Vlad : ACCÉLÈRE !
Le cri de Vlad se mélangea au bruit du verre qui explosait. Mon pare-brise se constella d'étoiles blanches, mais ne céda pas. Le blindage. Merci Doru.
Je n'eus pas le temps de réfléchir. Mon pied droit s'écrasa sur la pédale d'accélérateur par pur réflexe de survie.
L'ambulance, lourde de ses trois tonnes d'acier, bondit en avant comme un taureau blessé.
Vlad : Fonce-leur dessus ! hurla Vlad depuis l'arrière.
Je vis les yeux du tireur dans la BMW s'agrandir de terreur. Il ne s'attendait pas à ce qu'on charge. Il lâcha une dernière rafale qui ricocha sur le capot (Ding ! Ding ! Ding !) avant de plonger à l'intérieur de sa voiture.
BOUM.
Le pare-chocs renforcé de l'ambulance percuta l'aile avant de la BMW avec un bruit de ferraille déchirée. L'impact me projeta contre ma ceinture de sécurité, coupant mon souffle. La voiture noire pivota, libérant juste assez d'espace pour passer.
Je braquai à gauche, escaladant le trottoir, écrasant une poubelle en métal, et je retrouvai la route principale.
— Ils nous suivent ! Ils sont encore vivants !
Je regardai dans le rétro brisé. La BMW, malgré son aile défoncée, faisait demi-tour dans un crissement de pneus.
— Ils sont rapides, Vlad !
Vlad : Roule ! Roule ! Je m'occupe de la musique !
La petite fenêtre de séparation s'ouvrit. Vlad passa le canon de sa Kalachnikov par l'ouverture que j'avais créée en brisant la vitre arrière avec ma crosse de secours.
La poursuite s'engagea dans les rues désertes de Tchernivtsi. Je roulais à 110 km/h, grillant les feux rouges qui clignotaient inutilement dans la nuit de guerre. Derrière, la BMW nous collait au pare-chocs.
TATATATATA !
Vlad lâcha une rafale. L'intérieur de l'ambulance s'illumina comme une discothèque stroboscopique. Les douilles brûlantes tombaient sur le brancard où Igor hurlait de terreur, serrant sa mallette de diamants comme un doudou.
— Vise les pneus ! criai-je, les mains moites glissant sur le volant.
Vlad : Tais-toi et conduis !
Une nouvelle rafale vint de la BMW. Cette fois, ils ne visaient plus le blindage. Ils visaient mes pneus arrière. L'ambulance fit une embardée violente.
— On a crevé !
Vlad : Non, c'est juste la route de m***e ! Continue !
Je vis un virage serré arriver. Je ne freinai pas. L'ambulance chassa de l'arrière, manquant de se retourner. Je contrebraquai. Les pneus hurlèrent. La BMW, plus légère, prit le virage plus vite. Elle arriva à notre hauteur sur la gauche.
Je vis le passager sortir son arme par la fenêtre. Il était à deux mètres de mon visage. Je voyais le canon noir.
C'était fini. À cette distance, même le blindage ne tiendrait pas une rafale concentrée.
Vlad : SUKA !
Vlad surgit non pas par la vitre arrière, mais par la porte latérale qu'il venait d'ouvrir en grand pied en plein mouvement. Il se pencha dans le vide, tenu par une sangle, et lâcha une rafale à bout portant dans l'habitacle de la BMW.
Le conducteur fut touché. La BMW fit un écart brutal vers la gauche, percuta un lampadaire en béton à pleine vitesse. L'explosion fut immédiate. Une boule de feu orange illumina mes rétroviseurs.
Vlad referma la porte latérale et s'écroula sur le sol de l'ambulance, haletant, un sourire fou aux lèvres.
Vlad : Strike, dit-il.
Je continuai à rouler pendant dix kilomètres sans relâcher l'accélérateur, mes mains crispées sur le volant jusqu'à la douleur.
Le silence revint. Seul le bruit du moteur et la respiration sifflante d'Igor à l'arrière troublaient la nuit.
Vlad : Tu t'es bien débrouillé, le Canadien, grogna Vlad en rallumant une cigarette. Tu as des couilles finalement. Pour un comptable.
Je ne répondis pas. Je ne pouvais pas parler. Je venais de conduire un char d'assaut au milieu d'une fusillade. J'avais vu des hommes mourir brûlés vifs dans mon rétroviseur.
Une heure plus tard, nous repassions la frontière. Les douaniers roumains virent les impacts de balles sur les portes arrière et le phare avant explosé. Je sortis, ma blouse blanche tachée de sueur froide.
— Sniper, dis-je simplement, l'air traumatisé. We barely made it.
Ils nous laissèrent passer sans poser de questions, avec ce regard de pitié qu'on réserve aux héros ou aux fous.
Le soleil se levait sur la Roumanie quand nous arrivâmes au hangar de Baneasa. Doru nous attendait avec du café et des croissants, comme si on rentrait d'une partie de pêche.
Il vit l'ambulance criblée de balles. Il siffla admirativement.
Doru : Une nuit agitée, on dirait ? J'espère que le passager est entier. Surtout sa mallette.
Vlad sortit Igor, qui était vert de peur, mais vivant. Doru ouvrit la mallette. Des sachets de velours noir. Il en ouvrit un. Des diamants bruts coulèrent dans sa main comme des larmes solides.
Doru : Magnifique.
Il se tourna vers moi. Je descendis de l'ambulance, les jambes flageolantes. J'enlevai mon gilet pare-balles. J'avais l'impression d'avoir vieilli de dix ans en une nuit.
Doru : Vous avez tenu parole, Julien.
Il sortit un sac de sport du coffre de sa voiture. Il me le lança.
Doru : Cent mille. Coupures de 50 et 100. Non tracées.
J'attrapai le sac. Il était lourd. C'était le poids de la vie de Matei.
— On est quittes ? demandai-je.
Doru me regarda. Il sourit.
Doru : Pour cette dette ? Oui. Mais vous savez ce qu'on dit, Julien... quand on a goûté au sang, la soupe paraît fade. Vous reviendrez. Ils reviennent toujours.
Je ne répondis pas. Je jetai le sac dans la voiture de location.
— Adieu, Doru.
Je démarrai. Je ne rentrai pas à Titan. Je filai directement vers l'hôpital Fundeni. Le soleil était haut dans le ciel.
J'avais l'argent. J'avais survécu. Matei allait vivre.
Je regardai mes yeux dans le rétroviseur. Ce n'étaient plus les yeux de Julien Lemarchand. C'étaient les yeux d'un homme qui venait de tuer pour sauver.
Et le pire ? Le pire, c'est que je ne regrettais rien.