Je rentrai à l'appartement vers une heure du matin. Je pus la cigarette froide, le café rance et, plus subtilement, la honte.
L'immeuble était silencieux. L'ascenseur, toujours en panne au 3ème, m'obligea à finir à pied. Mes jambes pesaient une tonne. Dans la poche intérieure de ma veste, l'enveloppe de 20 000 euros cognait contre mes côtes à chaque marche.
J'ouvris la porte doucement, espérant qu'Ana dormait.
Elle ne dormait pas.
Elle était assise dans le noir, sur le canapé en velours marron, la lueur orange d'une cigarette brûlant au bout de ses doigts. Elle avait arrêté de fumer quand Matei était tombé malade. Voir cette braise dans l'obscurité me fit l'effet d'une alarme incendie.
— Ana ? chuchotai-je.
Elle ne bougea pas. Elle tira une longue bouffée, la fumée s'enroulant autour de sa tête comme un voile gris.
Ana : Il y a eu quelqu'un aujourd'hui, dit-elle. Sa voix était blanche. Sans timbre.
Je posai mes clés. Le bruit du métal sur le bois du meuble d'entrée résonna comme un coup de feu.
— Quelqu'un ? Qui ? Le propriétaire ?
Ana : Non. Au parc. Cet après-midi.
Elle écrasa sa cigarette dans la soucoupe qui servait de cendrier. Elle se leva et s'approcha de moi. Dans la pénombre, ses yeux brillaient d'une peur que je ne lui avais pas vue depuis l'hôtel de passe.
Ana : Un homme. La cinquantaine. Manteau beige. Il ne ressemblait pas à un Roumain. Il avait des chaussures trop propres pour le parc IOR.
Mon sang se glaça.
— Qu'est-ce qu'il voulait ?
Ana : Il montrait une photo aux gens. Aux mamans sur les bancs. Au vendeur de maïs grillé.
Elle marqua une pause, plongeant son regard dans le mien.
Ana : Ce n'était pas ma photo, Julien. C'était la tienne.
Je sentis le sol se dérober. Sophie. Elle n'avait pas envoyé la police. La police roumaine est lente, bureaucratique et corruptible. Elle avait envoyé un privé. Un "Recouvreur". Quelqu'un payé pour trouver, pas pour arrêter.
— Une photo de moi ? Tu es sûre ?
Ana : J'étais à dix mètres. J'ai vu. C'était une photo de toi en costume. Tu souriais. Tu avais l'air... riche.
Elle attrapa le revers de ma veste.
Ana : Il a demandé au vendeur de glaces si un "Français avec un enfant malade" venait souvent ici. Le vendeur a dit non. Il m'a protégée. Mais l'homme est resté. Il s'est assis sur un banc et il a regardé l'immeuble pendant deux heures.
Je me dégageai doucement et allai à la fenêtre. Je soulevai le rideau d'un centimètre. En bas, le parking était plein de voitures anonymes. Des Dacia, des vieilles BMW.
Mais sous un lampadaire, un peu en retrait, il y avait une Skoda Octavia grise. Moteur éteint. Mais je vis la petite lueur rouge d'une cigarette à l'intérieur.
Il était là. Il savait que j'étais dans le secteur. Il attendait que je sorte ou que je fasse une erreur.
Ana : Julien, dit Ana derrière moi.
Je me retournai.
Ana : Qui est cet homme ? Et ne me dis pas que c'est un investisseur. Les investisseurs n'espionnent pas les parcs pour enfants.
Je ne pouvais plus mentir. Pas totalement. Le mensonge est comme une dette : on finit toujours par payer les intérêts.
— C'est mon passé, Ana.
Ana : La police ?
— Pire. Ma femme.
Elle recula d'un pas, comme si je l'avais frappée.
Ana : Ta femme ? Tu m'as dit qu'il n'y avait personne. Que tu étais seul.
— J'ai menti. J'étais marié. Je l'ai quittée pour venir ici. J'ai pris... j'ai pris ce qui m'appartenait, mais elle ne voit pas les choses comme ça. Elle veut me récupérer. Ou me détruire.
Ana s'assit lourdement sur le canapé. Elle digérait l'information. Julien le sauveur n'était pas un ange tombé du ciel. C'était un mari en fuite.
Ana : Et l'argent ? demanda-t-elle. C'est à elle ?
— C'est compliqué.
Ana : C'est du vol ?
— C'est de la survie, Ana ! (Je haussai le ton, la panique prenant le dessus). Si je n'avais pas pris cet argent, Matei ne serait pas soigné. Tu serais encore dans la rue. On n'aurait pas cet appartement. Alors oui, peut-être que c'est du vol aux yeux de la loi, mais aux miens, c'est de la justice.
Elle me regarda longuement. Elle ne me jugeait pas. Elle évaluait le danger. C'était une survivante.
Ana : Cet homme en bas... il va appeler la police ?
— Non. Il travaille pour elle. Il veut me localiser. Me mettre la pression.
Ana : S'il nous trouve... il nous arrive quoi ?
— Je vais en prison. Et toi et Matei... vous retournez à la case départ.
Le silence tomba. Lourd. Définitif. Ana se leva. Elle alla dans la cuisine, prit un couteau de cuisine, le grand, celui pour couper le pain.
Elle revint dans le salon et le posa sur la table basse.
Ana : Alors, il ne doit pas nous trouver.
Je regardai le couteau. Je regardai Ana. Elle était prête à se battre. Mais un couteau à pain ne servait à rien contre un détective privé international.
Je devais régler ça. Définitivement. Je ne pouvais pas fuir encore. Matei était trop faible pour voyager. Et mes comptes étaient bloqués.
Je sortis le téléphone noir de ma poche. Celui de Doru.
Ana : Qu'est-ce que tu fais ?
— Je demande de l'aide à un... spécialiste.
Ana : Julien, non. Pas ces gens-là.
— On n'a pas le choix, Ana. C'est eux ou Sophie.
Je composai le numéro. Il était 1h30 du matin. Doru décrocha à la première sonnerie. Il ne dormait jamais.
Doru : Julien. Vous avez oublié votre commission ?
— Non. J'ai un problème. Un problème de sécurité.
Doru : Je vous écoute.
— Il y a une Skoda Octavia grise en bas de chez moi. Immatriculée B-45-XYZ. Un homme à l'intérieur. Un privé canadien. Il pose des questions sur moi et le petit.
Il y eut un silence au bout du fil. J'entendis le bruit d'un briquet.
Doru : C'est gênant. Très gênant. Un homme qui pose des questions attire les regards. Et nous n'aimons pas les regards, Julien. Surtout près de nos investissements.
— Je veux qu'il parte, dis-je. Juste qu'il parte. Qu'il comprenne qu'il n'y a rien à trouver ici.
Doru : Juste qu'il parte ? Vous êtes sûr ? Parfois, ces gens-là reviennent. Ils sont têtus.
Je regardai Ana. Je regardai la porte de la chambre de Matei. Je pensai à Sophie dans son condo.
— Faites ce qu'il faut, Doru. Je veux qu'il oublie mon nom.
Doru : Message reçu. Éteignez la lumière. N'allez pas à la fenêtre. On s'en occupe.
Il raccrocha.
Je reposai le téléphone. Mes mains tremblaient. Je venais de commander une "intervention". Je ne savais pas ce que ça voulait dire dans le langage de Doru. Une intimidation ? Un passage à tabac ? Un meurtre ?
Je venais de vendre un peu plus de mon âme.
— Viens, dis-je à Ana.
Je l'emmenai dans la chambre, loin de la fenêtre. On s'assit sur le lit, dans le noir. Elle se blottit contre moi. Je sentais son cœur battre contre mes côtes.
Dix minutes passèrent. Vingt.
Soudain, dehors, un bruit. Pas une explosion. Pas un coup de feu. Juste le crissement de pneus sur l'asphalte. Un bruit de verre brisé. Des voix étouffées, rapides. Un bruit sourd, comme un sac de ciment qu'on jette dans un coffre. Puis le rugissement d'un moteur qui s'éloigne à toute vitesse.
Puis le silence.
Le silence total de Titan.
Je ne bougeai pas. Je ne allai pas voir. Je ne voulais pas savoir.
Mon téléphone noir vibra. Un SMS.
"Problème résolu. Le touriste a décidé de rentrer chez lui précipitamment. Dormez bien, Julien. Et n'oubliez pas : maintenant, vous me devez une faveur. Une vraie."
Je montrai l'écran à Ana. Elle lut. Elle ne dit rien. Elle posa sa tête sur mon épaule et ferma les yeux.
Nous étions en sécurité. Mais cette nuit-là, même serrés l'un contre l'autre, nous avions froid. Nous savions tous les deux que le diable ne rend pas service gratuitement.