CHAPITRE 15 : L'ENVERS DU PARC

1189 Mots
Le parc Titan (aussi appelé IOR par les locaux) est une anomalie verte au milieu de la grisaille communiste. Un lac immense, des saules pleureurs, des cygnes qui glissent sur l'eau boueuse, entourés par une muraille de béton de dix étages. Depuis le balcon du sixième, je regardais Matei courir après un ballon rouge. Il courait mal. Ses jambes étaient encore faibles, ses muscles fondus par trois semaines d'alitement et de chimio. Il trébuchait souvent. Mais il se relevait en riant, ses cheveux qui repoussaient en un duvet sombre sur son crâne brillant. Ana était assise sur un banc, un livre posé sur ses genoux qu'elle ne lisait pas. Elle le couvait du regard. Elle portait un jean neuf et un pull col roulé beige que je lui avais achetés au Mall Vitan. Elle ressemblait à n'importe quelle mère du quartier. Moi, je restais en haut. La sentinelle. Je sirotais un café soluble dans une tasse ébréchée. C'était ça, ma vie maintenant. Une planque à 400 euros. Une fausse femme. Un faux neveu. Et une paix fragile achetée au prix de mon âme. Je rentrai dans le salon. L'appartement avait pris vie. Il y avait des jouets Lego éparpillés sur le tapis persan, une odeur de ciorbă (soupe aigre) qui mijotait dans la cuisine, et mes chemises qui séchaient sur un étendoir dans le couloir. C'était le désordre que Sophie détestait. C'était le désordre que j'avais tant désiré. Je allai dans la salle de bain. Je verrouillai la porte. Je montai sur le rebord de la baignoire, dévissai la grille d'aération avec la pointe de mon couteau suisse. Je sortis le sac plastique. Je comptai. C'était mon rituel du matin. Plus religieux que la prière. Reste : 34 200 euros. En trois semaines, j'avais brûlé presque 16 000 euros. L'installation. Les meubles IKEA. Les vêtements. La nourriture (Ana cuisinait comme pour un régiment, rattrapant des années de privation). Les pots-de-vin aux infirmières pour que Matei ait la chambre seul. Les taxis. À ce rythme, je tenais trois mois. Quatre, en serrant la ceinture. Et après ? Je remis l'argent. Je revissai la grille. Je regardai mon téléphone "propre" (le noir, celui de Doru) posé sur le lavabo. Il était muet depuis quinze jours. Ce silence me rendait fou. Doru m'avait-il oublié ? Avait-il trouvé un autre comptable plus docile ? Où attendait-il que je sois à sec pour revenir, sachant que je serais alors prêt à tout ? Ana : Julien ? La voix d'Ana. Elle était rentrée. Je sortis de la salle de bain, affichant mon masque de sérénité. — Je suis là. Elle était dans l'entrée, les joues rosies par le froid du parc. Matei s'accrochait à sa jambe, épuisé, mais radieux. Matei : On a faim ! Cria-t-il. Tonton Julien, on mange quoi ? — De la soupe, capitaine. Ta mère a fait de la soupe. On passa à table. C'était un dimanche. Le soleil d'hiver inondait la petite cuisine. Ana servit la soupe. Elle me regarda. Ana : Tu ne manges pas ? — Si. J'arrive. Je m'assis. Je plongeai ma cuillère. C'était bon. Chaud. Réconfortant. Ana : J'ai pensé à un truc, dit Ana soudainement. Elle posa sa cuillère. Elle avait l'air nerveuse. Ana : Matei va mieux. Le médecin a dit que le prochain cycle est dans dix jours. Je... je pourrais chercher du travail. Je me figeai. — Du travail ? Pourquoi ? Ana : Pour aider. Je ne veux pas être un poids, Julien. Je sais faire le ménage. Je peux faire la plonge. Il y a un restaurant en bas qui cherche... — Non. Le mot sortit plus sec que je ne le voulais. Matei leva le nez de son bol, surpris. Je radoucis ma voix. — Non, Ana. Tu ne travailles pas. Ton travail, c'est lui. On a de l'argent. Je te l'ai dit. Mes placements rapportent. Ana : Mais je m'ennuie, Julien ! Et je me sens... redevable. Je vis chez toi, je mange ta nourriture... — Tu ne me dois rien. On est une équipe. Elle baissa les yeux. Elle n'était pas convaincue. Elle sentait mon anxiété. Elle voyait bien que je passais mes journées à regarder par la fenêtre ou à vérifier mon téléphone, pas à "gérer des placements". — D'accord, murmura-t-elle. Le repas se termina dans un silence gêné. J'avais brisé l'ambiance. Encore. Après le déjeuner, Matei s'endormit pour sa sieste. Ana s'installa devant une émission de variétés roumaine à la télé. Je sortis sur le balcon pour fumer une cigarette (j'avais recommencé à fumer, une habitude que j'avais arrêtée il y a dix ans pour faire plaisir à Sophie). Je regardai le parc en bas. Les familles promenaient leurs chiens. Des couples s'embrassaient. Tout avait l'air si normal. Et moi, j'étais un fantôme. Un criminel en sursis qui jouait à la dînette. Soudain, je sentis la vibration. Contre ma cuisse. Pas le téléphone personnel (que j'avais racheté sous un faux nom). Le téléphone noir. Mon cœur fit un bond dans ma poitrine. Je faillis lâcher ma cigarette. Je le sortis lentement. L'écran s'alluma. Message de : Inconnu. "Le repos du guerrier est terminé, Julien. J'espère que vous avez profité de la vue sur le lac. J'ai une lessive à faire. Une grosse. Ce soir. 20h00. Soyez habillé sport. Pas de cravate cette fois. Un chauffeur viendra vous chercher." Je relus le message. "Habillé sport." Ça, ce n'était pas bon. Pas bon du tout. La banque, c'était le costume. Le sport, c'était... le terrain. Je regardai à l'intérieur de l'appartement. Ana riait devant la télé. Matei dormait dans sa chambre, le ventre plein, en sécurité. Le château de cartes tremblait. Je tapai une réponse : "OK." Je rentrai dans le salon. Ana me sourit. Ana : Ça va ? — Oui, dis-je en écrasant ma cigarette dans le cendrier. J'ai... j'ai une réunion ce soir. Avec des investisseurs. C'est urgent. Son sourire vacilla. — Un dimanche soir ? — Les marchés ne dorment jamais, Ana. (Je repris mon ton professoral). C'est pour ça qu'on a cet appartement. C'est le prix à payer. Elle hocha la tête, résignée. Elle connaissait ce ton. C'était le ton des hommes qui partent et qui ne disent pas où ils vont. Ana : Ne rentre pas trop tard, dit-elle simplement. Je allai dans ma chambre. J'ouvris mon placard. Je troquai ma chemise contre un pull noir col roulé et un jean sombre. Je mis des baskets confortables. Je me regardai dans le miroir. Je n'avais plus l'air d'un banquier. J'avais l'air d'un homme de main. À 20h00, je descendis. Une voiture m'attendait. Pas la berline de luxe. Un 4x4 Land Rover noir, maculé de boue. Je montai. Cette fois, Doru n'était pas là. Juste un chauffeur au crâne rasé et au cou de taureau qui ne me dit pas bonjour. La voiture démarra. Nous ne partîmes pas vers le centre d'affaires. Nous partîmes vers le sud. Vers la zone industrielle de Berceni. Vers la nuit. J'avais voulu de l'action pour combler mon vide ? J'allais être servi.
Lecture gratuite pour les nouveaux utilisateurs
Scanner pour télécharger l’application
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Écrivain
  • chap_listCatalogue
  • likeAJOUTER