CHAPITRE 20 : LE CONVOI DE LA PEUR (ZONE HOSTILE)

1243 Mots
Doru ne m'attendait pas dans sa tour de verre, ni dans sa villa. Il m'avait donné rendez-vous dans un hangar près de l'aéroport de Baneasa, là où les jets privés décollent sans plan de vol officiel. Il était minuit. L'air sentait le kérosène et l'orage. Je trouvai Doru debout devant une ambulance. Pas une ambulance roumaine jaune et blanche. Une ambulance militaire, peinte en vert olive, avec une croix rouge délavée sur le flanc. Elle était blindée. Les vitres avaient l'épaisseur d'un annuaire téléphonique. Doru : Vous avez le permis de conduire, Julien ? demanda-t-il sans préambule. — Oui. Doru : Parfait. Parce que Vlad a la gâchette facile, mais il conduit comme un pied. Il tapa sur la carrosserie du véhicule. Doru : Voici votre carrosse pour la nuit. Destination : Tchernivtsi, Ukraine. Juste de l'autre côté de la frontière nord. Je regardai le monstre d'acier. — Qu'est-ce qu'on va chercher ? De la substance illicite ? Des armes ? Doru sourit. Il ouvrit la porte arrière. L'intérieur était vide de matériel médical. Il n'y avait qu'un brancard sanglé au sol et des caisses métalliques cadenassées. Doru : On va chercher quelque chose de beaucoup plus volatil, Julien. On va chercher de la cupidité. Il sortit une tablette numérique et me montra une photo. Un homme d'une soixantaine d'années, visage rond, costume gris, l'air terrifié. Doru : Voici Igor. Igor était le comptable d'un oligarque local qui a... disons, perdu la faveur de Moscou. Igor a fui avec la caisse noire de son patron. Dix millions de dollars en diamants bruts et deux disques durs contenant les codes d'accès à des comptes offshore. Doru rangea la tablette. Doru : Igor se cache dans un sous-sol à Tchernivtsi. Il est traqué par les Russes, par les Ukrainiens, et par son ancien patron. Il est paranoïaque. Il refuse de sortir pour monter dans une voiture de "mafieux". Il veut une extraction humanitaire. Il veut voir un visage occidental. Un visage "propre". Il me pointa du doigt. Doru : C'est vous, Julien. Vous êtes le docteur français de "Médecins Sans Frontières". Vous allez là-bas, vous le mettez sur le brancard, vous lui dites que tout va bien, et vous le ramenez ici. — C'est une zone de guerre, Doru ! Doru : Tchernivtsi est calme. C'est la route qui est dangereuse. Il y a des checkpoints. Des milices. Des opportunistes. Il me tendit un gilet pare-balles lourd et un casque bleu avec le sigle "PRESS/TV" barré et remplacé par "NGO" au marqueur. Doru : Vlad vient avec vous pour la sécurité. Mais c'est vous qui parlez aux douaniers. C'est vous qui négociez les barrages. Votre passeport canadien et votre gueule de premier de la classe sont votre meilleure arme. Si Vlad ouvre la bouche, on vous tire dessus. Je enfilai le gilet. Il pesait une tonne. Il m'écrasait la poitrine, là où la peur était déjà installée. — Et si je ramène Igor ? Doru : Je récupère les diamants. Je prends ma commission de 50%. Et je vous donne vos cent mille euros. Cash. Demain matin à l'aube. Cent mille euros. La vie de Matei. Je grimpai à la place conducteur. Le siège était dur. Le volant était immense. Vlad monta côté passager. Il posa un fusil d'assaut Kalachnikov court sur ses genoux, le recouvrant négligemment d'une veste de survêtement. Doru : Drum bun (Bonne route), lança Doru en reculant. Ah, Julien... essayez de ne pas rayer la peinture. Les impacts de balles, ça coûte cher à réparer. Je tournai la clé. Le moteur diesel rugit comme une bête réveillée. Nous sortîmes du hangar. Direction le Nord. Direction la frontière. Les trois premières heures furent monotones. La route E85, la "route de la mort" roumaine, était déserte à cette heure. Juste des camions turcs et polonais qui filaient dans la nuit. Vlad ne parlait pas. Il mâchait des graines de tournesol et crachait les écorces par la fenêtre. À 4h du matin, nous arrivâmes au poste frontière de Siret. C'était le chaos. Une file interminable de voitures, de bus et de piétons tentait de sortir d'Ukraine. Des femmes, des enfants, des valises éventrées sur le bas-côté. La misère humaine éclairée par des projecteurs halogènes aveuglants. Mais nous, nous allions dans l'autre sens. La voie "Entrée Ukraine" était vide. Un garde-frontière roumain nous arrêta. Il vit l'ambulance. Il vit ma blouse blanche (Doru avait pensé à tout) et mon stéthoscope autour du cou. — Humanitarian aid ? demanda-t-il, épuisé. — Medical evacuation, répondis-je dans mon meilleur anglais. Urgent case. Il fit signe de passer. Il ne voulait pas savoir. Nous traversâmes le no man's land. Côté ukrainien, l'ambiance changea. Des sacs de sable. Des hérissons tchèques en acier pour bloquer les chars. Des soldats nerveux, doigt sur la détente. Un jeune soldat, pas plus de vingt ans, frappa à ma vitre. — Dokuments ! Je tendis mon passeport et les faux papiers de l'ONG créés par Doru. Il regarda le passeport canadien. Il me regarda. — Canada ? — Yes. Volunteer. Il me rendit les papiers avec un hochement de tête respectueux. — Slava Ukraini. — Heroyam Slava, répondis-je (Vlad m'avait appris la réponse). La barrière se leva. Nous étions en Ukraine. La route vers Tchernivtsi était un cauchemar de nids-de-poule. Vlad se redressa. Il enleva la sécurité de son fusil. Click. Vlad : Maintenant, tu écoutes, dit-il avec son accent épais. Si on nous arrête, tu ne coupes pas le moteur. Si je dis "baisse-toi", tu te baisses. Si je tire, tu accélères. Compris ? — Compris. Nous arrivâmes à l'adresse indiquée par le GPS. Une vieille barre d'immeubles soviétiques à la périphérie de la ville. Tout était éteint. Couvre-feu. Je garai l'ambulance dans une arrière-cour sombre. Vlad descendit le premier, l'arme pointée vers les ombres. Je le suivis avec le brancard. Nous entrâmes dans le hall délabré. Une odeur de chou et d'urine. Appartement 4B. Vlad frappa. Trois coups rapides, deux lents. La porte s'entrouvrit. Une chaîne de sécurité. Un œil terrifié nous scanna. — Igor ? demanda Vlad. Doru sent us. La porte s'ouvrit. L'homme de la photo était là. Il tremblait tellement que ses dents claquaient. Il serrait contre lui une mallette en cuir usée. Igor : Vite ! Vite ! chuchota-t-il. Ils sont dans le quartier. Je les ai vus passer deux fois. Nous l'installâmes sur le brancard. Je le sanglai. Je mis une couverture de survie sur lui pour cacher la mallette qu'il refusait de lâcher. — Relax, Igor. You are safe now, dis-je avec ma voix de docteur. Nous sortîmes en courant. Nous chargâmes le brancard à l'arrière. Vlad monta avec lui pour le surveiller. — Conduis ! hurla Vlad. Je sautai au volant. Je tournai la clé. Le moteur toussa, puis rugit. J'enclenchai la marche arrière pour sortir de la cour. Soudain, dans mon rétroviseur, la nuit s'illumina. Des phares. Aveuglants. Une BMW noire venait de bloquer la sortie de la cour. Le toit ouvrant s'ouvrit lentement. Une silhouette apparut, se détachant en contre-jour. Et dans sa main, la silhouette noire d'un fusil automatique qui se braquait droit sur mon pare-brise. Vlad hurla quelque chose que je ne compris pas. Je vis la flamme sortir du canon avant d'entendre le bruit.
Lecture gratuite pour les nouveaux utilisateurs
Scanner pour télécharger l’application
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Écrivain
  • chap_listCatalogue
  • likeAJOUTER