CHAPITRE 19 : LE PRIX DU SANG

1322 Mots
Le lendemain matin, le café avait un goût de fer. J'étais assis devant la télévision dans le salon de l'appartement de Titan. Les chaînes d'information en continu tournaient en boucle. Le visage du Sénateur Vasile barrait l'écran, sous le bandeau rouge : ALERTE : SCANDALE D'ÉTAT. La présentatrice, une blonde au visage grave, égrenait les faits : "Des documents exclusifs prouvent que le Sénateur a transféré plus de quatre millions d'euros vers des comptes liés à des organisations extrémistes en Syrie. Le Parquet a ouvert une enquête pour haute trahison. Le Sénateur, hospitalisé ce matin pour une crise cardiaque, nie les faits..." Crise cardiaque. Tu m'étonnes. J'éteignis la télé. J'avais fait ça. J'avais appuyé sur la touche Entrée. J'étais le bourreau invisible. Je regardai mes mains. Elles ne tremblaient plus. C'était ça le plus effrayant. Je m'habituais à l'horreur. Dans la cuisine, Ana fredonnait en préparant le petit-déjeuner. Matei jouait dans sa chambre. J'entendais le bruit de ses petites voitures sur le parquet. Vroum, vroum. Tout était normal. J'avais protégé ma bulle. Soudain, le bruit s'arrêta. Pas de Vroum. Puis un bruit sourd. Comme un sac de linge qu'on laisse tomber. — Matei ? appela Ana depuis la cuisine. Pas de réponse. Je me levai d'un bond. Je courus vers la chambre. Ana arriva en même temps que moi, essuyant ses mains pleines de farine sur son tablier. Matei était par terre, recroquevillé près de son lit. Il ne bougeait pas. Une flaque rouge s'élargissait sous sa tête. — Matei ! hurla Ana. Elle se jeta sur lui. Elle le retourna. Il n'était pas blessé à la tête. Le sang sortait de son nez. Un flot continu, épais, sombre. Il sortait aussi de ses gencives. Il avait les yeux ouverts, révulsés, blancs. Il convulsionnait. — Il fait une hémorragie ! cria Ana. Appelle ! Appelle ! Je restai figé une seconde, tétanisé par la couleur rouge sur le parquet clair. C'était trop de sang pour un si petit corps. C'était la "chute des plaquettes". Je le savais. Le médecin avait prévenu. Je sortis mon téléphone. Je composai le 112. — Ambulance ! Boulevard Liviu Rebreanu, Bloc C4. Enfant de six ans. Leucémie. Hémorragie massive. Vite ! Les minutes qui suivirent furent un flou artistique. Les sirènes. Les ambulanciers qui courent dans l'escalier (l'ascenseur était toujours en panne). Ana qui hurle en roumain. Moi qui (tiens) la main glacée de Matei dans l'ambulance qui slalome dans le trafic de Bucarest. Arrivés à Fundeni, ce ne fut pas la salle d'attente habituelle. Ce fut le bloc des urgences vitales. Les portes battantes se refermèrent sur le brancard. On nous laissa dans le couloir, tachés du sang de l'enfant qu'on aimait. Ana tremblait de tout son corps. Elle ne pleurait plus. Elle était en état de choc. Je la pris dans mes bras. Je tachai ma chemise avec son sang. Le sang de Matei. Le sang de l'innocence. Une heure passa. Deux heures. Le Docteur Ionescu sortit. Il n'avait pas son visage professionnel habituel. Il avait l'air vaincu. Il retira son masque. Doc. Ionescu : Il est stabilisé, dit-il. On a réussi à arrêter l'hémorragie et on l'a transfusé. Ana poussa un soupir qui ressemblait à un cri. Doc. Ionescu : Mais... ajouta le médecin. Ce "mais". Le mot le plus dangereux de la langue française. Doc. Ionescu : Mais la chimiothérapie ne fonctionne plus. C'est une rechute blastique foudroyante. Son corps rejette le traitement. Ses cellules cancéreuses ont muté. Elles sont résistantes. Il nous regarda, impuissant. Doc. Ionescu : Si on continue la chimio classique, il ne passera pas la semaine. Son foie va lâcher. — Alors quoi ? demandai-je d'une voix rauque. Qu'est-ce qu'on fait ? Doc. Ionescu : Il n'y a qu'une seule option, Monsieur Julien. Une greffe de moelle osseuse. Allogénique. Il faut remplacer tout son système sanguin. Ana : Faites-le ! Prenez la mienne ! Doc. Ionescu : Vous n'êtes pas compatible, Madame. On a testé au début. Personne dans la famille ne l'est. Il marqua une pause. Doc. Ionescu : Il faut trouver un donneur international. Et il faut faire l'opération dans une unité stérile de haute technologie. Ici, à Fundeni... nous avons une liste d'attente de six mois pour les chambres stériles. Il n'a pas six mois. Il a six jours. Je sentis le piège se refermer. — Où ? demandai-je. Doc. Ionescu : Il y a une clinique privée. Acibadem, à Istanbul. Ou une autre à Vienne. Ils peuvent le prendre demain. Ils ont les banques de donneurs, ils ont les blocs. — Combien ? Le médecin hésita. Il savait que c'était la question qui tuait les espoirs. Doc. Ionescu : L'opération, le transport médicalisé, le séjour post-opératoire de trois mois en chambre stérile, les anti-rejets... Il soupira. Doc. Ionescu : Comptez cent cinquante mille euros. Minimum. À payer d'avance pour réserver le bloc. Cent cinquante mille. Le chiffre résonna dans le couloir vide comme un glas. Je fis le calcul instantanément. J'avais 50 000 (Banque) + 20 000 (Camgirls) = 70 000. J'avais dépensé environ 25 000. Il me restait 45 000 euros cachés dans la ventilation. Il manquait cent mille euros. Cent mille euros pour acheter la vie d'un enfant. Cent mille euros pour que tout ce que j'avais fait (le vol, la fuite, le sénateur détruit) ne serve pas à rien. Si Matei mourait maintenant, je n'étais qu'un criminel qui avait tout perdu pour rien. Ana me regarda. Ses yeux étaient fous d'espoir. Elle ne savait pas compter. Elle pensait que j'étais riche. Que j'étais le magicien. Ana : On peut le faire, Julien ? Tu as dit que tes placements... tu as dit qu'on avait de l'argent. Je regardai cette femme qui m'aimait parce qu'elle croyait en mon mensonge. Je ne pouvais pas lui dire : "Je suis à sec." Je ne pouvais pas briser son espoir maintenant. Ce serait la tuer. Je pris son visage entre mes mains. — On va le faire, Ana. Ana : Tu as l'argent ? Je mentis. Encore. Le plus gros mensonge de tous. Ana : Oui. J'ai l'argent. Je dois juste... débloquer des fonds. Faire quelques appels. Prépare ses affaires. On part à Istanbul. Elle s'effondra contre moi, pleurant de soulagement. — Merci... Merci mon Dieu... Merci Julien... Je la serrai fort. Je regardai le Docteur Ionescu par-dessus son épaule. Le médecin me regardait avec suspicion. Il savait que "débloquer des fonds" signifiait souvent "vendre sa maison" ou "s'endetter à vie". Il ne savait pas que pour moi, ça voulait dire "vendre mon âme au Diable". Je laissai Ana près de Matei. Je sortis de l'hôpital. Il faisait nuit. Je m'assis sur un banc en béton, sous un réverbère cassé. Je sortis le téléphone noir. Le téléphone de Doru. Je n'avais pas le choix. Pour obtenir 100 000 euros en 24 heures, je ne pouvais pas braquer une banque (trop risqué) ni faire de l'audit (trop long). Il fallait que je demande à Doru le "Gros Coup". La mission suicide. Celle qu'on ne donne qu'aux désespérés. Le transport de substances illicite ? L'assassinat ? Peu importait. Je tapai le message. Mes doigts étaient couverts du sang séché de Matei. "J'ai besoin de 100 000. Cash. Demain soir. Je ferai tout ce que vous voulez. Tout." J'appuyai sur Envoyer. Je levai les yeux vers le ciel noir de Bucarest. Il n'y avait pas d'étoiles. Juste la pollution et le reflet des néons de la ville. J'étais allé en enfer pour 50 000. Pour 100 000, j'allais devoir descendre au sous-sol de l'enfer. Le téléphone vibra. "Passez au bureau. On a justement un problème à la frontière ukrainienne. Si vous survivez, vous êtes riche." Je me levai. Le jeu était fini. La guerre commençait.
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