Le Land Rover traversa la banlieue sud de Bucarest dans un silence de tombe. Le chauffeur, une masse de muscles qui semblait taillée dans le granit, conduisait d'une main nonchalante, l'autre posée sur le levier de vitesse comme sur une arme.
Nous quittâmes les routes asphaltées pour une zone industrielle délabrée. Berceni. Des carcasses d'usines communistes se dressaient comme des squelettes de dinosaures sous la lune. Des chiens errants traversaient la route. Des feux de poubelles brûlaient au loin.
La voiture s'engouffra dans une cour entourée de hauts murs surmontés de barbelés. Un portail en acier coulissa.
— On est où ? demandai-je.
Le chauffeur grogna quelque chose qui ressemblait à « Terminus ».
Il se gara devant un hangar en tôle ondulée, anonyme, sans enseigne. Seule une caméra de surveillance dernier cri, avec un petit point rouge lumineux, trahissait que ce n'était pas un entrepôt de pommes de terre.
Doru m'attendait devant la porte métallique. Il portait un blouson en cuir d'une coupe parfaite et fumait une cigarette fine.
Doru : Bienvenue, Julien. Vous aimez l'ambiance industrielle ? C'est très tendance à Berlin. Ici, c'est juste... pratique.
Il écrasa sa cigarette et tapa un code sur un digicode. La porte s'ouvrit avec un sifflement hydraulique.
Doru : Entrez. Mettez ces surchaussures. On garde les sols propres.
J'enfilai les protections en plastique bleu par-dessus mes baskets. J'entrai.
Ce n'était pas un entrepôt. C'était une ruche.
Le hangar était divisé en une cinquantaine de box, séparés par des cloisons fines en contreplaqué. Au plafond, des kilomètres de câbles Ethernet et électriques serpentaient comme des veines noires. Il y avait une odeur entêtante : un mélange de désodorisant à la lavande, de sueur, d'ozone et de boissons énergisantes.
Et le bruit. Un bourdonnement constant. Des claviers qui cliquetaient. Des chuchotements. Des rires forcés. Des gémissements chronométrés.
— Qu'est-ce que c'est que ça ? demandai-je, bien que je connaisse déjà la réponse.
Doru : Studio 69, répondit Doru avec fierté. L'une des plus grosses fermes de camgirls d'Europe de l'Est.
Il me fit signe de le suivre dans l'allée centrale.
Je passai devant les box. Certains étaient ouverts. Je vis des décors. Ici, une chambre d'étudiante rose bonbon avec des peluches. Là, un donjon b**m avec des chaînes aux murs. Plus loin, une cuisine américaine faussement luxueuse.
Dans chaque box, une fille. Elles étaient jeunes. Très jeunes. Dix-huit, dix-neuf ans à peine. Elles portaient de la lingerie bon marché, des oreilles de chat, ou rien du tout. Elles fixaient des webcams montées sur des anneaux lumineux (Ring Lights) qui leur donnaient un teint de porcelaine artificielle.
Elles ne me regardèrent pas passer. Elles regardaient leurs écrans, souriant à des hommes invisibles à l'autre bout du monde, tapant des mots d'amour ou d'ordure sur leurs claviers mécaniques.
Je sentis la nausée monter. Je vis Ana dans chacune d'elles. Je vis la fille du box 12, qui ressemblait à une étudiante en droit, en train d'insérer un objet godemichet énorme en souriant figée. Je vis la fille du box 14, qui pleurait silencieusement hors champ tout en tapant "I love you daddy".
— C'est... dégueulasse, lâchai-je.
Doru s'arrêta. Il se tourna vers moi. Son visage était impassible.
Doru : C'est du business, Julien. C'est de l'offre et de la demande. Ces filles gagnent quatre fois le salaire moyen roumain. Elles nourrissent des familles entières. Elles paient les médicaments de leurs grands-mères.
Il reprit sa marche.
Doru : Je ne suis pas le propriétaire. Pas encore. Le propriétaire actuel est un... associé. Il veut vendre. Il dit que l'affaire génère 400 000 euros de net par mois. Il en demande cinq millions.
Il ouvrit la porte d'un bureau vitré qui surplombait la ruche. À l'intérieur, des serveurs informatiques ronronnaient.
Doru : Je veux que vous auditiez ça. Maintenant.
Il me désigna un poste de travail.
Doru : J'ai cloné leurs disques durs. J'ai accès à tout. Les logs de connexion, les paiements des clients (les "Tokens"), les salaires des filles, les amendes qu'on leur inflige si elles sont en retard ou si elles ne sourient pas assez.
Il posa ses mains sur le dossier de ma chaise.
Doru : Dites-moi si ça vaut cinq millions. Ou si c'est une coquille vide maquillée pour me b****r.
Je regardai l'écran. Je regardai les filles en bas à travers la vitre. C'était de l'esclavage 2.0. Et je devais en calculer la rentabilité.
Si je refusais, je finissais probablement dans les fondations du hangar. Si j'acceptais, je devenais complice de l'exploitation de cinquante Ana.
Je pensai au loyer de l'appartement de Titan. Je pensai à la chimio de Matei.
Je m'assis.
— Donnez-moi deux heures, dis-je d'une voix blanche.
Je plongeai dans les données. C'était fascinant et horrible. Le système était d'une cruauté mathématique parfaite.
Revenu Brut : Les clients payaient des "Tokens" (jetons). 1 Token = 0,10 $. Une minute de privé = 60 Tokens.
La Coupe : La plateforme prenait 50%. Le studio prenait 30%. La fille gardait 20%.
Les Pénalités : Retard de 5 minutes = 50 euros d'amende. Prise de poids visible = Suspension. Refus d'une demande client = Amende.
Je croisi les données financières avec les logs de trafic. Je repérai vite des anomalies.
Des pics de revenus artificiels à 4h du matin. Des comptes clients qui dépensaient des sommes astronomiques en quelques secondes, toujours sur les mêmes filles. C'était du blanchiment interne. Le propriétaire actuel gonflait son chiffre d'affaires en injectant son propre argent sale via de faux comptes clients pour faire monter la valorisation de la boîte.
C'était classique. C'était ce que je traquais chez KPMG.
À 23h00, Doru revint avec deux cafés.
Doru : Alors ?
Je fis pivoter ma chaise.
— C'est une arnaque, dis-je.
Doru ne parut pas surpris. Il sourit.
Doru : Expliquez.
— 30% du chiffre d'affaires est fictif. Regardez ces comptes : LoverBoy69, RichDaddyUS. Ils ont les mêmes adresses IP que le bureau administratif du studio. Le propriétaire se paie lui-même pour gonfler l'EBITDA.
Je pointai une colonne sur Excel.
— La vraie rentabilité n'est pas de 400 000. Elle est de 220 000. Et le taux de turnover (rotation) des filles est catastrophique. Elles craquent au bout de six mois en moyenne. Vous n'achetez pas un business stable. Vous achetez une machine à broyer qui a besoin de chair fraîche en permanence pour tourner.
Doru but une gorgée de café. Il regardait les chiffres avec admiration.
Doru : Vous avez vu ça en deux heures ?
— Les chiffres ne mentent pas, Doru. Les hommes, si.
Doru : Donc, ça ne vaut pas cinq millions.
— Ça en vaut deux. Maximum. Et encore, il faudra investir pour automatiser la modération et arrêter de voler les filles sur les amendes, sinon elles vont se syndiquer ou partir chez la concurrence.
Doru posa sa tasse.
Doru : Deux millions. Intéressant.
Il sortit son téléphone. Il composa un numéro.
Doru : Allo ? Vlad ? Oui. J'ai fait vérifier les comptes par mon expert canadien... Non, Vlad. Tu me prends pour un c*n. Les IP sont les tiennes... Tais-toi. Écoute l'offre. Un million cinq. Cash. Ce soir. Ou alors, j'envoie ces rapports au Fisc et je viens récupérer mes avances avec une pince monseigneur... Voilà. Sage décision.
Il raccrocha. Il me regarda avec un respect nouveau.
Doru : Vous venez de me faire économiser trois millions et demi d'euros, Julien.
Il sortit une enveloppe de sa poche. Plus épaisse que la dernière fois.
Doru : Votre commission. Vingt mille.
Je pris l'enveloppe. Elle me brûla les doigts. C'était l'argent de la sueur, des larmes et de l'humiliation de ces filles en bas.
— J'ai une question, dis-je en rangeant l'argent.
Doru : Allez-y.
— Qu'est-ce que vous allez faire d'elles ?
Doru regarda par la vitre.
Doru : Je vais virer les managers sadiques. Je vais augmenter la part des filles de 5%. Elles travailleront mieux, elles resteront plus longtemps. Je suis un capitaliste, Julien, pas un monstre. Un employé heureux est un employé rentable.
Il me fit un clin d'œil.
Doru : Allez. Le chauffeur vous ramène. Embrassez le petit pour moi.
Je sortis du bureau. En traversant la passerelle, je regardai en bas une dernière fois. Une fille, dans le box 12, avait fini sa session. Elle avait éteint sa Ring Light. Dans la pénombre, sans la lumière artificielle, elle semblait grise, éteinte. Elle prit sa tête dans ses mains et resta immobile.
J'avais envie de descendre. De lui donner l'enveloppe. De lui dire "Pars". Mais je ne le fis pas. Je serrai l'argent contre ma poitrine. J'en avais besoin pour Matei.
Je sortis dans la nuit froide de Berceni. J'étais devenu un auditeur de l'enfer. Et j'étais terriblement efficace.