Il était minuit à Bucarest. 17h00 à Montréal.
Je regardais les billets étalés sur le couvre-lit jaune moutarde. Cinquante mille euros. C'était beau. C'était sale. C'était réel.
J'avais bu trois mini-bouteilles de vodka du frigo de l'hôtel. L'alcool se mélangeait à l'euphorie de la journée pour créer un cocktail explosif dans mon cerveau. J'avais envie de crier. J'avais envie de courir nu sur Lipscani.
J'avais envie de dire à quelqu'un : « Regardez-moi. Je ne suis plus le petit comptable qui range ses chaussettes. Je suis un lion. »
Ana dormait à l'hôpital. Doru ne décrocherait pas. Il ne restait qu'une personne. Celle qui m'avait dit "Je suis complète". Celle qui m'avait traité d'accessoire.
Je sortis mon ancien iPhone de ma valise. Celui que j'avais éteint dans l'avion. C'était stupide. C'était suicidaire. Le rallumer, c'était donner ma position aux antennes relais. C'était inviter Interpol à prendre le café.
Mais je m'en foutais. J'étais le roi de la fraude bancaire. Qu'ils viennent.
J'appuyai sur le bouton latéral. La pomme blanche s'alluma. Le téléphone vibra pendant deux minutes ininterrompues. Des centaines de messages, de mails, de notifications bancaires.
Je ne les lus pas. Je composai le numéro.
Ça sonna une fois. Deux fois.
Sophie : Allô ?
Sa voix. Froide, posée, professionnelle. Comme si elle répondait à un client, et non à son mari en cavale qui a vidé les comptes.
Je fermai les yeux. J'imaginai le condo. L'îlot en marbre. Le silence.
— C'est moi, dis-je.
Il y eut un silence. Pas un silence de choc. Un silence tactique. J'entendis le bruit d'un stylo qu'on pose sur une table.
Sophie : Tu es où, Julien ?
Pas de "Pourquoi ?". Pas de "Comment as-tu pu ?". Juste la logistique. Tu es où ?
— Loin, répondis-je. Loin de ton marbre et de tes salades sans goût.
Elle soupira. Un soupir de fatigue contrôlée.
Sophie : La police est venue ce matin au bureau, Julien. Ils ont saisi ton ordinateur. Simon est en état de choc. Ils parlent de fraude, de détournement de fonds, d'abus de confiance. Tu as volé l'argent de la succession Vigneault. C'est fédéral. Tu risques dix ans.
Elle énumérait les charges comme une liste de courses.
— Je m'en fous, Sophie.
Sophie : Tu t'en fous ? Tu as détruit ta carrière. Tu as détruit notre réputation. J'ai dû appeler mes clients pour les rassurer. J'ai dû dire que mon mari avait fait une dépression nerveuse.
— C'est ça que tu leur as dit ? Que je suis fou ?
Sophie : C'est la seule explication rationnelle. Ou alors... (sa voix se durcit) ...ou alors, tu es juste un voleur minable qui a pété les plombs parce que je n'ai pas voulu te donner un jouet qui pleure et qui fait caca.
La phrase me frappa comme une gifle. Un jouet.
La colère monta, pure et blanche.
— Ce "jouet" est en train de mourir, Sophie. Et moi, je suis en train de le sauver. J'ai fait plus en trois jours pour un être humain que toi en dix ans de carrière.
Sophie : De quoi tu parles ? C'est qui ? Une p**e ? C'est ça ? Tu as tout plaqué pour une fille de joie ?
Elle avait deviné. Bien sûr. Elle était intelligente.
— Elle s'appelle Ana. Et elle a plus de dignité dans son petit doigt que toi dans tout ton carnet d'adresses.
Sophie : Julien, écoute-moi bien. (Son ton changea. Il devint menaçant). Je me suis protégée. J'ai vu mon avocat. J'ai demandé le divorce pour faute lourde ce matin. Tes comptes sont gelés. Ta part du condo est saisie à titre conservatoire. Tu n'as plus rien. Tu es SDF, Julien.
Je regardai le tas de billets violets sur le lit. Cinquante mille euros. Je souris. Un sourire mauvais.
— Tu te trompes, Sophie. Je n'ai jamais été aussi riche.
Sophie : L'argent volé ne dure pas. Rentre. Rends-toi. Si tu rentres maintenant, on peut plaider la folie passagère. Je te paierai les meilleurs avocats. On dira que c'était un burn-out.
Elle voulait me contrôler. Encore. Même dans ma chute, elle voulait être celle qui tient la laisse. "Je te paierai les avocats". Elle voulait m'acheter ma liberté pour sauver sa réputation.
— Garde ton argent, Sophie. Achète-toi un autre vase italien. Remplis ton vide.
Sophie : Julien, ne raccroche pas ! Ils sont en train de te tracer ! Si tu restes en ligne encore trente secondes, ils sauront où...
Je coupai la communication. Je retirai la carte SIM. Je la cassai en deux. J'ouvris la fenêtre. La nuit de Bucarest m'accueillit avec son bruit de klaxons et de sirènes. Je jetai le téléphone dans la rue, quatre étages plus bas.
Il s'écrasa sur le trottoir. Disparu.
Je me retournai vers le lit. Mon ancienne vie était morte sur le pavé. Sophie était de l'histoire ancienne. Le condo, la carrière, Simon, les audits... tout ça n'existait plus.
Je n'étais plus Julien Lemarchand, CPA. J'étais l'homme aux 50 000 euros. J'étais l'associé de Doru. J'étais le Tonton de Matei.
Je pris une poignée de billets. Je les portai à mon nez. Ils sentaient l'encre neuve et la liberté.
Mais au fond de moi, une petite voix, celle qui survit même à la vodka, chuchota : Elle a raison. L'argent volé ne dure pas. Et quand il n'y en aura plus, qu'est-ce que tu feras ?
Je bus la dernière gorgée de vodka pour faire taire la voix. Demain. Je m'inquiéterais demain.
Ce soir, j'étais un roi.