CHAPITRE 12 : L'HOMME DE PAILLE

1446 Mots
Je nouai ma cravate devant le miroir piqué de la salle de bain de l'hôtel. Un nœud Windsor double. Parfaitement symétrique. J'avais repassé ma chemise avec la vapeur de la douche. J'avais ciré mes chaussures avec une serviette en papier humide. Je regardai mon reflet. Ce n'était plus le fugitif désespéré de la veille. C'était Julien Lemarchand, l'homme qui auditait des multinationales. L'homme qui faisait trembler les directeurs financiers. C'était mon armure. À 10h00 pile, une berline noire aux vitres teintées s'arrêta devant l'hôtel. La portière arrière s'ouvrit. Doru était à l'intérieur, plongé dans le Financial Times. Doru : Montez, Julien. L'intérieur de la voiture sentait le cuir neuf et le cigare froid. Doru : Vous avez bonne mine, dit-il sans lever les yeux de son journal. Le costume vous va mieux que la peur. — On va où ? Demandai-je. Doru : Banca Transilvania Private Banking. Avenue Aviatorilor. Le quartier des ambassades. Il plia son journal et me tendit une pochette en cuir fine. Doru : Voici votre script. Vous êtes Monsieur Julien Lemarchand, investisseur canadien, partenaire principal de North-East Ventures, un fonds d'investissement basé à Toronto. Je parcourus les documents. C'était des faux d'une qualité exceptionnelle. Relevés bancaires, statuts de société, lettres de recommandation. Tout y était. Même le logo de ma vraie ancienne firme, subtilement modifié. — Et vous ? demandai-je. Doru : Moi ? Je suis votre humble facilitateur local. Je vous présente pour ouvrir un compte d'exploitation pour votre filiale roumaine. — Quel est le but ? Doru : Ouvrir le compte. Obtenir une ligne de crédit immédiate de 500 000 euros garantie par des actifs immobiliers... que je ne possède pas vraiment. Je le regardai, stupéfait. — C'est de la fraude au crédit. C'est du pénal lourd. Doru : C'est de l'ingénierie financière, corrigea-t-il avec un sourire carnassier. Et c'est pour ça que j'ai besoin de vous. Les banquiers roumains sont méfiants avec les Roumains. Mais un Canadien ? Un auditeur ? Ils vont vous dérouler le tapis rouge. Votre accent, votre arrogance, votre cravate... c'est ça qui va signer le contrat. La voiture s'arrêta devant une villa néo-classique transformée en forteresse bancaire. Caméras, gardes armés, grilles en fer forgé. Doru : Prêt pour le spectacle ? demanda Doru. Je pensai au sourire de Matei avec son chocolat. Je pensais à l'écran de mon ordinateur qui affichait "Compte Bloqué". — Allons-y. Nous fûmes reçus dans un salon privé, sous des moulures dorées. Le directeur de l'agence, un certain Monsieur Petrescu, était un homme d'une cinquantaine d'années, chauve, transpirant légèrement dans son costume trop serré. Doru joua son rôle à la perfection. Effacé, respectueux, presque servile. Doru : Monsieur Lemarchand a peu de temps, Monsieur Petrescu. Son avion pour Zurich est ce soir. Il cherche une banque réactive pour ses opérations dans les Balkans. Petrescu se tourna vers moi. Il me scanna. Il vit la montre, la coupe du costume, le nœud de cravate. Il vit l'Argent. Petrescu : C'est un honneur, Monsieur Lemarchand. Le Canada est un grand partenaire. Quel type de structure souhaitez-vous mettre en place ? C'était à moi. Je me calai dans le fauteuil. Je ne souris pas. Je pris mon air le plus ennuyé, celui que j'utilisais quand je trouvais une erreur de 10 000 dollars dans un bilan de 100 millions. — Une Holding SPV (Special Purpose Vehicle), dis-je d'une voix calme. Nous avons l'intention d'acquérir des terrains logistiques près de Constanța. J'ai besoin d'un compte courant multi-devises et d'une facilité de caisse pour les acomptes notariaux. Petrescu nota frénétiquement. Petrescu : Bien sûr, bien sûr. Nous aurons besoin des statuts certifiés, des passeports, et... d'une preuve de fonds de votre société mère. Je sortis les faux documents de la pochette. Je les posai sur la table en acajou avec une lenteur calculée. — Vous trouverez les audits certifiés de North-East Ventures pour les trois dernières années. Chiffre d'affaires consolidé de 45 millions de dollars canadiens. Ratio d'endettement inférieur à 12%. Petrescu prit les documents. Il les feuilleta. Soudain, il s'arrêta sur une page. Il fronça les sourcils. Petrescu : C'est étrange, dit-il. Le silence tomba dans la pièce. Lourd. Doru ne bougea pas un cil, mais je sentis sa tension à côté de moi. — Quoi donc ? demandai-je, le cœur battant dans ma gorge. Petrescu : La certification ici... elle est signée par le cabinet Deloitte Montréal. Mais la date... c'était un dimanche. Les cabinets canadiens signent des audits le dimanche ? Merde. Une erreur de débutant dans la falsification. Doru avait merdé sur le calendrier. Petrescu leva les yeux vers moi. Le doute s'infiltrait dans son regard de banquier. Je devais réagir. Maintenant. Je ne pouvais pas me justifier. Se justifier, c'est avouer. Je devais attaquer. Je laissai échapper un petit rire méprisant. — Vous plaisantez, j'espère ? Petrescu cligna des yeux, surpris. Petrescu : Pardon ? Je me penchai en avant, envahissant son espace. — Vous croyez qu'on ferme des deals à 45 millions en travaillant de 9h à 17h du lundi au vendredi ? Au Canada, Monsieur Petrescu, quand on clôture une année fiscale, on travaille le dimanche, la nuit, et même à Noël s'il le faut. C'est peut-être pour ça que notre PIB est dix fois supérieur au vôtre. Je vis Petrescu rougir. J'avais tapé là où ça fait mal : son complexe d'infériorité face à l'Occident. Petrescu : Je... je ne voulais pas insinuer que... — Si ma signature du dimanche vous pose problème, coupa-je en me levant et en ramassant mes papiers, je suis sûr que la Raiffeisen Bank au coin de la rue sera moins regardante sur le calendrier et plus intéressée par mes commissions de mouvement. Je fis mine de ranger le dossier. Petrescu : Non ! Monsieur Lemarchand, asseyez-vous, je vous en prie ! C'était une simple remarque. Une curiosité professionnelle. Tout est parfait. Vraiment. Il suait à grosses gouttes maintenant. Il voyait sa prime de fin d'année s'envoler par la porte. — Vous êtes sûr ? demandai-je froidement. Petrescu : Absolument. Je lance l'ouverture immédiatement. Le compte sera actif dans l'heure. Il appuya sur l'interphone. Petrescu : Elena ? Apportez le champagne. Et les contrats pour North-East Ventures. Vite. Je me rassis lentement. Je croisai les jambes. Je jetai un coup d'œil discret à Doru. Il ne me regardait pas. Il regardait ses ongles. Mais un petit sourire imperceptible étirait le coin de ses lèvres. Vingt minutes plus tard, nous étions dehors. Dès que la porte de la berline se referma sur nous, Doru éclata de rire. Un rire franc, sonore. Doru : "Le PIB dix fois supérieur" ! p****n, Julien ! C'était magistral ! Vous l'avez castré sur place ! Il me frappa l'épaule. Doru : Vous êtes un tueur. Je le savais. Vous avez la glace dans les veines. Je desserrai ma cravate. Je tremblais. Mes mains tremblaient tellement que je dus les coincer entre mes genoux. — J'ai failli vomir, avouai-je. Doru : Mais vous ne l'avez pas fait. C'est ça la différence entre un amateur et un pro. Il sortit une enveloppe épaisse de sa poche intérieure. Doru : Votre part. Dix pour cent de la ligne de crédit qu'on va tirer demain. Cinquante mille euros. Il me tendit l'enveloppe. Cinquante. Mille. Euros. Plus de deux ans de salaire net d'un Roumain moyen. En une heure de mensonge. C'était assez pour payer six mois de chimio à Matei. Assez pour l'hôtel. Assez pour tout. Je pris l'enveloppe. Elle était lourde. — Et maintenant ? demandai-je. Doru : Maintenant ? Vous retournez à votre vie de Tonton modèle. Je vous recontacte quand j'ai besoin de votre talent. La voiture s'arrêta devant mon hôtel miteux. Doru : Julien, dit Doru avant que je descende. — Oui ? Doru : Ne dépensez pas tout trop vite. L'argent facile, c'est comme l'eau salée. Plus on en boit, plus on a soif. Je sortis. La berline disparut dans le trafic. Je montai dans ma chambre. Je verrouillai la porte. Je vidai l'enveloppe sur le lit. Les billets de 500 euros formèrent un tas obscène sur le couvre-lit bon marché. Je devrais avoir honte. Je venais de voler une banque. Je venais de m'associer définitivement au crime organisé. Mais en regardant cet argent, je ne ressentis qu'une seule chose. Une ivresse puissante. J'avais gagné. J'avais battu le système à son propre jeu. Je pris une photo de la liasse (que j'effaçai aussitôt). Puis je me mis à rire. Un rire nerveux, qui se transforma vite en sanglots secs. J'étais riche. Et j'étais totalement perdu.
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