CHAPITRE 18 : L'EXÉCUTION DIGITALE

1341 Mots
Le printemps arriva à Bucarest sans prévenir. La neige fondit en une boue grisâtre, et soudain, les bourgeons explosèrent sur les branches des arbres du parc Titan. Cela faisait trois semaines que le privé canadien avait disparu. Matei allait mieux. Ses cheveux repoussaient, un duvet noir et doux comme celui d'un poussin. Il avait repris deux kilos. Ana avait commencé à apprendre le français avec une application sur son téléphone. Tout allait bien. Trop bien. C'était le calme avant le c*****e. Un mardi soir, alors que nous regardions un dessin animé à la télé, mon téléphone noir vibra. "Le moment est venu de payer votre dette, Julien. Le chauffeur est en bas. Prenez votre ordinateur. Ce soir, on ne blanchit pas. On saigne." Je regardai Ana. Elle tricotait une écharpe (une nouvelle passion nerveuse). Elle vit mon visage. Elle posa ses aiguilles. Ana : C'est lui ? — Oui. Ana : Tu dois y aller ? — C'est le prix du loyer, Ana. C'est le prix du silence. Je l'embrassai sur le front. Elle avait l'odeur de la lessive propre et de la peur. Je descendis. Vlad, le chauffeur au cou de taureau, m'attendait. Il ne me dit pas un mot. Il me tendit une bouteille d'eau et démarra. Nous roulâmes vers le nord, vers les quartiers ultra-résidentiels de Snagov, là où les oligarques et les politiciens ont leurs villas au bord du lac. La voiture s'engagea dans une allée privée bordée de cyprès. Une villa moderne, tout en verre et béton, se dressait devant nous. Mais l'ambiance n'était pas à la fête. Il y avait deux autres 4x4 garés devant l'entrée, moteurs tournants. Des hommes armés fumaient nerveusement. Vlad me poussa vers l'entrée. Vlad : Le patron t'attend au sous-sol. Je descendis un escalier en colimaçon design. Le sous-sol était aménagé en "Man Cave" de luxe : billard, bar, écran géant. Doru était là. Il jouait avec une boule de billard, la faisant sauter dans sa main. Mais il n'était pas seul. Sur une chaise, au milieu de la pièce, un homme était attaché avec du gros scotch gris. Il était gros. Il portait un costume cher qui était maintenant déchiré et taché de vomi. Son visage était tuméfié. Un œil était fermé par un hématome violet. Il pleurait silencieusement, la morve coulant sur son bâillon. Je reconnus son visage. Je l'avais vu aux infos locales. Le Sénateur Vasile. Un homme puissant. Un "faiseur de rois". Je me figeai sur la dernière marche. — Doru... qu'est-ce que c'est que ça ? Doru se tourna vers moi. Il sourit, mais ses yeux étaient froids comme la banquise. Doru : Ah, Julien. Entrez. Ne soyez pas timide. Le Sénateur et moi, nous avions une négociation. Il refuse de signer le permis de construire pour mon nouveau complexe hôtelier sur la Mer Noire. Il demande 20% de parts. Vingt pour cent ! C'est du vol, non ? Il s'approcha du Sénateur et lui donna une petite tape humiliante sur la joue. Le gros homme tressaillit. Doru : Alors, j'ai décidé de changer de stratégie. Je ne vais pas le payer. Je vais le détruire. Doru me désigna une table basse où étaient posés un ordinateur portable (celui du Sénateur), un téléphone et un petit boîtier noir (un générateur de codes bancaires). Doru : Voici votre mission, Julien. Il me prit par l'épaule et me guida vers la table. Doru : Le Sénateur a, disons, des économies cachées. Aux îles Caïmans. Environ quatre millions d'euros. De l'argent sale, évidemment. Des pots-de-vin. — Vous voulez que je les vole ? demandai-je, la gorge sèche. Doru : Oh non. Ce serait vulgaire. Si je les vole, il portera plainte discrètement. Non, je veux que vous les transfériez vers un compte très spécifique. Il me tendit un papier avec un IBAN. Je lus le nom du bénéficiaire. C'était un compte d'une ONG islamique basée en Syrie, fichée par toutes les agences de renseignement occidentales comme une façade de financement du terrorisme. Je relevai la tête, horrifié. — Vous voulez envoyer son argent... à Daech ? Doru : Exactement. Imaginez les gros titres demain : "Le Sénateur Vasile finance le terrorisme international". Ses comptes seront gelés par la CIA. Sa carrière sera finie. Il finira en prison pour haute trahison. Doru se pencha vers moi. Doru : C'est une mort sociale, Julien. C'est plus propre qu'une balle dans la tête, et beaucoup plus douloureux. Il me poussa sur le canapé devant l'ordinateur. Doru : Allez-y. Faites votre magie. Je regardai l'écran. La session était ouverte (ils l'avaient forcé à donner son mot de passe). Je vis ses comptes. Offshore Holdings Ltd. Solde : 4 250 000 €. Le Sénateur commença à mugir derrière son bâillon. Il secouait la tête frénétiquement. Ses yeux imploraient. Il savait ce qui allait se passer. Sénateur : Mmmmh ! Mmmmmmh ! Vlad, le chauffeur, s'approcha de lui et lui mit le canon de son pistolet sur la tempe. Vlad : Silence, le gros. Laisse l'artiste travailler. Je posai mes doigts sur le clavier. Ils tremblaient. Ce n'était pas un virement anonyme. C'était une exécution. J'allais détruire la vie de cet homme, sa famille, son nom. — Je... je ne peux pas faire ça, Doru. C'est trop. Doru cessa de sourire. Il s'approcha de moi. Il se pencha à mon oreille. Il sentait l'eau de Cologne et la mort. Doru : Vous avez demandé une faveur, Julien. J'ai nettoyé votre problème de détective. Maintenant, vous nettoyez mon problème de sénateur. C'est la loi de l'échange. Il fit une pause. Doru : Si vous ne tapez pas ce code, c'est Vlad qui ira rendre visite à Matei ce soir. Je crois que le petit a besoin d'une nouvelle perfusion... peut-être d'air pur dans ses veines ? L'image de Matei convulsionnant dans son lit d'hôpital traversa mon esprit. La terreur froide m'envahit. Je n'avais plus le choix. Je n'étais plus un homme. J'étais un outil. Je me tournai vers l'ordinateur. Je saisis l'IBAN syrien. Je tapai le montant : ALL FUNDS. Le système demanda le code de sécurité. Je pris le boîtier du Sénateur. J'appuyai sur le bouton. Code : 884-912. Je regardai le Sénateur une dernière fois. Il pleurait à chaudes larmes, se pissant dessus. C'était pathétique. C'était humain. — Désolé, murmurai-je. Je tapai le code. J'appuyai sur Entrée. VIREMENT EFFECTUÉ. CONFIRMATION SWIFT GÉNÉRÉE. En une seconde, quatre millions d'euros partirent vers le financement de bombes, signés électroniquement par le Sénateur Vasile. Doru éclata de rire. Il tapa dans ses mains comme un enfant. Doru : Magnifique ! Magnifique ! Il s'approcha du Sénateur, lui arracha le bâillon. Doru : Tu es fini, Vasile. Demain matin, TRACFIN va recevoir une alerte. La presse aura une copie du virement à midi. Tu es un cadavre politique. Vasile hurla. Sénateur : Tu es un monstre, Doru ! Tu me tues ! Doru : Non. Je te libère de tes obligations matérielles. Doru se tourna vers moi. Doru : Vous pouvez partir, Julien. Vlad vous ramène. Je me levai, les jambes en coton. Je voulais vomir. Je voulais me laver les mains à l'acide. Je sortis du sous-sol sans me retourner, laissant derrière moi les cris du Sénateur ruiné. Dans la voiture, je regardai mes mains. Elles n'avaient pas de sang dessus. Elles étaient propres. C'était pire. J'avais tué un homme avec un clavier. Quand je rentrai à l'appartement, Ana m'attendait. Elle ne dormait pas. Elle me vit entrer, pâle comme un linge. Ana : Qu'est-ce que tu as fait ? demanda-t-elle. Je m'effondrai sur le canapé. — J'ai payé le loyer, Ana. J'ai payé le loyer pour toujours. Je fermai les yeux. Je revis le visage du Sénateur. Je revis le visage de Matei. J'avais choisi. J'avais sacrifié un coupable pour sauver un innocent. C'était mathématiquement juste. Mais moralement, je venais de mourir un peu plus ce soir-là.
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