CHAPITRE 14 : LE CHÂTEAU DE CARTES

1299 Mots
Le soleil de Bucarest frappait à travers les rideaux fins de l'hôtel Rembrandt comme un projecteur d'interrogatoire. J'ouvris un œil. La douleur explosa instantanément derrière mon crâne. Une barre de fer chauffée à blanc. Ma bouche avait le goût de la cendre et de la vodka bon marché. Je me redressai, le cœur battant la chamade. Où étais-je ? Ah. Bucarest. La fuite. Je regardai le lit à côté de moi. Le tas de billets violets était toujours là. Cinquante mille euros, éparpillés comme des confettis après une fête triste. Les souvenirs de la veille me revinrent par flashs, violents et nauséeux. L'alcool. L'appel. Sophie. "Tu n'as plus rien. Tu es SDF." Et moi, le génie, qui avait jeté mon téléphone par la fenêtre après avoir nargué la police. Je bondis du lit. Une vague de vertige me fit tanguer. Je regardai par la fenêtre. Pas de sirènes. Pas de voitures de police en bas. Le téléphone s'était écrasé quatre étages plus bas. Il était probablement en mille morceaux, sa carte SIM détruite. Mais Sophie avait dit : "Ils sont en train de te tracer". Si la police roumaine collaborait avec Interpol, ils pouvaient trianguler l'appel. Ils savaient que j'étais dans le secteur de Lipscani. Je devais partir. Tout de suite. Je ramassai les billets frénétiquement. Je n'avais pas d'élastiques. Je les fourrai en vrac dans les poches intérieures de ma veste, dans mes chaussettes, dans la doublure de ma valise. Je ressemblais à un bonhomme Michelin bourré de cash. Je descendis à la réception. Je gardai mes lunettes de soleil pour cacher mes yeux injectés de sang. Je payai la note en espèces. Je ne demandai pas de reçu. Je sortis dans la rue piétonne. Je marchai vite, la tête basse, traînant ma valise Louis Vuitton qui attirait trop les regards. Je m'engouffrai dans la bouche de métro Piața Unirii. Je ne savais pas où aller. Je regardai la carte du réseau. Il me fallait un endroit calme. Résidentiel. Anonyme. Mon doigt suivit la ligne jaune vers l'Est. Titan. Le nom sonnait bien. Solide. Je sortis à la station Titan vingt minutes plus tard. Le décor avait changé. Fini le charme décadent du Vieux Centre. Ici, c'était l'ère communiste dans toute sa splendeur brutale. Des blocs de béton de dix étages s'alignaient à perte de vue, séparés par des parcs immenses et des lacs artificiels. C'était gris, c'était immense, et c'était parfait. Personne ne chercherait un millionnaire canadien ici. Je trouvai une agence immobilière au rez-de-chaussée d'une tour. Imobiliare Sud. La vitrine était couverte d'affiches jaunies. J'entrai. Une femme d'âge mûr, avec une permanente rousse et des lunettes à chaîne, leva les yeux de son mot croisé. Julien : Bună ziua, dis-je. (J'avais appris ça). English ? Elle soupira, posa son stylo. — A little. Julien : Je cherche un appartement. Meublé. Deux chambres. Tout de suite. — Pour combien de temps ? Julien : Six mois. Peut-être un an. Elle me scanna. Mon costume froissé, ma valise de luxe, ma barbe de deux jours. Elle vit un homme qui fuyait une femme, ou le fisc, ou les deux. Elle s'en fichait. — J'ai un trois-pièces sur le boulevard Liviu Rebreanu. Vue sur le parc. Rénové. 400 euros par mois. Mais il faut un contrat, un passeport... Je posai ma main à plat sur son bureau. Sous ma paume, un billet de 500 euros dépassait. Julien : Je paie six mois d'avance. En espèces. Plus deux mois de garantie. Et un mois de... frais de dossier pour vous. Elle regarda le billet. Elle regarda mes yeux derrière les lunettes noires. Elle fit un calcul rapide. 3 600 euros. Cash. Sans TVA. Elle ouvrit un tiroir, sortit un trousseau de clés. — Pas besoin de passeport pour les locations court terme, dit-elle en rangeant le formulaire qu'elle venait de sortir. C'est... un arrangement privé. Une heure plus tard, j'ouvrais la porte du 6ème étage du Bloc C4. L'appartement sentait le renfermé et la cire pour meubles. Le salon était kitch : canapé en velours marron, napperons en dentelle sur la télé, tapis persan synthétique. Mais c'était propre. Il y avait deux chambres. Une cuisine équipée. Un balcon qui donnait sur les arbres du parc Titan. Je posai ma valise au milieu du salon. C'était moche. C'était loin de mon condo en marbre. Mais c'était chez moi. C'était notre QG. Je cachai l'argent. Pas sous le matelas (trop cliché). Je dévissai la grille d'aération de la salle de bain avec mon canif et glissai les liasses enveloppées dans un sac plastique au fond du conduit. Je gardai 2 000 euros sur moi. Je pris une douche. Je me rasai. Je changeai de chemise. Je regardai mon reflet. J'avais l'air d'un père de famille respectable. Il était temps d'aller annoncer la bonne nouvelle. Quand j'arrivai à l'hôpital Fundeni, Matei était en plein examen. Ana l'attendait dans le couloir, assise sur une chaise en plastique, la tête entre les mains. Je m'assis à côté d'elle. Elle sursauta. Ana : Tu as une sale tête, dit-elle. — Mauvaise nuit. Le lit de l'hôtel était dur. Elle ne releva pas. Elle était trop fatiguée pour s'inquiéter de mon sommeil. Ana : Le médecin a dit que la chimio fonctionnait, murmura-t-elle. Les globules blancs baissent. C'est bon signe. Mais il est fatigué, Julien. Il est si fatigué... Je pris sa main. Ses doigts étaient rêches, abîmés par le froid et le stress. — Ana, écoute-moi. Elle tourna son visage vers moi. — Quand il sortira... on ne va pas à l'hôtel. Et on ne retourne pas chez ta tante. Ana : On va où alors ? Je sortis les clés de ma poche. Je les fis tinter doucement. — J'ai trouvé un appartement. À Titan. Trois pièces. Une chambre pour lui, une pour toi. Il y a un parc en bas avec des balançoires pour quand il ira mieux. C'est payé pour six mois. Elle regarda les clés comme si c'était un objet extraterrestre. Ana : Un appartement ? Mais... c'est cher, Julien. Tu as déjà payé l'hôpital. Comment tu fais ? C'était la question piège. Je ne pouvais pas dire : "J'ai blanchi de l'argent pour la mafia hier après-midi." Je ne pouvais pas dire : "J'ai volé ma femme et mes clients." Je pris mon air le plus rassurant. Le masque de l'expert-comptable. — J'ai reçu mon bonus annuel, mentis-je. Et mes investissements en crypto ont fait un bond hier. (Ce n'était qu'à moitié un mensonge, techniquement). J'ai de l'argent, Ana. Vraiment. Ne t'inquiète pas pour ça. C'est mon travail de gérer l'argent. Toi, ton travail, c'est Matei. Elle hésita. Elle voulait croire au conte de fées. Elle voulait croire que j'étais ce sauveur providentiel aux poches sans fond. La faim, la peur et l'amour maternel sont des anesthésiants puissants contre la méfiance. Elle prit les clés. Elle les serra contre sa poitrine. Des larmes coulèrent sur ses joues sales. Ana : Personne n'a jamais fait ça pour moi, sanglota-t-elle. Personne. Je la pris dans mes bras. Elle sentait l'hôpital et la sueur froide, mais pour moi, elle sentait la rédemption. — On rentre à la Maison, Ana. Bientôt. Par-dessus son épaule, je vis un homme en blouse blanche passer dans le couloir. Il ressemblait étrangement à l'un des "courtiers" que j'avais croisés chez Doru la veille. Je clignai des yeux. Il avait disparu. Juste une hallucination de fatigue ? Ou la paranoïa qui s'installait ? Je serrai Ana plus fort. J'avais construit un château pour ma nouvelle famille. Mais les fondations étaient faites de billets volés et de mensonges. Et je savais, mieux que quiconque, que les châteaux de cartes finissent toujours par tomber.
Lecture gratuite pour les nouveaux utilisateurs
Scanner pour télécharger l’application
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Écrivain
  • chap_listCatalogue
  • likeAJOUTER