il savait ce que j'avais acheté. Il savait que j'étais retourné à l'hôpital. Il me surveillait. La chaleur du repas s'évapora instantanément, remplacée par un froid polaire. Je n'étais pas un père. J'étais une marionnette. Et Doru venait de tirer sur les fils. Je rangeai le téléphone. Je regardai la fenêtre éclairée du 4ème étage. Je ne pouvais plus reculer. Si je coupais les fils maintenant, c'est Matei qui tomberait. Je levai le col de ma veste et m'enfonçai dans la nuit de Bucarest. J'étais prêt pour le Niveau 2.
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